Jean-Christophe Tome III
- Автор: Роллан Ромен
- Серия: Jean-Christophe #3
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jean-Christophe Tome III». Краткое содержание книги:
– Mais qu’est-ce que tu as donc, Rosa? Est-ce que tu me boudes?
Elle secoua énergiquement la tête, pour dire que non; et, se tournant vers lui, avec sa brusquerie habituelle, des deux mains elle lui prit le bras:
– Oh! Christophe!… dit-elle.
Il fut saisi. Il laissa tomber le morceau de pain qu’il tenait.
– Quoi! Qu’est-ce qu’il y a? fit-il.
Elle répétait:
– Oh! Christophe!… Il est arrivé un tel malheur!…
Il repoussa la table. Il bégaya:
– Ici?
Elle montra la maison, de l’autre côté de la cour.
Il cria:
– Sabine!
Elle pleura:
– Elle est morte.
Christophe ne vit plus rien. Il se leva, il se sentit tomber, il s’accrocha à la table, il renversa ce qui était dessus, il voulut crier. Il souffrait de douleurs atroces. Il fut pris de vomissements.
Rosa, épouvantée, s’empressait auprès de lui; elle lui tenait la tête, pleurait.
Aussitôt qu’il put parler, il dit:
– Ce n’est pas vrai!
Il savait que c’était vrai. Mais il voulait le nier, il voulait faire que ce qui était ne fût pas. Quand il vit le visage de Rosa tout ruisselant de larmes, il ne douta plus, et il sanglota.
Rosa releva la tête:
– Christophe! dit-elle.
Étendu sur la table, il se cachait la figure. Elle se pencha vers lui:
– Christophe!… Maman vient!…
Christophe se redressa:
– Non, non, dit-il, je ne veux pas qu’elle me voie.
Elle lui prit sa main, elle le guida, chancelant, aveuglé par ses pleurs, jusqu’à un petit bûcher, qui donnait sur la cour. Elle referma la porte. Ils se trouvèrent dans la nuit. Il s’assit au hasard sur un billot qui servait à fendre le bois. Elle, sur des fagots. Les bruits du dehors arrivaient amortis et lointains. Là, il pouvait pleurer, sans crainte d’être entendu. Il s’abandonna à ses sanglots avec fureur. Rosa ne l’avait jamais vu pleurer; elle ne pensait même pas qu’il pût pleurer; elle ne connaissait que ses larmes de petite fille, et ce désespoir d’homme la remplissait d’effroi et de pitié. Elle était pénétrée pour Christophe d’un amour passionné. Cet amour n’avait rien d’égoïste: c’était un immense besoin de sacrifice, une abnégation maternelle, une soif de souffrir pour lui, de lui prendre tout son mal. Elle lui passa son bras par dessus l’épaule:
– Cher Christophe, dit-elle, ne pleure pas!
Christophe se détourna:
– Je veux mourir!
Rosa joignit les mains:
– Ne dis pas cela, Christophe!
– Je veux mourir. Je ne peux plus… je ne peux plus vivre… À quoi sert-il de vivre?
– Christophe, mon petit Christophe! Tu n’es pas seul. On t’aime…
– Qu’est-ce que cela me fait? Je n’aime plus rien. Tout le reste peut bien vivre ou mourir. Je n’aime rien, je n’aimais qu’elle, je n’aimais qu’elle!
Il sanglota plus fort, la tête cachée dans ses mains. Rosa ne pouvait plus rien dire. L’égoïsme de la passion de Christophe la poignardait. À l’instant où elle croyait être le plus près de lui, elle se sentait plus isolée et plus misérable que jamais. La douleur, au lieu de les rapprocher, les séparait encore. Elle pleura amèrement.
Après quelque temps, Christophe s’interrompit de pleurer, et demanda:
– Mais comment? comment?…
Rosa comprit:
– Elle a pris l’influenza, le soir de ton départ. Tout de suite, elle a été emportée…
Il gémissait:
– Mon Dieu!… Pourquoi ne m’a-t-on pas écrit?
Elle dit:
– J’ai écrit. Je ne savais pas ton adresse: tu ne nous avais rien dit. J’ai été demander au théâtre. Personne ne la savait.
Il savait combien elle était timide, et combien cette démarche avait dû lui coûter. Il demanda:
– Est-ce qu’elle… est-ce qu’elle t’avait dit de le faire?
Elle secoua la tête:
– Non. Mais j’ai pensé…
Il la remercia du regard. Le cœur de Rosa se fondit.
– Mon pauvre… pauvre Christophe! dit-elle.
Elle se jeta à son cou, en pleurant. Christophe sentit le prix de cette pure tendresse. Il avait tant besoin d’être consolé! Il l’embrassa:
– Tu es bonne, dit-il, tu l’aimais donc, toi?
Elle se détacha de lui, elle lui jeta un regard passionné, ne répondit pas, et se remit à pleurer.
Ce regard fut une illumination pour lui. Ce regard voulait dire:
– Ce n’était pas elle que j’aimais…
Christophe vit enfin ce qu’il n’avait pas vu – ce qu’il n’avait pas voulu voir depuis des mois. Il vit qu’elle l’aimait.
– Chut! dit-elle, on m’appelle.
On entendait la voix d’Amalia.
Rosa demanda:
– Veux-tu rentrer chez toi?
Il dit:
– Non, je ne pourrais pas encore, je ne pourrais pas causer avec ma mère… Plus tard…
Elle dit:
– Reste. Je reviendrai tout à l’heure.
Il resta dans le bûcher obscur, où un filet de jour tombait d’un étroit soupirail, vêtu de toiles d’araignées. On entendait le cri d’une marchande dans la rue; contre le mur, dans une écurie voisine, un cheval s’ébrouait et frappait du sabot. La révélation, que Christophe venait d’avoir, ne lui faisait aucun plaisir; mais elle l’occupait, un instant. Il s’expliquait maintenant beaucoup de choses, qu’il n’avait pas comprises. Une foule de petits faits, auxquels il n’avait pas prêté attention, lui revenaient à l’esprit et s’éclairaient pour lui. Il s’étonnait d’y penser, il s’indignait de se laisser distraire, une seule minute, de sa misère. Mais cette misère était si atroce, si irrespirable, que l’instinct de conservation, plus fort que sa volonté, que son courage, que son amour, l’obligeait à en détourner les yeux, se jetait sur cette nouvelle pensée, comme le désespéré qui se noie saisit, malgré lui, le premier objet qui peut l’aider, non à se sauver, mais à se soutenir un moment encore au-dessus de l’eau. D’ailleurs, c’est parce qu’il souffrait, qu’il sentait à présent ce qu’une autre souffrait – souffrait par lui. Il comprenait les larmes qu’il venait de faire répandre. Il avait pitié de Rosa. Il pensait combien il avait été cruel pour elle, – combien il serait cruel encore. Car il ne l’aimait pas. À quoi servait-il qu’elle l’aimât? Pauvre petite!… Il avait beau se dire qu’elle était bonne (elle venait de le prouver). Que lui faisait sa bonté? Que lui faisait sa vie?… Il pensa:
– Pourquoi n’est-ce pas elle qui est morte, et l’autre qui est vivante?
Il pensa:
– Elle vit, elle m’aime, elle peut me le dire aujourd’hui, demain, toute ma vie; – et l’autre, la seule que j’aime, elle est morte sans m’avoir dit qu’elle m’aimait, je ne lui ai pas dit que je l’aimais, jamais je ne le lui entendrai dire, jamais elle ne le saura…