Marina
- Автор: Сафон Карлос Руис
- Год: 2011
- Язык: французский
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Marina». Краткое содержание книги:
Plus tard, cette amitié eut l’occasion de fructifier encore en devenant une relation professionnelle. Beaucoup de patients du docteur Shelley nécessitaient des pièces d’orthopédie et des prothèses spéciales. Velo-Granell était leader dans ce type de production et, parmi ses dessinateurs, aucun ne montrait plus de talent que Mihaïl Kolvenik. Avec le temps, Shelley devint le médecin personnel de Kolvenik. Quand la fortune sourit à ce dernier, il voulut aider son ami en finançant la création d’un centre médical spécialisé dans l’étude des affections dégénératives et des malformations congénitales.
L’intérêt de Kolvenik pour ces questions remontait à son enfance pragoise. Shelley nous expliqua que la mère de Mihaïl avait mis au monde des jumeaux. L’un, Mihaïl, était né fort et sain. L’autre, Andrej, était atteint d’une malformation osseuse et musculaire incurable dont il était mort sept ans plus tard. Cet épisode avait marqué la mémoire du jeune Mihaïl et, en un certain sens, déterminé sa vocation. Kolvenik pensa toujours qu’avec un suivi médical adéquat et le développement d’une technologie capable de suppléer à ce que la nature avait refusé, son frère aurait pu atteindre l’âge adulte et vivre pleinement sa vie. Ce fut cette conviction qui le conduisit à consacrer son talent au dessin de mécanismes qui pouvaient, comme il se plaisait à dire, « compléter » les corps que la providence avait laissés de côté.
« La nature est comme un enfant qui joue avec nos vies. Quand elle se lasse de ses jouets cassés, elle les jette et les remplace par d’autres, disait Kolvenik. C’est notre responsabilité de les ramasser et de les raccommoder. »
Certains voyaient dans ces propos une suffisance proche du blasphème ; d’autres y voyaient seulement un espoir. L’ombre de son jumeau n’avait jamais quitté Mihaïl Kolvenik. Il croyait qu’un hasard capricieux et cruel avait décidé que c’était lui qui devait vivre et que c’était son frère qui devait naître avec la mort écrite dans son corps. Shelley nous expliqua que Kolvenik se sentait coupable et qu’il portait au plus profond de son cœur une dette envers Andrej et envers tous ceux qui, comme son frère, étaient marqués du stigmate de l’imperfection. Ce fut à cette époque qu’il commença à collectionner les photographies de phénomènes et de déformations du monde entier. Pour lui, ces êtres abandonnés par le destin étaient les frères invisibles d’Andrej. Sa famille.
— Mihaïl Kolvenik était un homme brillant, poursuivit le docteur Shelley. Ce genre d’individu inspire toujours la méfiance à ceux qui se sentent inférieurs. L’envie est un aveugle qui cherche à vous arracher les yeux. Tout ce qu’on a dit sur Mihaïl dans les dernières années de sa vie et après sa mort n’a été que calomnie… Ce maudit inspecteur… Florián. Il ne comprenait pas qu’on l’utilisait comme une marionnette pour avoir la peau de Mihaïl…
— Florián ? intervint Marina.
— Florián était l’inspecteur en chef de la brigade judiciaire, dit Shelley en mettant dans ces mots tout le mépris que lui permettait l’état de ses cordes vocales. Un raté, une sale bête, qui prétendait se faire un nom aux dépens de Velo-Granell et de Mihaïl Kolvenik. La seule chose qui me console est de penser qu’il n’a jamais réussi à rien prouver. Son obstination a mis fin à sa carrière. C’est lui qui a sorti de sa manche tout ce scandale des corps…
— Des corps ?
Shelley s’enferma dans un long silence. Il nous regarda tous les deux, et le sourire cynique affleura de nouveau.
— Cet inspecteur Florián…, demanda Marina. Savez-vous où nous pourrions le trouver ?
— Dans un cirque, avec tous les pitres de son espèce, répliqua Shelley.
— Est-ce que vous avez connu Benjamín Sentís, docteur ? demandai-je en tentant de renouer la conversation.
— Naturellement. J’avais avec lui des relations régulières. Comme associé de Kolvenik, Sentís se chargeait de la partie administrative de Velo-Granell. Un triste personnage qui, à mon avis, se prenait pour plus qu’il n’était. Pourri par l’envie.
— Vous savez que le corps de M. Sentís a été retrouvé, il y a une semaine, dans les égouts ?
— Je lis les journaux, répondit-il froidement.
— Ça ne vous a pas paru étrange ?
— Pas plus étrange que ce qu’on voit tous les jours dans la presse. Le monde est malade. Et moi, je commence à être fatigué. Vous n’avez plus d’autres questions ?
J’étais sur le point de l’interroger au sujet de la dame en noir quand Marina me devança en faisant non de la tête avec un sourire. Shelley tendit la main vers une sonnerie. Sa fille se présenta immédiatement, le regard rivé sur ses pieds.
— Ces jeunes gens s’en vont, María.
— Bien, père.
Nous nous levâmes. J’esquissai un geste pour récupérer la photographie, mais la main tremblante du docteur fut plus rapide.
— Cette photographie, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je la garde.
Sur ce, il nous tourna le dos et fit signe à sa fille de nous raccompagner. Juste avant de sortir de la bibliothèque, je me retournai pour jeter un dernier coup d’œil au docteur, et je pus le voir jeter la photographie dans le feu. Ses yeux vitreux surveillèrent sa combustion dans les flammes.
María Shelley nous guida en silence jusqu’au vestibule et, une fois là, elle eut un sourire d’excuse.
— Mon père est un homme difficile, mais il a bon cœur. Il a connu beaucoup de déceptions dans sa vie, et parfois son caractère s’en ressent…
Elle nous ouvrit la porte et alluma la lumière de l’escalier. Je lus une hésitation dans son regard, comme si elle voulait ajouter quelque chose mais avait peur de le faire. Marina, elle aussi, s’en aperçut, et elle lui tendit la main en signe de remerciement. María Shelley la serra. La solitude suintait par tous les pores de cette femme comme une sueur froide.
— Je ne sais pas ce que mon père vous a raconté…, dit-elle en baissant la voix et en détournant les yeux, apeurée.
— María ? appela la voix du docteur, du fond de l’appartement. À qui parles-tu ?
Une ombre couvrit le visage de María.
— Je viens, père, je viens…
Elle nous adressa un dernier regard désolé et rentra dans l’appartement. Juste à ce moment, je remarquai qu’elle portait au cou une petite médaille. J’aurais juré qu’elle représentait un papillon aux ailes noires déployées. La porte se referma avant que j’aie le temps de m’en assurer. Nous restâmes sur le palier, à écouter la voix tonitruante du docteur décharger sa fureur sur sa fille. La lumière s’éteignit. Un instant, je crus sentir une odeur de chair en décomposition. Elle venait de quelque part dans l’escalier, comme s’il y avait un animal mort dans l’obscurité. Il me sembla alors entendre des pas qui s’éloignaient vers le haut, et l’odeur, ou l’impression d’odeur, disparut.
— Partons d’ici, dis-je.
14
Sur le chemin de la maison, je vis que Marina m’observait du coin de l’œil.
— Tu ne vas pas passer Noël avec ta famille ?
Je fis non de la tête, le regard perdu dans le trafic.
— Et pourquoi ?
— Mes parents sont constamment en voyage. Cela fait déjà plusieurs années que nous ne passons pas Noël ensemble.
Sans le vouloir, j’avais pris un ton tranchant, hostile. Nous fîmes le reste du trajet en silence. J’accompagnai Marina jusqu’à la grille de sa demeure et lui dis adieu.
J’étais en route pour l’internat, quand il commença de pleuvoir. Je contemplai de loin la rangée des fenêtres du quatrième étage du collège. Deux d’entre elles seulement étaient éclairées. La plupart des internes étaient partis pour les vacances de Noël et ne reviendraient pas avant quinze jours. C’était chaque année la même chose. L’internat restait désert, et seuls deux ou trois malheureux demeuraient là, aux bons soins de leurs tuteurs. Les deux années précédentes avaient été affreuses, mais cette fois, cela m’était égal. M’éloigner de Marina et de Germán était désormais impensable. Tant que je serais près d’eux, je ne me sentirais jamais seul.