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Cri de la chouette

Электронная книга - «Cri de la chouette». Краткое содержание книги:

Folcoche, c'est l'affreux surnom dont les enfants Rezeau avaient affublé leur terrible mère. après l'avoir combattue dans l'inoubliable Vipère au poing, Jean Rezeau avait fui la tribu : il s'était marié, avait fondé une famille normale — sa revanche — dans la Mort du petit cheval. Vingt-cinq ans plus tard, veuf, remarié avec Bertille dont il élève la fille parmi ses propres enfants, nous le retrouvons dans Cri de la chouette. Mais voilà que Madame Mère, Folcoche, jamais revue, fait irruption chez lui. Trahie, dépouillée par son fils préféré, elle vient offrir la paix. Jean, qui avait chassé les fantômes de sa jeunesse, accepte d'oublier le passé sur l'insistance de sa femme et de ses enfants qui croient pouvoir convertir leur redoutable aïeule. C'était oublier que Folcoche est toujours Folcoche. Et la vieille chouette, aussitôt, sème méfiance et discorde.
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— Marie Geneviève Rose Bioni, fille d'Ange Sébastien Léon et de Clara Maria Paolino…

Stop. C'est le moment qu'a choisi Madame Mère pour franchir la grande porte au bras de Salomé. Pour la confusion de Jeannet, si sa sœur est en petite robe de lamé, Mme Rezeau — qui à La Belle Angerie se nippe comme une souillon — s'avance en grand arroi, lente, coiffée haut, gantée long, poussant une robe de velours violet sur quoi ruisselle, sorti du même écrin que son bracelet et que ses pendulantes boucles d'oreille, un collier de topazes — qui doivent être des citrines, mais qui font de l'effet.

— Je vous en prie, madame, disent les hommes du premier rang, se levant pour lui offrir leur siège.

Elle ne se presse pas davantage et après avoir salué le maire d'une large inclinaison de tête que celui-ci lui rend, elle va s'asseoir avec Salomé tout à fait derrière, forçant ainsi les curieux à se retourner. Car le moins qu'on puisse dire est que durant une bonne minute ils en oublient la table verte ; et qu'en faisant mine de l'ignorer, Mme Rezeau se sent bien reconnue — même par ceux qui ne l'ont jamais vue. D'elle à moi les regards ricochent, créant une double gêne dont nous ne conviendrons, dont nous ne parlerons jamais. Mais moi, j'y reste entier ; elle, non. L'application qu'elle met à exister en chair et en os, à se donner une présence, ne fait qu'exciter la comparaison entre elle et son double, impossibles à dissocier. Les gens sont ainsi faits que, même si un être a changé, nul ne cherche en quoi il diffère, mais en quoi il se ressemble. Elle me bouclait, Mme Rezeau, quand j'étais jeune. Je lui ai bien rendu : elle est comme enfermée dans une glace.

— Ça m'étonnerait, me glisse dans l'oreille la grand-mère Daroux, assise juste derrière moi, que Mme Rezeau soit satisfaite de se retrouver bientôt arrière-grand-mère.

Sûrement pas : le mariage du fils annonce déjà au père que la nature, comme tel, le met à la retraite ; la naissance du fils du fils du fils (supposons-le mâle) renvoie l'aïeule au Déluge. Du reste, bien qu'elle l'ait assurée en son temps, bon gré, mal gré, la continuité des Rezeau, Madame Mère s'en moque. Ce sentiment qui ne date pas d'hier n'a pu que s'affirmer avec l'âge. Comme pour beaucoup de vieilles dames, notre avenir n'a plus de sens depuis qu'il prime sur son passé. Sa descendance ! Le mot le dit : elle descend. Mme Rezeau qui n'aime pas Jeannet, qui aurait pu s'abstenir en alléguant quelque bronchite, Mme Rezeau est là parce que nous ayant raccrochés, pour des raisons qui ne sont pas toutes claires, elle en avoue deux évidentes : celle de se maintenir et celle de témoigner de ce que l'auparavant surclassait l'ensuite.

Elle en témoignera comme il convient : dans un progressif assoupissement qu'excusent le ronron des lectures et le véritable discours dans lequel s'est lancé le maire, ami personnel du bon serviteur de l'Etat Ange Bioni et qui félicite ce père-ci, puis ce moins officiel, mais distingué père-là, astiquant nos exemples comme une paire de souliers que ces chers enfants n'auront plus en somme qu'à chausser pour filer sur la voie royale… Mon métier, qui en comporte beaucoup, m'a rendu très résistant aux homélies. Mais si les Contributions indirectes, elles-mêmes — triomphant mieux du chiffre que du verbe — ont besoin d'un coup de coude de Clara-Maria, il en faudra deux de Salomé pour que Madame Mère se redresse au moment du oui.

* * *

Elle se ranimera dans l'ombre de Notre-Dame-des-Ardents, l'ancienne abbatiale qui fait corps avec la mairie et où nous arrivons en vrac. Sous le porche éclairé par un vitrail en queue de paon Mme Rezeau renifle l'odeur familière et jette un regard, faussement négligent, au tableau d'affichage où, au-dessous, de la cote des films, sont épinglés les faire-part qui ont remplacé les publications des bans. De l'autre côté des portes capitonnées elle accorde le même coup d'œil aux éventaires de la bonne presse. Elle feuillette même une revue pour échapper au bref conciliabule entre le beau-père qui veut prendre le bras de sa fille et Bertille qui ne croit pas devoir prendre le bras de son beau-fils. Bertille a raison : en principe, Monique étant disparue, c'est à la grand-mère de conduire son petit-fils. Mais Jeannet s'empare de sa femme.

— Laissez donc ! murmure Mme Rezeau en arrondissant le coude au bénéfice du grand-père Paolino.

Jeannet file, déjà, très mal à l'aise. Il n'y a pas pour lui de différence notable entre cette église gothique, le temple de Louksor, ou la Maison carrée, sanctuaires d'époques différentes dont l'art seul a encore quelque chose à dire. Il a été baptisé sur le désir de sa mère. Il me le reproche assez. Mais la liberté qui règne à la maison lui a permis de refuser la suite (comme ses frère et sœurs, à l'exception de Blandine qui a fait sa première communion et s'en est ensuite tenue là). Il serait incapable de nommer les saints — qui avec sa clé, qui avec son lys, qui couronne en tête, qui la tête en mains — peuplant les vitraux ou les bas-côtés, faisant leurs petites affaires parmi les cierges, les troncs et les ex-voto. Ils n'ont jamais fait partie de son stock d'images, entièrement sécularisées. Comme Marie bute sur une marche inattendue qui fait passer la seconde moitié de la nef à un autre niveau, il en profite pour souffler à Papa qui suit, flanqué de Mme Bioni :

— Hé ! Si je lui disais non, maintenant, au curé, je serais marié quand même.

La belle-mère roule des yeux effrayés. Mais tout se passera très bien. L'importance locale des Bioni a ramené du monde : pas assez cependant pour occuper la moitié des chaises. Mme Rezeau sort le fameux chapelet d'or et d'ivoire, l'égrène en toute sérénité. Comme d'habitude il y a quelque flottement dans l'assistance lors des coups de clochette. Assis, levés, ça va, les deux sexes y consentent ; mais quand les femmes s'agenouillent, beaucoup d'hommes restent debout. On chuchote. Les quatre rangées de colonnes et la galerie haute, n'est-ce pas ? sont de toute beauté. Mais les vitraux sont disparates. Vous avez vu le lutrin de plexiglas, avec son micro ? L'alliance du sacré et du moderne, mon cher, je ne sais pas pourquoi, je trouve que ça fait toc. Et je ne parle pas de ces affreux rideaux qui ceinturent le chœur : dans un monument de cette qualité on ne devrait pas permettre…

— Oui, dit Jeannet, pour la seconde fois, à 11 heures 17.

* * *

Le reste sera du même ordre. Nos cérémonies ont perdu une partie de leur sens ; nous croyons pour la plupart devoir nous en excuser dans l'indifférence ou l'ironie. Il faudra bien que viennent d'autres temps où les sincères croiront de nouveau à la fête. Pour l'instant nous sommes installés dans le bâclage et la confusion. Jeannet a très mal supporté le défilé des amis ou relations venus le féliciter, la plupart inconnus de lui et dont soixante pour cent regardaient leur montre. 11 est sorti en maugréant :

— Quand une fille vous accorde sa main, pourquoi faut-il en serrer deux cents autres ?

Il s'est cru (et a sans doute eu raison de se croire) provoqué par sa grand-mère qui, sur le parvis, lui a remis son cadeau de mariage : la chevalière de son grand-père, aux armes des Rezeau :

— Merci ! Je ferai gratter ces bêtises et regraver mes initiales, a-t-il dit en la fourrant dans sa poche.

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