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Un jeu cruel

Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:

Duncan Chalk est à la tête d’une entreprise de divertissements florissante, les plus grands sites touristiques lui appartiennent, et il a la particularité de se nourrir des émotions et des souffrances d’autrui. Afin d’assouvir ses appétits et ceux d’un public toujours plus avide d’images-chocs, il met sous les feux des projecteurs deux êtres brisés, deux monstres que tout sépare : Lona Kelvin, une adolescente de dix-sept ans à qui on a prélevé des centaines d’ovules, jeune vierge mère de cent enfants ; Minner Burris, astronaute remodelé, reconstruit de la tête aux pieds par d’impitoyables extraterrestres. De leur rencontre va naître une histoire riche en émotions, à même de satisfaire les besoins des gens normaux, monstres assoiffés de sensations fortes. Ode à la tolérance, critique acerbe de la société du spectacle, histoire d’amour improbable… Avec Un jeu cruel, grand roman de science-fiction, Robert Silverberg fait preuve, une fois de plus, de son immense talent.
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— Est-ce que vous jouez aux cartes ?

— Oui.

— Est-ce que vous savez jouer aux dix planètes ?

— J’aimerais que vous m’appreniez.

— Je vais chercher un jeu.

Elle sortit en courant, son peignoir flottant sur son étroite silhouette. Elle réapparut au bout de quelques instants avec un jeu de cartes satinées et s’assit sur le lit à côté de Burris. Ce dernier leva vivement les yeux quand le fermoir central de sa veste de pyjama se dépolarisa et il entrevit un petit sein rigide. Lona referma son pyjama d’un revers de main. Ce n’était pas tout à fait une femme, songea Minner, mais ce n’était pas non plus une enfant. Et il se rappela brusquement que cette jeune fille à la taille fine était la mère (?) d’une centaine de bébés.

— Avez-vous déjà joué à ce jeu ? s’enquit Lona.

— J’ai bien peur que non.

— C’est extrêmement simple. D’abord, je sors dix cartes…

Malgré ses plumes, le hibou avait froid

De l’autre côté du mur transparent de la génératrice de la clinique, des espèces de fibres tourbillonnantes s’enroulaient et se déroulaient. Leur rôle était de capter l’énergie fournie par le pylône le plus proche pour alimenter le transformateur. Burris expliquait à Lona comment cela fonctionnait en l’absence de câbles. La jeune fille faisait de son mieux pour écouter mais ces détails ne l’intéressaient pas tellement. Il lui était difficile de se concentrer sur quelque chose d’aussi étranger à son expérience, surtout quand Minner était à côté d’elle.

— Autrefois, c’était bien différent, disait-il. Je me rappelle encore l’époque où la campagne était enserrée dans un réseau de lignes de haute tension d’une capacité d’un million de kilowatts. On envisageait de porter leur puissance à un million et demi…

— Vous en savez des choses ! Comment avez-vous eu le temps d’apprendre l’électricité tout en étudiant pour devenir astronaute ?

— C’est que je suis terriblement vieux.

— Je parie que vous n’avez même pas encore quatre-vingts ans.

Elle plaisantait mais Burris n’eut pas l’air de le comprendre. Son visage fit cette drôle de grimace, ses lèvres – pouvait-on encore leur donner ce nom ? – s’étirèrent jusqu’au milieu de ses joues.

— J’ai quarante ans, laissa-t-il tomber d’une voix caverneuse. J’imagine que, pour vous, ça ne fait pas loin de quatre-vingts.

— Pas tout à fait.

— Si on allait faire un tour dans le jardin ?

— Pour voir tous ces machins pointus ?

— Vous ne les aimez pas ?

— Oh non, pas du tout !

Lona se reprit rapidement. Il aime les cactus, se dit-elle. Il ne faut pas que je dise du mal de ce qu’il aime. Il a besoin de quelqu’un qui aime les mêmes choses que lui. Même si elles ne sont pas jolies, jolies.

Ils se dirigèrent d’un pas nonchalant vers le jardin. Il était midi et un soleil pâle détourait les ombres sur le sol sec qui craquait sous leurs semelles. Lona frissonna. Elle avait passé un manteau sur son peignoir, mais malgré tout, même en plein désert, il faisait froid. Burris, bien que moins chaudement vêtu, n’avait pas l’air de s’en soucier et la jeune fille se demanda si son nouvel organisme était capable de s’adapter à la température ambiante comme celui d’un serpent. Mais elle s’abstint de poser la question. Elle s’efforçait d’éviter de lui parler de son corps. Et puis, réflexion faite, la meilleure façon qu’avait un serpent de s’adapter au froid était de se lover et de dormir. Elle n’insista pas.

Burris était intarissable sur les cactus. Ils déambulèrent dans le jardin entre des rangées de végétaux bardés de piquants. Pas une feuille, pas même une branche, pas la moindre fleur. Pourtant, lui dit-il, ici, ce sont des bourgeons. Celui-ci donnera en juin un joli fruit rouge ressemblant à une pomme. Celui-là sert à fabriquer des confiseries. Avec les épines et tout ? Oh non, pas les épines. Il se mit à rire et elle l’imita. Elle aurait voulu le prendre par la main. Quelle impression pouvait donner le contact de cet appendice en forme de tortillon sur ses doigts ?

Elle s’était attendue à avoir peur de lui mais, à sa grande surprise, elle n’éprouvait nul effroi.

N’empêche qu’elle aurait bien aimé qu’ils rentrent.

Il désigna du doigt une forme mal définie qui voletait au-dessus d’un cactus particulièrement horrible.

— Regardez !

— Qu’est-ce que c’est ? Un gros papillon ?

— Qu’elle est bête ! C’est un oiseau-mouche. Il est sûrement perdu.

Burris, visiblement passionné, s’approcha du volatile. Les tentacules de ses mains gigotaient comme c’était souvent le cas quand il était distrait. Mettant un genou en terre, il examina le colibri. Lona, qui l’observait de profil, voyait sa mâchoire puissante et la surface de peau tendue servant de tympan qui se trouvait à la place de son oreille. Et parce que tel était le désir de Minner, elle posa son regard sur l’oiseau. Un corps minuscule agrémenté de ce qui était peut-être un long bec rectiligne. L’oiseau-mouche était comme environné d’une espèce de brume.

— Ce sont ses ailes ? demanda-t-elle.

— Oui. Elles battent terriblement vite. Vous ne les voyez pas, n’est-ce pas ?

— C’est tout brouillé.

— Moi, je les distingue. C’est incroyable, Lona ! Avec ces yeux-là, je les distingue !

— C’est prodigieux, Minner.

— Oui, il s’est certainement égaré. Il doit venir du Mexique et il voudrait probablement y être encore. Ici, il mourra avant de trouver une fleur. Je voudrais bien pouvoir l’aider.

— Essayez de l’attraper et tâchez de trouver quelqu’un qui l’emmenera au Mexique.

Burris contempla ses mains comme s’il se demandait si elles seraient capables de capturer le colibri d’un mouvement fulgurant. Il hocha la tête.

— Même maintenant, je ne serais pas assez rapide. Ou je l’écraserais. Je… oh ! il s’est envolé !

Lona suivit des yeux l’oiseau-mouche jusqu’à ce qu’il eût disparu. Au moins, il se dirige vers le sud, songea-t-elle. Elle se tourna vers Burris.

— Il y a des fois où vous êtes content de lui, n’est-ce pas ? Vous l’aimez… un peu.

— Qu’est-ce que j’aime ?

— Votre nouveau corps.

Il frissonna imperceptiblement et elle s’en voulut d’avoir posé cette question.

Minner cherchait apparemment à refouler les mots qui lui montaient à la gorge.

— Il présente certains avantages, j’en conviens.

— J’ai froid, Minner.

— Vous préférez qu’on rentre ?

— Si cela ne vous ennuie pas.

— Vos désirs sont des ordres, Lona.

Ils se mirent en marche côte à côte. À leurs pieds, leurs ombres faisaient un angle aigu. Il était beaucoup plus grand qu’elle, il mesurait près de trente centimètres de plus et il était très costaud.

J’aimerais… qu’il me prenne… dans ses bras.

Elle n’éprouvait aucune répulsion devant l’aspect physique de Burris. Bien sûr, elle n’avait encore vu que sa tête et ses mains. Peut-être avait-il un gros œil béant au milieu de la poitrine. Ou une bouche sous chaque bras. Une queue. Des taches violettes partout. Mais tout en dévidant ces phantasmes, Lona se rendait compte que ces inventions elles-mêmes n’étaient pas vraiment effrayantes. Si elle avait pu s’habituer aussi rapidement à son visage et à ses mains, d’autres éventuelles différences seraient négligeables. Il n’avait pas d’oreilles, son nez n’était pas un nez, ses yeux et ses lèvres étaient déroutants, sa langue et ses dents paraissaient sortir tout droit d’un cauchemar. Et chacune de ses mains possédait cet appendice supplémentaire. Pourtant, elle avait cessé de remarquer ces singularités en un temps record. Son timbre de voix était normal, agréable. Et il était tellement intelligent, tellement intéressant ! De plus, il avait l’air de bien l’aimer. Était-il marié ? Comment pourrait-elle le lui demander ?

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