Cri de la chouette
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #3
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Livre de Poche
- ISBN: 978-2253000860
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Cri de la chouette». Краткое содержание книги:
Il fait relativement beau. Entre deux giboulées mars offre des bleus neufs. Le Coin du coincoin, guinguette construite sur pilotis en bord de Marne est agréable, malgré son nom d'un goût douteux et cette épaisse plaque de verre qui, au milieu du parquet, permet de voir au-dessous barboter dans un enclos grillagé une douzaine de canards, disponibles pour la broche comme le sont les truites en sursis dans les aquariums des grands restaurants. Le menu, expressément limité à trois plats et deux vins par Jeannet, reste louable. Mais les deux grand-mères corses étant plus âgées, donc ayant pris le pas sur elle, Mme Rezeau fait la tête. Blandine a des chaussures neuves qui lui font mal aux pieds. Aubin fait le pitre. Salomé que j'ai vue tout à l'heure parler au docteur Flormontin, venu saluer les mariés, est plus absente que jamais. Tous les moins de vingt-cinq ans conversent entre eux, au besoin par-dessus les personnes âgées. Habitué à lire comme un sourd sur les lèvres d'autrui, je déchiffrerai sur celle de ma bru, excédée de se trouver coincée parmi les gérontes, ce murmure inaudible qui fait sourire mon fils :
— On devrait se marier entre jeunes et s'enterrer entre vieux.
Boutade méritée ! Des bistrots aux académies il est consternant d'écouter parler les gens dits sérieux devant un verre. Ce qu'ils vont se dire peut d'avance se décliner ainsi : je parle du temps, tu parles du fric, il parle de mangeaille, nous parlons de notre foie, vous parlez de bagnoles, ils parlent de cul. De ce dernier sujet il se peut que certains s'élancent, avec le fromage, vers les idées avancées. A peine Baptiste a-t-il fini, sur ma droite, de définir l'amour comme le seul bon exemple de point commun entre deux parallèles que j'entends, sur ma gauche, Emelyne Daroux — professeur à Chaptal — déclarer que, pour être grivoise, l'image reste bonne, car le reste ne se rencontre jamais. On lui sert de la tarte aux cerises et, sans perdre une bouchée, elle nous rembourse d'une tarte à la crème : nul ne communique. Avis à nos petits bagués, pour les conforter dans leur noviciat :
— Au fond, il y a des mariés ; il n'y a pas de mariage.
Gloses sur l'institution. Aperçus sur ses variantes : mono, tétra, poly. Aperçus sur ces situations, après tout aussi respectables, qu'on pourrait appeler crypto, homo, pan-gamiques. Emelyne (avec un y, je vous prie) devient lyrique. Elle supprime le mariage. Et tous les enfants, et toutes les unions, à deux, à trois, à quinze, à n + 1 deviennent légitimes, Mme Rezeau, qui s'est fortement sustentée, qui est redevenue de meilleure humeur, se penche, compatissante, vers Mme Daroux :
— C'est… votre fille ?
— Ne m'en parlez pas, répond la chère femme. Toute petite, elle criait déjà dans la confiserie : A bas les bonbons !
Mais Ange Bioni proteste. Inspecteur de l'Enregistrement, il ne saurait admettre que nos amours ne soient plus enregistrées. Il boit une gorgée de café et assure qu'il est pourtant très large d'esprit. Il en boit une autre et accepte, voyez-vous, que l'hôtel précède parfois l'autel, au lieu de le suivre. Mais le père, mademoiselle, dans votre système, qu'est-ce qui le désignerait ? On bâille. On passe aux liqueurs. Je ne sais comment, voici la reine Elisabeth sur le tapis. Baptiste en profite pour relancer Emelyne. Un roi est assez généreux pour faire une reine ; une reine ne fait qu'un prince consort. Emelyne retourne aussitôt l'argument : Voyez à quel point une femme est désavantagée ! Une reine n'est pas assez reine pour faire un roi, voilà la vérité. On passe aux cigares. Emelyne affranchit toujours ses sœurs, royales ou non…
— Ange, dit enfin Mme Bioni, l'heure tourne. On pourrait peut-ètre aussi libérer la salle.
XXIII
Il était parti ; il ne reviendrait plus qu'en visite, accompagné par la gardienne de sa nouvelle vie. Il aurait bientôt perdu les automatismes communs, le souvenir des emplacements familiers de la brosse, de l'ouvre-boîte, du décapsuleur. Il avait cessé, cet enfant, d'être un enfant proprement dit : terme réservé, quel que soit leur âge, à ceux qui habitent encore la maison. Il n'était plus qu'un fils marié. Mais avant de devenir un demi-étranger, il allait nous imposer durant des semaines une absence plus forte qu'une présence. Sa chambre était restée sa chambre. On dirait longtemps des phrases de ce genre :
— Tu as vu ? Le plafond se fend chez Jeannet.
Ses talents particuliers manquaient :
— Zut ! Qui maintenant va bien pouvoir réparer le va-et-vient ?
Sa place à la droite de Bertille, à table, restait vide : Aubin, qui aurait dû quitter la gauche, n'osait pas roquer. Plusieurs parties du monde auxquelles nous avions accès avaient soudain disparu avec les amis de Jeannet : celle de l'électronique qui rameutait de jeunes binoclards à conversation chiffrée ; celle du sport dont nous ne verrions plus bomber devant nous les chandails à écussons et qui ne ferait plus crier Blandine obligée de suivre à la télé le match au lieu de la dramatique.
C'est pourquoi elle nous fut plus cruelle, la brusque décision de Salomé. Bertille était rentrée inquiète ; elle n'avait pas plus que moi aimé la conversation de sa fille avec le docteur Flormontin : d'autant plus qu'en revenant de Lagny elle l'avait entendu lui téléphoner, à voix contenue, et qu'elle n'y avait pas fait la moindre allusion. Mais c'est Mme Rezeau, restée pour le week-end, qui le dimanche après-midi prit l'offensive. Sur une remarque de Bertille qui lui trouvait mauvaise mine, Salomé reconnut qu'elle avait maigri de trois kilos.
— Elle est debout toute la journée, dit Mme Rezeau. Elle la passe en calvacades dans Paris ou à travers les étages. Et elle a encore une heure de trajet pour descendre, une heure pour remonter, en pleine bourrée.
En fait Salomé ne travaillait plus seulement avenue de Choisy dans les bureaux de Max. Elle en rayonnait pour aller présenter des appartements dans ses immeubles, un peu partout. Nantie d'un fixe et d'un certain pourcentage, elle se débrouillait fort bien, mais sa grand-mère se trouvait souvent privée d'elle à midi.
— Comment voulez-vous qu'elle tienne ? reprit Mme Rezeau. Il faudrait au moins lui épargner la navette. Je peux très bien la loger.
— Et nous ne la verrons plus, dit Bertille, presque rogue. Je vous remercie, mais je n'ai pas envie de me séparer de ma fille. Avouez que sa place est plutôt avec moi qu'avec vous.
— Est-ce donc là ce qui est en question ? dit Mme Rezeau, pateline. A son âge ce n'est plus ni vous ni moi, c'est la situation de Salomé qui prime. J'ai pu la lui procurer. Je voulais seulement lui permettre de la conserver. Mais si vous préférez qu'elle s'éreinte…
Rompant le dialogue, Bertille rentra vivement dans sa cuisine : signe chez elle de violente opposition. Ma mère se leva et fit, passant devant moi :
— Toi, qu'en penses-tu ?
J'eus le tort de répondre :
— Vous savez, ici, nous nous tenons serrés. Nous n'aimons perdre personne.
— Tu sais ce que je t'ai dit, Gramie, fit Salomé.
— Peux-tu me donner le bras un instant, ma chérie ? dit Mme Rezeau sans plus s'occuper de moi. Ce chauffage central m'étouffe. J'ai envie de prendre l'air.
Salomé la suivit pour arpenter avec elle la promenade Ballu. Entre le départ de Jeannet et celui de Salomé Mme Rezeau espérait-elle me voir trouver une sorte d'équilibre ? Si oui, quelle naïveté ! Et quelle méconnaissance de mes réactions ! Jeune, je l'avais détestée, Madame Mère ; ou plutôt détesté qu'elle me détestât. Je n'aimais pas davantage qu'elle aimât Salomé. J'y voyais de plus en plus, avec une spoliation, un sentiment contre nature. Le jeu de ma mère, à mon sens, c'était d'en faire tellement que Salomé finisse par faire figure d'intruse : pour que je la rejette et qu'elle la récupère. Il suffisait de ne pas couper dans le pont.