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Le Nouveau Soleil de Teur. Livre 1 [The Urth of the New Sun - fr]

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Voici Sévérian, devenu Autarque de l’Empire, en route pour Yesod où l’attend le tribunal de Tzadkiel, chargé de le juger et de juger Teur : une épreuve dont il doit triompher pour ramener le Nouveau Soleil, la Fontaine Blanche seule capable de ranimer le Vieux Soleil agonisant. Mais sera-t-il seulement en mesure de se présenter à cette épreuve ?
Dans cette première partie de la coda imaginée par Gene Wolfe pour couronner son Livre du Second Soleil de Teur, Sévérian, simple passager d’un voilier stellaire géant, formant un monde à lui tout seul, devra d’abord affronter les avatars déroutants de mystérieux assassin à la solde de ceux qui ne veulent pas du Nouveau Soleil...
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Dans l’air de Teur, les vaisseaux des hiérodules allaient et venaient à leur gré, et même l’engin qui m’avait permis de gagner ce vaisseau (avec Idas et Purn, mais je l’ignorais), employait d’autres moyens. Manifestement ce vaisseau en disposait aussi, mais il semblait étrange que le capitaine eût entrepris une manœuvre aussi directe. Je songeai à tout cela tout en descendant de mon mât – trouvant plus facile de m’en émerveiller que d’atteindre une conclusion.

Avant que j’eusse atteint le pont, le vaisseau se trouva lui-même plongé dans l’obscurité. Le vent soufflait, toujours violent, comme pour me balayer. Il me semblait que j’aurais dû ressentir l’attraction de Yesod, mais je n’éprouvais que celle, légère, des soutes, comme dans le vide. J’eus finalement la folie de vouloir tenter un petit bond. Le souffle cyclonique de Yesod me prit comme une feuille morte et m’envoya rouler sur le pont, gymnaste involontaire ; j’eus la chance de ne pas être projeté contre un mât.

Endolori et désorienté, j’avançai à tâtons sur le pont, à la recherche d’une écoutille et je m’étais fait à l’idée d’attendre le jour lorsque le jour revint, aussi soudainement que retentit le son d’une trompette. Le soleil de Yesod était d’or chauffé à blanc, et il s’élevait au-dessus d’un horizon sombre, incurvé comme le haut d’un bouclier.

Pendant un instant, je crus entendre la voix des Gandharvas, les chantres qui entourent le trône du Pancreator. Puis j’aperçus, très loin à l’avant du vaisseau (car mes vagabondages à la recherche d’une écoutille m’avaient conduit presque à la proue), les ailes déployées d’un immense oiseau. Nous nous précipitions sur lui comme une avalanche mais il nous vit, et d’un seul battement puissant de sa vaste voilure il s’éleva au-dessus de nous, toujours chantant. Ses ailes étaient blanches, son poitrail comme du givre ; et si l’on peut comparer une alouette de Teur à une flûte, la voix de cet oiseau de Yesod était tout un orchestre, car il paraissait posséder de nombreuses voix qui chantaient en même temps, certaines aiguës et d’une douceur pénétrante, d’autres plus graves que des timbales.

En dépit du froid que je ressentais – j’étais frigorifié – je ne pouvais faire autrement que l’écouter ; et lorsqu’il fut à la poupe et hors de portée de mes oreilles, caché à ma vue par la forêt des mâts, j’en cherchai un autre à l’avant.

Il n’y en eut point, mais le ciel n’était pas vide pour autant. Un vaisseau d’un genre nouveau pour moi s’avançait sur des ailes plus vastes encore que celles de l’oiseau, et plus effilées qu’une lame d’épée. Nous passâmes en dessous, comme nous étions passés en dessous de l’oiseau. À ce moment-là, il replia ses longues ailes et plongea sur nous, si bien que je crus un instant qu’il allait s’écraser sur le pont et se détruire, car sa masse n’était pas le millième de la nôtre.

Il passa au-dessus de la pointe des mâts comme un carreau d’arbalète au-dessus des pointes de lances d’une armée, nous dépassa et alla se poser sur la vergue de beaupré où il parut s’installer comme un léopard s’installe sur une branche mince pour regarder passer un troupeau de daims ou simplement lézarder au soleil.

Je m’attendis à voir apparaître l’équipage du petit vaisseau, mais rien ne bougea. Au bout d’un moment, j’eus l’impression qu’il s’accrochait au nôtre de façon plus étroite que je ne l’avais cru ; et après encore quelques instants, je constatai, stupéfait, que je m’étais complètement fourvoyé en pensant qu’il s’agissait d’un vaisseau et que je l’avais vu suspendu seul, argenté sur fond de monde céruléen, ou s’élevant au-dessus de la forêt des mâts. Il semblait plutôt faire partie de notre vaisseau, ce vaisseau sur lequel, avais-je l’impression, nous voguions depuis si longtemps ; être une sous-barbe compacte de beaupré, un bec d’oiseau, ses ailes réduites au rôle d’attache pour mieux le coller à la coque.

Je ne tardai pas à me souvenir que, lorsque l’ancien autarque avait été conduit à Yesod, un tel véhicule était venu à sa rencontre. Tout fier, je courus sur le pont à la recherche d’une écoutille ; il était bon de courir dans cet air glacé, même si chacun de mes pas mal assurés me piquait les pieds. Finalement je sautai, l’air m’emporta à nouveau comme je savais qu’il le ferait, et me transporta loin au-dessus de l’immense pont avant que j’aie pu m’emparer d’un galhauban qui faillit bien m’arracher les bras.

Ça suffisait. Dans mon envolée sauvage, j’avais aperçu le trou déchiqueté par lequel mon petit commando était passé sur le pont. J’y courus et plongeai dans la chaleur familière et les lueurs errantes de l’intérieur.

Cette voix que l’on n’entendait jamais distinctement et que cependant l’on comprenait toujours s’élevait, grondante, à l’angle de chaque coursive, appelant l’Épitomé de Teur ; et je courus, heureux de la chaleur, sentant l’air pur de Yesod qui pénétrait jusqu’ici, convaincu que le moment de l’épreuve était venu pour moi ou ne tarderait plus.

Des groupes de marins fouillaient le vaisseau, mais je restai longtemps sans pouvoir prendre contact avec eux alors que je pouvais les entendre partout autour de moi, et qu’il m’était parfois donné d’en apercevoir un. Finalement, franchissant une porte dans l’ombre, je débouchai sur une plate-forme de lattis et vis à la lueur incertaine qui venait d’en haut une vaste plaine de poutres et de machines en désordre, avec des amoncellements de papier faisant songer à des bancs de neige sale, et des mares de poussière parfumée. Si je n’avais pas retrouvé l’endroit d’où Sidero m’avait projeté, il lui ressemblait beaucoup.

Au milieu de ce paysage s’avançait vers moi une petite procession, et je me rendis bientôt compte qu’elle avait un caractère triomphal. De nombreux marins tenaient des lumières, et déchiraient la pénombre d’éclairs et de rayons pour créer des motifs fantasques, tandis que d’autres gambadaient et dansaient. Quelques-uns chantaient :

Va-t’en, compagnon, va-t’en ! Nous ne creuserons plus aujourd’hui ! Car nous avons signé pour un long, long voyage Jusqu’à la fin du ciel sur un grand, grand vaisseau Et ne reviendrons que lorsque ses voiles seront déchirées ! Nous ne reviendrons jamais !

Et ainsi de suite.

Il n’y avait cependant pas que des marins dans la procession. J’aperçus plusieurs personnages de métal poli, et me rendis compte au bout d’un moment que l’un d’eux était Sidero lui-même, d’autant plus facile à reconnaître que son bras n’avait pas été remplacé.

Légèrement à l’écart de ce premier groupe se tenaient trois silhouettes nouvelles pour moi, un homme et deux femmes en manteau ; et devant eux, guidant apparemment la colonne, s’avançait un homme nu plus grand que tous les autres, la tête inclinée, ses cheveux blonds retombant devant son visage. Je crus tout d’abord qu’il était profondément plongé dans ses pensées, car il paraissait se tenir les mains dans le dos comme je m’étais souvent moi-même promené en songeant aux multiples problèmes qui assaillaient l’empire ; puis je vis qu’il avait les poignets liés derrière lui.

CHAPITRE XVI

L’Épitomé

N’étant plus l’ignorant que j’avais été, je bondis de la plate-forme et, après une longue chute au ralenti, plutôt agréable, je retrouvai la procession à mi-chemin.

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