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Les larmes de Machiavel

Электронная книга - «Les larmes de Machiavel». Краткое содержание книги:

En ce début d'année 1498, les brumes hivernales pèsent sur le dôme de la cathédrale Santa Maria del Flore, plongeant Florence dans l'humidité glaciale. Mais pour l'heure les habitants ont d'autres préoccupations: depuis la chute des Médicis, la vindicte populaire gronde, avivée par les sermons du moine Savonarole. La découverte de cadavres atrocement mutilés échauffe davantage les esprits. Témoin d'un des meurtres, Niccolo Machiavel, jeune secrétaire de chancellerie, met à profit sa connaissance des rouages politiques pour mener son enquête et se trouve plongé au cœur du plus grand scandale de l'époque.
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Les traits crispés, Savonarole attendit un peu avant de poursuivre. Machiavel fut surpris de voir à quel point l'assurance du moine avait cédé la place à une inquiétude tout à fait palpable. Son visage ne portait plus aucune trace du masque serein qu'il arborait d'ordinaire.

- As-tu du nouveau, Malatesta?

- Rien de bien intéressant. Ils cherchent toujours, ce qui est plutôt bon signe, mais je pense qu'ils veulent accélérer les choses. Il faut absolument les devancer.

- Comment faire?

- Nous devons retrouver la preuve avant eux, sinon nous sommes finis.

- Sais-tu enfin qui est à leur tête?

- Non, pas encore. C'est sans aucun doute quelqu'un de redoutable. Il n'a commis aucune erreur. Il agit à la perfection.

- Tant que nous ignorerons son identité, nous ne pourrons pas le combattre efficacement. Et cet imbécile de Saint-Malo?

- Rien. Je lui ai collé mes espions aux basques, mais il ne fait aucune fausse manœuvre. Je ne peux rien prouver.

- Que me conseilles-tu, alors?

- Commence par calmer tes hommes, ils sont trop excités.

- Le mouvement est désormais trop largement suivi pour que je puisse contrôler tout le monde. Valori outrepasse déjà mes ordres. Sa troupe d'adolescents n'obéit qu'à lui. Je ne suis pas sûr de pouvoir les retenir bien longtemps. Que pense Soderini de tout cela?

- Officiellement, il n'est courant de rien. Il tient trop à sa peau pour agir sans preuve formelle.

- Ignore-t-il donc que ma vie et la sienne sont liées?

- Crois-tu que je serais là s'il ne l'avait pas compris?

Savonarole attrapa le bras du mercenaire. Sa voix se raffermit un peu.

- Trouve-la vite, cette preuve, sinon même le Seigneur ne pourra rien pour nous!

Le mercenaire se contenta de hocher la tête et sortit. Savonarole lui laissa de l'avance, puis l'imita.

Machiavel attendit encore deux ou trois minutes avant de se décider à sortir de sa cachette. Il ouvrit la porte en prenant soin de ne pas la faire grincer, et ce n'est qu'une fois atteint le pied de la tour qu'il put enfin soupirer de soulagement. Bien décidé à aller immédiatement raconter ce qu'il avait entendu à ses amis, il se dirigea d'un pas rapide vers la porte principale du bâtiment.

À l'instant précis où il s'apprêtait à la franchir, une voix qu'il connaissait malheureusement trop bien l'interpella:

- Ne serait-ce pas là ce cher Niccolò? Tu tombes à point, je cherchais justement un secrétaire pour suivre la réunion qui va commencer dans quelques minutes. Avec de la chance, tu seras sorti avant minuit!

Lentement, Machiavel se retourna et vit l'horrible petite tête de ser Antonio osciller d'avant en arrière au rythme de ses éclats de rire tonitruants. Son hilarité s'amplifia lorsqu'il put jouir d'une vision globale du visage consterné de son souffre-douleur préféré. Machiavel se demanda brièvement ce qui l'empêchait d'étrangler le chancelier de la république. Seule la perspective de voir l'administration totalement désorganisée sans ce personnage mesquin parvint à réfréner l'irrésistible envie qu'il sentait descendre le long de ses bras.

Il décida de laisser ce plaisir à quelqu'un d'autre. Cela ne l'empêcha pas d'entendre longtemps résonner dans son crâne le rire gras de ser Antonio.

- Quel infâme bâtard! s'écria Francesco Vettori, sincèrement indigné par le traitement infligé à son ami par le chancelier.

Tout aussi scandalisé, Piero Guicciardini ne pouvait manquer une aussi belle occasion de cultiver son sens exercé de la médisance.

- Au concours du plus beau fils de putain que la Terre ait porté, il doit être dans les trois premiers, juste derrière Néron et Attila!

- Malheureusement, vous allez bientôt devoir l'affronter vous aussi...

Vettori secoua la tête en guise de dénégation. Il vérifia aussitôt que ce geste n'avait pas altéré le parfait ordonnancement de sa tignasse blonde.

- Je ne suis pas pressé, en ce qui me concerne. De toute manière, mes résultats scolaires sont si mauvais que je vais bien réussir à convaincre le vieux Ficino de me garder encore une année ou deux avec lui avant de me jeter dans les griffes de ce tyran!

- Vous pensez que l'humeur de ser Antonio s'arrangerait s'il faisait une chute malencontreuse du haut du sixième étage? interrogea Guicciardini, soucieux de faire avancer la réflexion.

- Ça ne servirait à rien. Même la douleur physique ne pourrait pas le rendre plus humain!

- Il reste toujours la solution du coup de couteau entre les omoplates. On pourrait lui arracher les yeux et faire croire à l'œuvre du tueur!

- La solution est tentante... Je te rappelle tout de même que tu es censé baigner dans la foi la plus pure, Ciccio. Ces pensées impies ne devraient plus t'atteindre.

- Rassure-toi, Niccolò, je t'ai seulement livré la plus sobre des horreurs qui me traversent la tête!

Malgré la fatigue, Machiavel ne put s'empêcher de sourire de cet aveu. Il avait passé une bonne partie de la nuit enfermé dans une salle du Palazzo Comunale et le réveil matinal imposé par son devoir religieux hebdomadaire avait achevé de consumer ses forces. Il bénit néanmoins la tradition voulant que le dernier jour de la semaine fût consacré au Seigneur et non au culte des archives prôné par ser Antonio.

Comme chaque dimanche, il s'était rendu à la cathédrale dès sept heures pour suivre le premier office du matin. Sa foi avait beau être des plus superficielles, il tenait à perpétuer l'habitude prise par son père près de quarante ans plus tôt. Il lui restait peu de souvenirs de cet homme lointain qui, surchargé d'activité par son métier de notaire, avait confié à son épouse l'éducation de son fils unique. Secondée par une cohorte de servantes, celle-ci avait entouré l'enfant de toute l'attention réservée aux garçons destinés à recevoir et accroître le patrimoine familial.

Le dimanche, cependant, le jeune Machiavel délaissait ce monde exclusivement féminin pour accompagner son père à la messe. Dès qu'il pénétrait dans la cathédrale, cet homme réservé semblait se métamorphoser. Sa passion pour les miracles de l'architecture lui faisait abandonner le masque froid dont il se parait durant la semaine. Sans prêter d'intérêt particulier au déroulement de l'office, il expliquait alors au jeune Niccolò l'agencement complexe de la coupole de Brunelleschi ou bien lui montrait l'endroit précis, à quelques pas à peine, où trois coups de dague avaient prématurément interrompu l'existence de Giuliano, le frère de Laurent de Médicis, en 1478.

Machiavel avait mis longtemps à comprendre pourquoi son père, s'il appréciait tant l'architecture grandiose et les ornements du lieu, n'y pénétrait jamais en dehors des moments d'affluence. En effet, vide, la cathédrale n'était pour lui qu'un pompeux décor de carton-pâte. Il avait besoin qu'elle s'emplisse de ses acteurs et de ses spectateurs pour voir resurgir, une heure durant, les artifices qui en faisaient le témoignage le plus éclatant du génie florentin.

Plus de dix ans s'étaient écoulés depuis la mort de son père, mais, chaque fois qu'il s'avançait dans la travée jusqu'à la hauteur de la chapelle des Pazzi, Machiavel ressentait le même sentiment de douloureuse nostalgie. Perpétuer, dimanche après dimanche, le rite initié par son géniteur était malgré tout l'unique manière de reconstruire un lien avec ce passé heureux auquel le destin l'avait brusquement arraché.

Plongé dans ses réflexions, il avait écouté le sermon d'une oreille distraite. Seul le frisson provoqué par l'entrée du gonfalonier, toujours serré de près par Malatesta, l'avait tiré un instant de son état méditatif. Dès la fin de l'office, il était sorti de la cathédrale, heureux d'apercevoir quelques rayons de soleil percer enfin l'épaisse couche nuageuse.

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