Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Et puis, récemment, une collaboratrice de Philippe, celle à qui elle rendait son travail, lui avait demandé si elle se sentait de taille à traduire des ouvrages de l’anglais. « De vrais livres ? » avait demandé Jo, en écarquillant les yeux. « Oui, bien sûr… – Des livres pour de bon ? – Oui…, avait répondu la collaboratrice, un peu énervée par les questions de Jo. Un de nos clients est un éditeur qui aurait besoin d’une traduction rapide et soignée d’une biographie d’Audrey Hepburn ; j’ai pensé à vous… – À moi ? » avait articulé Joséphine d’une voix aigrelette qui montrait à quel point elle était sidérée. – Eh bien oui, à vous ! » avait répondu Me Caroline Vibert, qui montrait maintenant de réels signes d’exaspération. « Oh mais… bien sûr ! avait dit Jo pour se rattraper. Sans problème ! Il le lui faut pour quand ? »
Me Vibert lui avait donné le téléphone de la personne à qui elle devait s’adresser et tout s’était conclu très vite. Elle avait deux mois pour boucler la traduction de Audrey Hepburn, une vie, 352 pages écrites serré ! Et deux mois, avait-elle calculé, cela signifie que je dois avoir terminé fin novembre !
Elle s’essuya le front. C’est qu’elle n’avait pas que ça à faire. Elle s’était inscrite pour une conférence à l’université de Lyon ; il lui fallait rédiger une bonne cinquantaine de pages sur le travail féminin dans les ateliers de tissage au XIIe siècle. Au Moyen Âge, les femmes travaillaient à peu près autant que les hommes, mais n’effectuaient pas les mêmes opérations. D’après les comptes des drapiers, sur quarante et un ouvriers, on comptait vingt femmes et vingt et un hommes. Interdits étaient les métiers jugés trop fatigants pour les femmes. Ainsi la tapisserie de haute lice, car elle obligeait à tenir les bras tendus. On a souvent des idées toutes faites sur cette époque, on imagine les femmes retirées dans leur château, serrées dans leur hennin et leur ceinture de chasteté alors qu’elles étaient actives, surtout dans le peuple et chez les artisans. Beaucoup moins dans l’aristocratie, c’est sûr. Joséphine rêvassa un instant au début de sa conférence. Comment commencer : par une anecdote ? une statistique ? une généralité ?
Le crayon en l’air, elle réfléchissait. Lorsque, soudain, une idée lui traversa le cerveau et éclata en bombe : J’ai oublié de demander combien je serai payée pour Audrey Hepburn ! J’ai pris mon ouvrage comme une bonne ouvrière et j’ai oublié. Une vague de panique la submergea et elle s’imagina prise dans un traquenard. Comment faire ? Appeler et dire : « Au fait, vous me payez combien ? C’est idiot ! J’ai oublié d’en parler avec vous » ? Demander à Me Vibert ? Impossible. Nouille et molle, nouille et molle, nouille et molle. Tout va trop vite ! se lamenta-t-elle. Mais comment faire autrement ? Les gens n’ont pas le temps d’attendre, pas le temps de réfléchir. Il aurait fallu que je note sur un papier toutes mes questions avant de me rendre à ce rendez-vous. Il faut que j’apprenne à aller vite, à être efficace. Moi qui menais une petite vie d’escargot studieux…
Pour la traduction de la biographie d’Audrey Hepburn, Shirley lui donnait un coup de main. Joséphine marquait les mots ou les expressions qui lui posaient un problème et fonçait chez Shirley. Les portes n’arrêtaient pas de battre sur le palier.
Mais là, sur le papier, les chiffres ne mentaient pas. Elle s’en sortait plutôt bien. Elle éprouva une sensation d’euphorie et étendit les bras pour mimer son envol. Heureuse ! Heureuse ! Puis elle se reprit et invoqua le ciel que le miracle dure. Pas une seconde elle ne se dit : C’est parce que je travaille, parce que je n’arrête pas de travailler. Non ! Jamais Joséphine n’établissait le lien entre son effort et la récompense. Jamais Joséphine ne s’octroyait une félicitation. Elle remerciait Dieu, le ciel, Philippe ou Me Vibert. Elle ne pensait pas à s’accorder quelques lauriers pour les heures passées à rester penchée sur le dictionnaire et la feuille de papier.
Il faudrait que je m’achète un ordinateur si je continue ces travaux, j’irai plus vite. Une autre dépense, songea-t-elle, et elle la balaya de la main.
D’un côté elle avait aligné ses gains, de l’autre ses dépenses. Au crayon, elle marquait les entrées et les sorties éventuelles, au Bic rouge, ce qui était certain. Et elle arrondissait. Elle arrondissait beaucoup. À son désavantage. Comme ça, se disait-elle, je ne pourrai être surprise qu’en bien et avoir une petite marge. C’est ce qui la terrifiait : elle n’avait pas de marge. Qu’il lui arrive un coup dur et c’était la catastrophe !
Elle n’avait personne vers qui se tourner.
Ce doit être ça, le vrai sens du mot « seule ». Avant, on était deux. Avant, surtout, Antoine veillait à tout. Elle signait là où il posait son doigt. Il riait et disait : « Je pourrais te faire signer n’importe quoi ! » et elle disait : « Oui, bien sûr ! je te fais confiance ! » Il l’embrassait dans le cou pendant qu’elle signait.
Plus personne ne l’embrassait dans le cou.
Ils n’avaient toujours pas parlé de séparation ni de divorce. Elle avait continué, docile, à parapher tous les papiers qu’il lui présentait. Sans lui poser de questions. En fermant les yeux pour que ce lien entre eux dure encore. Mari et femme, mari et femme. Pour le meilleur et pour le pire.
Il continuait à « prendre l’air ». Avec Mylène. Ça va faire six mois qu’il s’aère, pensa-t-elle en sentant monter la colère. Elle connaissait de plus en plus de ces accès de rage qui la submergeaient.
Quand il était venu chercher les filles début juillet, ça lui avait fait mal. Très mal. La porte de l’ascenseur qui claque. « Au revoir, maman, travaille bien ! – Amusez-vous, les filles ! Profitez bien ! » Et puis le silence dans la cage d’escalier. Et puis… elle avait couru au balcon et aperçu Antoine qui chargeait la voiture, ouvrait le coffre, engageait les deux valises et… à l’avant, à sa place à elle, un coude qui dépassait. Un coude en coton rouge.
Mylène !
Il l’emmenait en vacances avec les filles.
Mylène !
Elle était assise à sa place.
Mylène !
Elle ne se cachait pas, elle laissait dépasser son coude. Son coude rouge.
Jo eut, un instant, l’envie de courir rattraper ses filles par la peau du cou et de les arracher aux griffes de leur père, mais elle réfléchit. Antoine était dans son droit, son droit le plus strict. Elle n’avait rien à dire.
Elle s’était laissée tomber sur le sol en béton du balcon. Avait enfoncé les poings dans les yeux et pleuré, pleuré. Un long moment. Sans bouger. Passant et repassant sans arrêt le même film. Antoine présentait Mylène aux filles, Mylène leur souriait. Antoine conduisait, Mylène lisait la carte. Antoine proposait de s’arrêter dans un restaurant, Mylène choisissait. Antoine avait loué un appartement avec les filles et Mylène. La chambre des filles, sa chambre avec Mylène. Il dormait avec Mylène et les filles dormaient dans la chambre à côté. Le matin, ils prenaient leur petit-déjeuner ensemble. Tous ensemble ! Antoine allait faire le marché avec les filles et Mylène. Il courait sur la plage avec les filles et Mylène. Il emmenait à la fête foraine les filles et Mylène. Il achetait de la barbe à papa pour les filles et Mylène. Les mots ne formaient plus qu’une rengaine qui chantonnait « les filles et Mylène, Antoine et Mylène ». Alors elle avait respiré profondément et hurlé : « Famille recomposée, mon cul ! » Cela l’avait étonnée de s’entendre hurler ainsi, elle avait arrêté de pleurer.
Ce jour-là, Joséphine avait compris que son mariage était fini. Un coude en tissu rouge avait été plus efficace que tous les mots prononcés entre Antoine et elle. Fini, s’était-elle dit en dessinant sur une feuille de papier un triangle qu’elle avait colorié en rouge vif. Fi-ni. Bien fini.