Les traquenards de Giri [The Witling - fr]
- Автор: Виндж Вернор (Вернон) Стефан
- Год: 1981
- Язык: французский
- Год: Nouvelles
- ISBN: 2-7201-0174-5
- Переводчик: Jacques Schmitt
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les traquenards de Giri [The Witling - fr]». Краткое содержание книги:
En fait, les péripéties de l’évolution avaient doté les autochtones d’un talent bien particulier, un talent qui rendait inutiles la plupart des inventions associées, sur d’autres planètes, au développement de la vie intelligente. Comme les explorateurs d’outre-espace, le lecteur va de surprise en surprise jusqu’à la chute finale.
Un roman passionnant qui mêle avec intelligence aventure et réflexion, dû à un auteur de talent injustement méconnu en France.
CHAPITRE 12
Ils entamèrent la première étape de leur voyage le matin du septième jour succédant au Festival de l’Été. Le ciel était menaçant et une bruine tiède glissait le long des flancs de la nef de Pelio flottant à la surface du lac de transit de l’Aile Nord. Yoninne Leg-Wot tourna ses regards, par-delà la nappe d’eau couverte de rides, vers la plage grise et la végétation lustrée par la pluie. Personne n’était venu saluer leur départ. Durant toute la matinée au cours de laquelle ils avaient achevé leurs préparatifs, elle n’avait pas aperçu un seul serviteur ni un seul noble, à l’exception de ceux qui avaient été spécialement affectés à l’entreprise de Pelio ; et encore ceux-ci affichaient-ils une humeur maussade. Si elle-même s’en souciait peu, Pelio le prenait en revanche assez mal. Depuis leur entrevue avec le roi, nombre de gens ne se donnaient plus la peine de témoigner le moindre respect au prince. La disgrâce de Pelio était si totale qu’on eût pu le comparer à ces « non-personnes » des États totalitaires. Et Yoninne avait l’impression que, s’ils ne parvenaient pas à réaliser le plan d’Ajao dans le délai de neuf jours que Shozheru leur avait imparti, ils finiraient de surcroît tous dans la peau de « non-cadavres ».
Neuf jours. Lorsque Bjault et l’homme de la Guide qui répondait au nom de Prou avaient exposé leur plan, ce délai lui avait paru excessif. Mais elle s’était vite rendu compte à quel point elle se trompait. S’ils avaient disposé de l’équipement et de l’assistance technique nécessaires, les choses auraient été faciles, car le plan d’Ajao était fondamentalement d’une grande simplicité. Or la technologie azhirie en était restée à maints égards au stade de l’âge du fer. Jusqu’aux moindres accessoires qui devaient être fabriqués ex nihilo ; rien que pour le lest, il avait fallu trois jours d’essais à Yoninne.
Elle avait eu beau travailler dix-huit, voire vingt heures par jour, tous ses efforts paraissaient inutiles : les journées passaient trop vite. Quant à Bjault, il représentait une entrave de plus en plus gênante à la bonne marche de son ouvrage. S’efforçant de se tenir au courant de ses progrès, le vieil homme se faisait expliquer chaque phase, de son travail. Elle n’était débarrassée de lui que lorsqu’il dormait et durant ces quelques heures qu’il passait courbé au-dessus de son bureau à analyser interminablement leur plan suivant le système Runge-Kutta. À un certain moment, le bureau tout entier et la majeure partie du plancher s’étaient trouvés jonchés de feuilles de papier couvertes de formules mathématiques tracées à l’encre de son écriture nette. En un sens, Bjault méritait son admiration : la plupart des contemporains de Leg-Wot auraient été complètement désorientés s’ils n’avaient pu résoudre leurs équations différentielles grâce à l’ordinateur, car l’idée ne leur serait jamais venue de poser une opération. Mais Bjault avait atteint l’âge adulte avant la réinvention des ordinateurs digitaux et, à l’époque où il avait appris les mathématiques, tous les calculs s’effectuaient, manuellement. Il n’en résultait pas moins une irritante perte de temps, puisque Leg-Wot avait dit et redit au vieillard que son plan fonctionnerait. Elle en avait acquis la conviction dès qu’il s’était expliqué sur son projet. Car, si elle n’avait pas la prétention d’être un génie des mathématiques, elle savait ne pas manquer d’intuition.
Plusieurs éléments avaient néanmoins joué en leur faveur : l’aide secrète de la Guilde, une main-d’œuvre inépuisable et — par l’intermédiaire de Pelio — l’autorité du roi Shozheru. Ayant fini par régler tous les problèmes préliminaires, ils étaient sur le point d’aborder la première partie — et la moins risquée — de leur programme.
La sirène du bateau retentit. Leg-Wot s’adossa à son siège et serra les courroies de sécurité. Les membres de l’équipage gagnèrent leurs postes sur le pont, tandis qu’auprès d’elle Ajao et Pelio s’attachaient à leur tour. Le jeune homme paraissait las et nerveux ; il avait en effet passé presque toute la nuit debout, à la recherche de deux pilotes-navigateurs supplémentaires. Pelio adressa timidement un bref sourire à Yoninne avant de tourner les yeux vers l’autre extrémité du pont, en direction du chef-navigateur. Ce dernier était un Azhiri particulièrement râblé, vêtu d’une ample combinaison grise. Il ne regardait jamais Ajao ni Yoninne en face, tandis qu’il faisait preuve à l’égard du prince d’une politesse affectée. La disgrâce de Pelio ne devait faire aucun doute dans son esprit. L’homme rappelait à Leg-Wot son propre père, qui appartenait lui aussi à ce type d’officiers disciplinés toujours prêts à obtempérer aux ordres les plus capricieux de leurs supérieurs.
Il n’avait pas été facile de s’assurer ses services, car seuls les combattants d’élite effectuaient le pèlerinage dans les régions arctiques, et il avait fallu toute l’autorité de Shozheru pour que l’armée consentît à le détacher. Or, sans lui et les deux autres navigateurs, ils auraient dû faire appel à des pilotes locaux durant au moins une partie de leur périple.
Les traits grossiers de l’homme exprimèrent passagèrement une certaine tension — et ils accomplirent leur premier saut. Une dizaine d’impressions différentes assaillirent simultanément les cinq sens de Leg-Wot. Les membrures de la nef grinçaient, et elle se sentit fortement pressée contre son siège au moment où le yacht, la proue orientée vers l’est, heurta la surface du nouveau lac de transit. Le fracas des eaux rendait tout autre bruit inaudible. Puis le monde lui parut brusquement joyeux et resplendissant, car le ciel qu’elle voyait maintenant au-dessus de sa tête n’était parsemé que de rares nuages.
Il ne s’agissait pourtant que du premier saut d’une série qui devait en compter plus d’une centaine. Quelques minutes plus tard, ils se téléportèrent une seconde fois ; puis les sauts se succédèrent aux sauts, à tel point que tout ce qui les environnait ne laissa plus dans la mémoire de Leg-Wot que le souvenir d’une image kaléidoscopique. Les ciels restaient la plupart du temps ensoleillés et les entrepôts des berges se ressemblaient d’un lac à l’autre, mais le paysage qui apparaissait au-delà se métamorphosait sans cesse, offrant successivement à la vue prairies, villes et montagnes. Le soleil s’éloignait par saccades en direction du sud à mesure qu’ils s’enfonçaient davantage dans l’intérieur des marches septentrionales du Royaume de l’Été. Voyager de cette façon combinait agréablement le vol et la navigation. Il était d’autant plus curieux de repenser au sentiment d’inquiétante étrangeté qu’ils avaient éprouvé lors de leur premier passage à bord d’un semblable bâtiment. À présent, l’existence de cette absurde sirène elle-même paraissait à la fois banale et logique, puisqu’elle sifflait au moment où l’air téléporté par le navigateur depuis leur lieu de destination s’engouffrait dans son tuyau ; la vitesse relative de l’air déterminant la hauteur du son émis, il était alors facile d’évaluer l’ampleur de la secousse à subir.
Au bout de deux heures, ils s’arrêtèrent dans un endroit que Pelio nommait Pfodgaru. Il était temps de se restaurer. On les remorqua jusqu’à un appontement et des marmites de soupe fumante furent apportées à bord. Leg-Wot observa Bjault pendant que la nourriture circulait. L’archéologue s’était montré anormalement calme durant toute la matinée, n’ayant posé aucune de ses sempiternelles questions ni formulé aucune de ses abracadabrantes théories. Il chipotait à présent, l’air à demi écœuré. Quand il surprit le regard de Yoninne, il lui dit dans leur langue natale : « Des crampes. Toute la matinée. » Ils se regardèrent fixement en silence pendant un long moment, et Yoninne était certaine qu’ils pensaient la même chose : Métaux toxiques — plomb, mercure, antimoine. On les trouve dans tout ce qu’on mange, travaillant à notre mort soudaine. Seraient-ce les premiers symptômes ? Et si oui, combien de temps nous reste-t-il à vivre ? Ajao détourna brusquement les yeux, avant de demander à Pelio : « Nous sommes toujours sur le territoire du Royaume de l’Été ? »