Les larmes de Machiavel
- Автор: Cardetti Raphael
- Год: 2003
- Язык: французский
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Les larmes de Machiavel». Краткое содержание книги:
Tout juste levés après une nuit d'excès, Guicciardini et Vettori l'attendaient dehors, appuyés contre le mur du baptistère. Ils avaient consacré le quart d'heure suivant à observer la foule, s'attardant longuement sur les jeunes filles les plus appétissantes. Leurs œillades charmeuses s'étant révélées inefficaces, ils avaient filé tout droit vers la taverne de Teresa.
- Je n'arrive pas à y croire! hurla Guicciardini sans se préoccuper des buveurs qui l'entouraient.
Il poursuivit à voix basse, en prenant des airs de comploteur:
- Malatesta et le moine marchent ensemble! Je me doutais bien que ces deux-là étaient louches...
- Ils savent des choses que nous ignorons, dit Machiavel. Reste à savoir dans quel camp ils sont.
- Le moine que tu as vu discuter avec Corsoli juste avant sa mort ne peut être que Savonarole. C'est lui, le tueur!
- Probable, mais j'ai bien du mal à l'imaginer commettre des crimes aussi horribles. Quelle raison aurait-il d'agir ainsi?
Vettori contempla le cruchon posé devant lui comme s'il s'agissait d'une boule de cristal. Déçu de n'y rien lire, il s'interrogea à voix haute:
- Quel peut être le lien entre un peintre, un usurier, une putain et un vieux livre?
Machiavel repoussa la question d'un geste de la main.
- Seule Boccadoro pourrait nous aider à le savoir.
- Quand nous la retrouverons, laissez-moi l'interroger, je la ferai parler! proclama Vettori.
- C'est ça, le railla Guicciardini, tu crois que ton charme légendaire fonctionnera sur elle! Tu te trompes lourdement, mon petit. La seule chose que tu vas y gagner, c'est une bonne claque...
Il s'interrompit soudain.
- Oh non, j'avais complètement oublié! Annalisa est passée chez moi ce matin. Son oncle s'est souvenu d'une chose très importante. Il nous attend à la bibliothèque.
- Tu ne pouvais pas le dire plus tôt? On ne peut vraiment rien te confier, Ciccio!
Embarrassé, Guicciardini ne chercha même pas à se défendre. Il sourit piteusement lorsque Machiavel passa devant lui en lui jetant un regard noir.
Les cloches de l'église voisine sonnaient déjà midi lorsqu'ils parvinrent devant la porte de la Bibliothèque médicéenne. Annalisa se précipita à leur rencontre.
- Vous êtes enfin là! J'étais morte d'inquiétude! Que vous est-il arrivé?
- Nous avons le malheur d'avoir Ciccio comme ami. Il n'a pas plus de mémoire qu'une couleuvre.
- Oh, Ciccio, je t'avais pourtant recommandé de prévenir Niccolò dès que tu le verrais!
- Vous n'allez quand même pas me reprocher mon oubli toute la journée? Le Seigneur a dit qu'il fallait pardonner, non?
Très impatient, Marsilio Ficino s'approchait à grandes enjambées.
- Si tu étais venu plus souvent à mes cours, Piero, tu saurais que ce genre d'oubli méritait à Sparte un châtiment corporel des plus cruels! J'ai bien envie de te faire fesser en place publique par Deogratias.
- Je me suis déjà excusé.
Guicciardini se replongea immédiatement dans sa bouderie. Jugeant la leçon suffisante, Ficino en vint aussitôt à la raison pour laquelle il les avait fait appeler.
- Bon, laissons cela. L'essentiel est que vous soyez là. Je vous avais dit que le nom de Del Garbo me rappelait quelque chose, eh bien, je m'en suis souvenu ce matin. Suivez-moi...
Le vieil homme s'engagea à toute allure dans la travée centrale de la salle de lecture. Parvenu devant le mur du fond, il désigna la cloison qui leur faisait face.
- Et alors? C'est seulement un mur! s'exclama Guicciardini, encore énervé par les railleries dont il avait été l'objet.
- Que vois-tu dessus, Piero?
- Rien de plus que d'habitude. Cette fresque de Masaccio a toujours été là.
- Comme toujours, ton intuition est bonne, mais tu es trop paresseux pour pousser plus loin ton analyse. Tu as tout à fait raison, c'est sur elle qu'il faut se concentrer.
De plus en plus irrité par les allusions mystérieuses de son professeur, Guicciardini soupira longuement avant d'obtempérer.
- Si vous y tenez... Elle représente les trois poètes couronnés de laurier, Dante à gauche, Pétrarque au centre et Boccace un peu plus loin. Je n'ai même pas besoin de la voir pour vous la décrire. J'ai passé suffisamment de temps à l'observer durant vos cours!
Machiavel intervint pour soutenir son ami:
- Ciccio a raison, maître. Nous connaissons tous cette fresque par cœur.
- Vos préjugés vous empêchent de voir la réalité des choses, mes enfants. Ne vous ai-je pas appris à dépasser les apparences? Vous croyez connaître parfaitement cette fresque parce que vous l'avez eue des dizaines de fois sous les yeux. Si vous l'observiez avec plus d'attention, vous la trouveriez pourtant différente.
La première, Annalisa comprit ce que sous-entendaient les propos de son oncle.
- Ça y est, j'ai trouvé! Elle était bien plus sombre avant. Elle a été repeinte.
- Une fois encore, je peux être fier de ma nièce! Quant à vous, messieurs, dit-il en se tournant vers les trois garçons, que va-t-on bien pouvoir faire de vous?
Laissant la question en suspens, il reprit sa leçon:
- Masaccio a fait un excellent travail. L'architecte était malheureusement moins doué. Vous voyez la fissure là-haut? Elle s'est élargie sous l'effet des fortes chaleurs de l'été dernier et, comme l'automne a été très pluvieux, l'eau a ruisselé sur le mur.
- Et vous avez fait appel au défunt Del Garbo... compléta Machiavel.
- Tous les peintres de la ville étaient sur le départ ou occupés à faire des travaux plus rémunérateurs. Il avait l'air miteux, mais je ne pouvais pas attendre et je l'ai engagé quand même.
- Il a bien travaillé, intervint Vettori, qui se targuait d'un goût artistique prononcé. On ne voit pas grande différence par rapport à l'œuvre originelle.
- En effet, je suis plutôt satisfait du résultat. Au bout de dix ou onze jours, il est venu me dire qu'il avait reçu une autre commande importante et qu'il devait se dépêcher d'achever la restauration. Il a travaillé ici nuit et jour pendant une semaine pour finir son travail.
- C'était sans doute l'Annonciation qui traîne chez toi, Ciccio, ajouta Annalisa. Les deux peintures ont donc été faites à peu près au même moment.
Machiavel, comprenant l'allusion de la jeune femme, ajouta:
- Par conséquent, s'il a laissé un indice sur sa toile, il en a peut-être laissé un dans cette fresque.
Heureux que ses élèves aient mené la démonstration à son terme, Ficino acquiesça:
- Exactement, Niccolò. En toute logique, il devrait être là. Reste encore à le trouver.
Piero Guicciardini fut le premier à capituler, après plus d'une heure d'obstination vaine.
- Je n'en peux plus. Mes yeux se ferment tout seuls et en plus j'ai faim...
Conscient de l'inutilité de leurs efforts, Machiavel esquissa lui aussi un geste de découragement.
- Allons plutôt déjeuner. Ça ne sert à rien de s'attarder ici plus longtemps. Nous avons tout examiné, pouce par pouce. Il n'y a rien sur cette fresque.
- Si Del Garbo a laissé une indication sur ce mur, il l'a diablement bien cachée, approuva Vettori.
Une immense déception se lisait sur le visage de Marsilio Ficino.
- J'étais pourtant certain d'être sur la bonne voie. Me voilà désormais bien décati! Mon cerveau fonctionnait mieux il y a vingt ans...
- Cessez de toujours rabâcher les mêmes choses, mon oncle! Tout le monde peut se tromper, et vous n'échappez pas à la règle.
Son sermon fit naître sur les lèvres du vieil homme un sourire teinté de désenchantement.
- Même ma nièce se permet maintenant de me donner des leçons de philosophie! Ces devinettes ne sont décidément plus de mon âge... Rentrez chez vous, jeunes gens, et pardonnez-moi de vous avoir fait perdre votre temps.