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À San Pedro ou ailleurs…

Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:

VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
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« Je crois que vous allez bientôt venir en Afrique, ma petite Danièle, a-t-il murmuré sans me regarder, et je ne sais même pas votre nom de famille. Écrivez-le-moi ainsi que votre adresse légale sur le carnet noir qui est sur la table. »

« Je n’en revenais pas. J’ai écrit mon nom. Il y avait plein de taches de cambouis sur les feuilles du carnet. « Très bien, je vous remercie », a-t-il dit.

« Rien d’autre. Pas un regard. La serrure récalcitrante de sa valise, seule, paraissait le préoccuper. Je suis sortie.

« La semaine suivante, j’ai reçu une grande enveloppe postée d’Abidjan. Elle contenait… un aller et retour Paris-Abidjan, deux billets de cent dollars et un mot écrit au dos d’un prospectus, ainsi libellé :

« Venez ! Si vous m’épousez on revendra le retour.

Amicalement. Julien Carbon. »

— L’histoire est belle. Vous êtes donc partie ?

— À cause du prospectus. Il représentait un buffle tué au milieu de la brousse, avec un pisteur noir debout derrière lui, un pied posé sur la tête de l’animal.

— Et une fois là-bas ?

— Nous nous sommes mariés un mois plus tard. Quand on accepte une aventure, il faut la vivre jusqu’au bout.

— Tu es devenue tout de suite sa maîtresse ?

— En arrivant à Abidjan. À l’époque le voyage durait dix-huit heures. J’étais épuisée. Il m’a emmenée à l’Hôtel du Parc où j’ai eu une petite crise de désespoir. Seule, si loin… Il n’y avait plus que lui, comprenez-vous ? Plus que lui.

— Bien joué, persiflai-je, c’est un fortiche ton bourreau, chapeau !

Elle opina, mais d’un air attendri.

— Je ne pourrais pas avoir un scotch ? Ce champagne me barbouille.

— Méfie-toi de ce genre de mélange…

Danièle éclata de rire.

— Avant-hier vous me poussiez à l’ivrognerie et il a suffi d’une petite crise de foie pour vous transformer en militant de la ligue !

Elle s’empara de la bouteille de Haig’s.

— Mettez-moi un glaçon d’abord, on se rend moins compte après de la quantité versée. Et puis parlez un peu, merde !

— Ce soir, je ne suis que réceptif !

— Forcez-vous. Racontez-moi n’importe quoi. Le propre d’une conversation n’est pas d’être intéressante, mais de faire oublier aux gens qu’ils n’ont rien à se dire.

— Très bien, alors, je vais te faire un aveu, Danièle. Cet après-midi, si j’ai appelé chez toi, c’était pour me décommander : je n’avais absolument plus envie de te voir. Je me trouvais dans le plumard d’une petite starlett et j’étais à peu près certain à cet instant de ne pas t’aimer.

Elle baissa la tête.

— Ton mari a prétendu que tu étais sortie. Ça m’a rendu fou de jalousie. On n’est jaloux que de ce qu’on aime, non ? Conclusion, je t’aimais. Qu’en dis-tu ?

Elle me lança le contenu de son verre au visage. Ce fut si brusque, si inattendu, que je pris le whisky dans les yeux.

Fou de douleur, je me précipitai dans la salle de bains en bousculant les sièges sur mon passage. Je me bassinai longuement le visage au lavabo. Peu à peu la vue me fut rendue, le feu qui embrasait mes yeux s’éteignit. Lorsque je revins, Danièle sirotait un nouveau whisky. Le glaçon éjecté de son verre achevait de fondre sur le coussin d’un fauteuil. Ma compagne me parut un peu prostrée. Un grand mécontentement coupait son front d’une ride profonde.

Je m’agenouillai devant elle et lui enserrai les jambes.

— Je te demande pardon, Danièle.

— Pas moi.

Elle fit rouler son verre sur son front, comme pour déplisser ce dernier.

— Je crois que je ne m’habituerai jamais à votre sadisme, déclara-t-elle. Vous croyez sérieusement qu’un amour a besoin de s’entourer de cruautés mentales pour s’accomplir ?

« D’ailleurs, m’aimez-vous ? Le sentiment que vous me portez n’est qu’en pointillé dans votre vie.

— Tandis que chez toi c’est la bande jaune ?

Agacé je me redressai.

— Allez, viens, on s’en va.

— Comme vous voudrez.

— Pas la peine de laisser ton maître-nageur se ronger les sangs davantage.

Je l’aidai à passer son imperméable. Lorsqu’elle eut enfilé les manches, je nouai mes mains devant Danièle, par-dessus ses épaules. Je flairai son cou pour chercher son odeur. Elle sentait le mouillé. D’une secousse elle m’échappa.

— Attends, je suis malheureux ! lui dis-je.

Cela me prenait comme un point au côté. Mon amertume était si intense qu’elle en devenait physique. Je regardai Danièle, le lit, la chambre…

— Tout ce cirque pour que notre soirée s’achève aussi misérablement, lamentai-je.

Elle me sourit tandis qu’elle boutonnait son imperméable.

— Vous appartenez à cette sorte de gens qui ne vivent qu’au passé. Ils marchent à côté du présent sans parvenir à s’y intégrer. Demain, cette nuit peut-être, vous tirerez les conclusions de nos divagations.

Danièle sortit dans le couloir. Je la suivis tête basse, penaud, les yeux encore cuisants à cause du whisky.

Lorsque nous fûmes dans la voiture, elle partit d’un grand éclat de rire.

— Regardez, fit-elle : mon premier larcin !

Elle sortit la bouteille de whisky de la poche de son imperméable.

— Vous ne vous êtes aperçu de rien ?

— Non.

— Il faut croire que j’ai des dons, car je l’ai fauchée pendant que vous me regardiez. Ça doit être amusant de voler ; vous avez déjà volé, vous ?

— Quand j’étais étudiant ça m’est arrivé deux ou trois fois, histoire d’épater les copains. Pourquoi as-tu pris cette bouteille ?

— Pour rentrer à la maison. L’alcool donne du courage. Je me fous que ce courage soit illusoire, il m’aidera à regagner ma chambre.

— Tu couches avec ton mari ?

— Pas dans le même lit, car lui en a un spécial, avec des poulies et des manivelles, mais dans la même chambre.

Elle ôta le bouchon du flacon et but au goulot sous le regard effaré du portier. Je me hâtais de démarrer.

— Tu es certaine de ne pas être alcoolique, Danièle ?

— Pas encore. Avant de vous rencontrer, je ne prenais, je vous l’ai déjà dit, qu’une ou deux cuites par mois.

— Je viens de comprendre quelque chose. Ce n’était pas pour préparer des voluptés que tu buvais, mais pour avoir le cran, ensuite, de retourner chez toi. Vrai ou faux ?

— Vous faites de nets progrès en psychologie, Jean !

Entre nous, l’atmosphère s’était complètement détendue. Il avait suffi du gag de la bouteille.

— Si on se payait un peu de Paris by night ?

— Comme vous voudrez.

— Montmartre pour changer ? Tiens je vais te montrer quelque chose de marrant que tu n’as sûrement jamais vu.

Danièle s’abstint de me questionner. Je la conduisis en plein Pigalle, dans l’officine d’un tatoueur dont j’avais fait la connaissance à la faveur d’un film.

L’homme et son antre étaient pittoresques. Une gigantesque photographie du roi de Danemark, torse nu, occupait toute la vitrine. Le monarque, entièrement tatoué, servait à la fois d’enseigne et de caution à Jeannot.

— Monsieur Debise ! En voilà une bonne surprise !

Il posa son espèce de pyrograveur dont il usait pour imprimer une ancre marine dans la chair d’un petit voyou fiévreux. Je le présentai à Danièle, laquelle paraissait fascinée. Elle louchait sur les murs tapissés de motifs proposés à la convoitise des aspirants tatoués : emblèmes, signes du zodiaque, cœurs fléchés, têtes de mort, aigles et serpents voisinaient curieusement.

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