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Le Nouveau Soleil de Teur. Livre 1 [The Urth of the New Sun - fr]

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Voici Sévérian, devenu Autarque de l’Empire, en route pour Yesod où l’attend le tribunal de Tzadkiel, chargé de le juger et de juger Teur : une épreuve dont il doit triompher pour ramener le Nouveau Soleil, la Fontaine Blanche seule capable de ranimer le Vieux Soleil agonisant. Mais sera-t-il seulement en mesure de se présenter à cette épreuve ?
Dans cette première partie de la coda imaginée par Gene Wolfe pour couronner son Livre du Second Soleil de Teur, Sévérian, simple passager d’un voilier stellaire géant, formant un monde à lui tout seul, devra d’abord affronter les avatars déroutants de mystérieux assassin à la solde de ceux qui ne veulent pas du Nouveau Soleil...
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Je sentis combien il était dur pour lui d’adresser des critiques à son capitaine, et à quel point il avait envie de changer de sujet.

« Je vous excuse, reprit-il. Voilà mon remboursement.

— Vous voulez dire que je ne suis pas obligé de me joindre à vous et à vos marins pour cette bataille, si je ne le veux pas ? »

Sidero acquiesça. « On va bientôt se battre. Partez rapidement. »

C’était bien entendu ce que j’avais eu l’intention de faire, mais je ne m’en sentais plus capable, maintenant. Fuir devant le danger, grâce à ma propre adresse et de mon propre chef était une chose ; mais recevoir l’ordre de m’éloigner du champ de bataille comme un vulgaire spadassin en était une autre.

Quelques instants plus tard, notre chef de métal nous donna l’ordre de nous mettre en rang. Cette manœuvre accomplie, la vue des camarades regroupés fut bien loin de me mettre en confiance ; en comparaison, les irréguliers de Guasacht étaient des troupes d’élite. Quelques-uns avaient des fusils comme Sidero, d’autres des mousquets comme ceux qui nous avaient permis de capturer Zak. (Je constatai avec un amusement que Zak en avait lui-même reçu un.) Une poignée d’autres arboraient des piques ou des lances ; la plupart, y compris Gunnie, qui se tenait à quelque distance de moi et faisait exprès de regarder dans une autre direction, n’avaient que leur poignard.

Et cependant, ils s’élancèrent tous sans hésiter, donnant l’impression qu’ils étaient prêts à se battre, alors que j’étais sûr qu’au moins la moitié d’entre eux fuiraient au premier coup de feu. J’allai prendre position à l’arrière de leur colonne désordonnée, afin de pouvoir mieux juger du nombre des déserteurs. Il semblait n’y en avoir aucun, et la plupart de ces marins transformés en guerriers paraissaient envisager la perspective d’une bataille rangée comme un agréable divertissement par rapport à leurs corvées quotidiennes.

Comme toujours dans toutes les formes de guerre que j’ai connues, au lieu du combat prévu comme imminent, l’attente ne fit que se prolonger. Pendant une veille ou davantage, nous parcourûmes les stupéfiantes entrailles du vaisseau, traversant une fois un vaste espace plein d’échos qui devait être une soute vide, nous arrêtant une autre pour un repos inutile, sans explication, et rejoints à deux reprises par de petits groupes de marins qui me semblèrent humains, ou à peu près.

Pour quelqu’un qui avait commandé des armées, comme c’était mon cas, ou pris part à des batailles dans lesquelles des légions entières se consumaient comme de l’herbe jetée dans un fourneau, la tentation était grande de considérer avec amusement notre progression et nos haltes. J’écris « tentation », car cela en était une au sens formel où elle se fondait sur une erreur. La plus anodine des escarmouches n’est pas anodine pour celui qui y trouve la mort, et ne devrait donc en aucun cas être considérée comme anodine.

Je dois cependant avouer m’être laissé aller à cette tentation, comme je me suis laissé aller à beaucoup d’autres. J’étais amusé, et le fus davantage encore lorsque Sidero (espérant manifestement m’attribuer la position la plus sûre) créa une arrière-garde, me demandant d’en prendre la responsabilité.

Les marins qu’il m’avait attribués étaient manifestement ceux qu’il croyait les moins capables d’exploits lorsque notre troupe de va-nu-pieds en viendrait à l’action. Sur dix, six étaient des femmes, toutes bien plus petites et moins musclées que Gunnie. Trois des quatre hommes avaient une taille en dessous de la moyenne, et, s’ils n’étaient pas réellement vieux, aucun n’était de la première jeunesse ; j’étais le quatrième et le seul à posséder une arme un peu plus redoutable qu’un couteau de travail ou une barre à mine. Sur l’ordre de Sidero, nous restâmes à une dizaine d’encablures de l’arrière du gros des troupes.

Si je l’avais pu, j’aurais conduit mes neufs soldats, car je ne souhaitais qu’une chose : que celles de ces pauvres créatures qui souhaitaient déserter pussent le faire. J’en étais incapable ; les couleurs et les formes changeantes du vaisseau, la lumière qui semblait flotter à l’intérieur, tout me mettait dans un état de stupéfaction émerveillée. Je pouvais perdre le contact avec Sidero et l’avant-garde à tout moment ; pour pallier cela, je mis en tête de notre groupe celui des marins qui me parut le plus solide, lui disant à quelle distance se maintenir, laissant les autres traîner derrière comme ils l’entendaient. Je dois admettre m’être interrogé sur le point de savoir si nous nous rendrions compte ou non de ce qui se passait, au cas où l’avant-garde entrerait en contact avec l’ennemi.

Ce ne fut pas le cas, et nous le sûmes tout de suite.

Regardant en avant de notre guide, je vis quelque chose bondir dans mon champ visuel en brandissant un couteau à nombreuses lames qui tourbillonnait, quelque chose qui nous sauta dessus avec la démarche lourde et chaloupée du thylacosmil.

Je n’en ai aucun souvenir, mais il est possible que la blessure de mon bras brûlé ait ralenti ma main ; le temps que je dégage le pistolet de son étui, le gabier fonçait par-dessus le corps du malheureux marin. Je n’avais pas augmenté le réglage de l’arme, mais Sidero avait dû le faire ; la décharge d’énergie qui toucha le gabier le mit littéralement en pièces, des fragments de chair volant dans tous les sens comme un troupeau pris de panique qui se débande.

Il n’y avait pas le temps de savourer cette victoire, encore moins de venir en aide à notre guide qui gisait à mes pieds, noyant de sang le multilames du gabier. À peine avais-je eu le temps de me pencher sur lui pour examiner sa blessure que d’autres gabiers surgissaient d’une galerie adjacente. Je fis feu par cinq fois, aussi vite que je pouvais presser la détente.

Un éclair de feu jaillit d’un contus ou d’une lance de guerre, ronflant comme un fourneau, et éclaboussa d’une lumière bleue la coursive derrière moi. Je me tournai et courus aussi vite que me le permettait ma mauvaise jambe sur une cinquantaine de coudées, entraînant derrière moi ce qui restait de ma troupe. Tout en fuyant, nous entendîmes les gabiers attaquer l’arrière du corps principal.

Trois d’entre eux nous poursuivirent. Je les abattis et distribuai leurs armes – deux lances et une vouge – à des marins qui déclarèrent savoir s’en servir. Nous repartîmes vivement de l’avant, passâmes une douzaine ou plus de cadavres, des gabiers, mais aussi des hommes de Sidero.

Le sifflement du vent s’éleva derrière nous, arrachant presque de mon dos ma chemise en lambeaux.

CHAPITRE XIV

La fin de l’univers

Les marins se montrèrent plus avisés que moi, car ils enfilèrent immédiatement leur collier. Je ne compris ce qui se passait qu’après les avoir vus faire.

Non loin de nous, l’explosion de quelque arme redoutable venait d’ouvrir la coque sur le vide, et l’air que contenait cette partie du vaisseau se précipitait à l’extérieur. Tandis que je mettais à mon tour le collier, j’entendis le claquement de grandes portes, un long grondement creux comme le roulement des tambours de guerre de titans.

Dès que j’eus bouclé mon collier, le vent parut s’apaiser alors que je pouvais toujours entendre ses gémissements et que je voyais filer comme des fusées des tourbillons fous de poussière. Autour de moi, ne s’agitait qu’une brise légère.

Avançant avec précaution – car nous craignions de tomber à tout instant sur d’autres gabiers – nous atteignîmes l’endroit. C’était le moment ou jamais (pensai-je) de voir des éléments de la structure du vaisseau susceptibles de m’apprendre quelque chose sur sa conception. Ce ne fut pas le cas. Des planches éclatées, du métal torturé et des pierres brisées se mêlaient à des substances inconnues sur Teur, aussi douces que le jade ou l’ivoire, mais dans des couleurs n’ayant rien de terrestre, voire sans couleur du tout. Il y avait aussi des matières qui faisaient penser au lin, au coton, ou à la toison rude d’animaux sans nom.

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