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Le Nouveau Soleil de Teur. Livre 1 [The Urth of the New Sun - fr]

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Voici Sévérian, devenu Autarque de l’Empire, en route pour Yesod où l’attend le tribunal de Tzadkiel, chargé de le juger et de juger Teur : une épreuve dont il doit triompher pour ramener le Nouveau Soleil, la Fontaine Blanche seule capable de ranimer le Vieux Soleil agonisant. Mais sera-t-il seulement en mesure de se présenter à cette épreuve ?
Dans cette première partie de la coda imaginée par Gene Wolfe pour couronner son Livre du Second Soleil de Teur, Sévérian, simple passager d’un voilier stellaire géant, formant un monde à lui tout seul, devra d’abord affronter les avatars déroutants de mystérieux assassin à la solde de ceux qui ne veulent pas du Nouveau Soleil...
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Au-delà de ces couches déchiquetées, veillaient, silencieuses, les étoiles.

Nous avions perdu le contact avec le gros de la troupe, mais il était clair, me semblait-il, qu’il fallait boucher le plus rapidement possible le trou dans la coque. Je fis signe à mes huit soldats restant de me suivre, avec l’espoir de trouver une équipe de réparateurs dès que nous arriverions sur un pont.

Sur Teur, l’ascension des niveaux effondrés aurait été impossible ; ici, elle se faisait sans difficulté. On bondissait avec prudence, on attrapait quelque poutrelle tordue et on bondissait de nouveau, la meilleure méthode consistant à franchir le trou à chaque saut, ce qui aurait été folie pure ailleurs.

Nous atteignîmes le pont, bien qu’au premier coup d’œil nous n’y vîmes rien qui pût nous réjouir ; il était aussi désert que la plaine de glace que j’avais une fois parcourue des yeux, du haut des fenêtres supérieures de la Dernière Maison. De gros câbles serpentaient dessus ; quelques autres se dressaient encore en l’air comme des colonnes, toujours attachés, très haut, à ce qui restait d’un mât.

Une des femmes fit un signe de la main et montra un autre mât, à des lieues de là. Je regardai, mais restai un moment sans distinguer autre chose qu’un fouillis de vergues, de voiles et de câbles. Puis il y eut un faible éclair violet, à peine distinct au milieu des étoiles, auquel répondit, d’un autre mât, un deuxième éclair violet.

Il se passa ensuite quelque chose de tellement étrange que je crus un instant que ma vision me trompait, ou que je rêvais. Un minuscule éclat d’argent, à des lieues au-dessus de notre tête, paraissait s’incliner vers nous, puis très lentement, grossir. Il tombait, bien entendu ; mais dans un milieu sans la moindre atmosphère, si bien qu’il ne papillonnait pas et descendait sous l’effet d’une attraction tellement faible qu’il paraissait flotter.

Jusqu’ici, j’avais conduit mes marins. Maintenant eux me conduisaient, se regroupant sur les gréements des deux mâts tandis que je restais sur le pont, paralysé par cette incroyable tache argentée. Je me retrouvai rapidement seul, voyant les hommes et les femmes que l’on avait placés sous mes ordres filer comme des flèches de câble en câble, tirant parfois au cours de leur fuite. Cependant j’hésitais.

Un mât, raisonnai-je, devait certainement être occupé par les muets et l’autre par l’équipage. Monter sur le mauvais serait courir à la mort.

Un deuxième point argenté se joignit au premier.

La destruction d’une seule voile pouvait avoir été un accident, mais celle de deux, l’une après l’autre, ne pouvait être qu’intentionnelle. Si suffisamment de voiles et de mâts étaient détruits, le vaisseau n’atteindrait jamais sa destination, et il ne pouvait y avoir qu’un côté qui le souhaitât. Je bondis sur le gréement du mât d’où tombaient les voiles.

J’ai déjà écrit que le pont me rappelait la plaine glacée de maître Cendre. Au milieu de mon saut, je vis mieux. L’air se précipitait toujours par la grande déchirure dans la coque, là où s’était élevé un mât ; dans sa hâte, il devenait visible comme un fantôme de titan, étincelant d’un million de minuscules lumières. Ces lumières retombaient comme de la neige – flottant très lentement vers le bas, quoique pas davantage qu’un homme – et couvraient le pont d’une gelée blanche scintillante.

Puis je me retrouvai de nouveau à côté de la fenêtre de maître Cendre et j’entendis sa voix : « Ce que vous voyez là est la dernière glaciation. Actuellement, la surface du soleil est terne ; la chaleur va bientôt la rendre éclatante, mais en fait le soleil lui-même se réduira, répandant de moins en moins d’énergie autour de lui. Finalement, s’il se trouvait un observateur sur ce monde couvert de glace, tout ce qu’il en verrait serait une étoile brillante. En outre, la glace qu’il arpenterait ne serait pas celle que vous voyez ; elle serait constituée de l’atmosphère de la planète. Ainsi restera-t-elle pendant très très longtemps. Peut-être jusqu’à la fin du jour universel. »

J’avais l’impression qu’il était de nouveau à mes côtés. Même lorsque la proximité du gréement me rendit de nouveau à moi-même, il me parut voler avec moi, tandis que l’écho de ses paroles se prolongeait dans mes oreilles. Il s’était évanoui en cette matinée où nous descendions une gorge d’Orithyia, alors que je devais le conduire à Mannéa, de l’ordre des Pèlerines ; sur le vaisseau, je sus où il m’avait fui.

Je me rendis également compte que j’avais choisi le mauvais mât ; si le vaisseau faisait naufrage entre les étoiles, peu importait que Sévérian, autrefois compagnon bourreau, naguère autarque, vécût ou mourût. Au lieu de m’accrocher au gréement lorsque je l’atteignis, je tournai sur moi-même et bondis de nouveau, cette fois vers le mât qu’occupaient les gabiers.

Je pourrais tenter mille fois de décrire ces bonds sans jamais arriver à rendre ce qu’ils avaient d’à la fois merveilleux et terrifiant. On s’élance comme sur Teur, mais les premiers instants s’étirent le temps d’une douzaine de respirations, comme il en est pour une balle lancée par un enfant. Et tout en jubilant, on sait que manquer une ligne ou une vergue serait synonyme de destruction, comme si la balle était lancée dans l’océan et perdue à jamais. Dans mon saut, c’est ce que je ressentis, alors que j’avais encore sous les yeux la vision de la plaine glacée. J’avais les bras tendus devant moi, les jambes allongées derrière, et je ne me sentais pas tant une balle que le plongeur magique de quelque antique histoire, capable de se jeter d’où il voulait.

Sans bruit ni avertissement, un nouveau câble se présenta devant moi dans l’espace entre les mâts, là où il n’y aurait dû en avoir aucun : un câble de feu. Un deuxième le croisa, puis un troisième, puis tous s’évanouirent comme je traversais le vide qu’ils venaient d’occuper. Les gabiers m’avaient reconnu et faisaient feu depuis le mât.

Il n’est guère judicieux de servir de cible d’entraînement à un ennemi ; je sortis vivement le pistolet de son étui et tirai à mon tour en direction de l’endroit d’où était parti le dernier éclair.

J’ai déjà raconté comment, alors que je me tenais dans les ténèbres de la coursive, devant la suite autarchique, le steward mort à mes pieds, le petit trait de lumière sorti de la gueule de mon arme m’avait effrayé. Je fus saisi de la même frayeur, mais pour la raison inverse : il n’y eut pas de flamme.

Pas plus qu’il n’y eut d’éclair d’énergie violet, l’instant suivant. Si j’avais été aussi sage que j’ai parfois prétendu l’être, j’aurais dû jeter mon pistolet, il me semble. Au lieu de cela, je le replaçai dans son étui d’un geste habituel et c’est à peine si je remarquai (et encore, une fois qu’il fut passé) un autre éclair de feu tiré vers moi.

Puis il ne resta de temps ni pour tirer ni pour servir de cible. Les câbles du gréement s’élevaient de tous côtés, et comme je me trouvais encore dans les parties basses, ils étaient semblables à des troncs d’arbres géants ; je vis alors un gabier se précipiter vers le point que je devais atteindre sur celui qui me faisait face. Je crus tout d’abord qu’il s’agissait d’un homme comme moi-même, en dépit de sa carrure exceptionnelle et de la force qu’il paraissait avoir ; puis (et cela en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire) je me rendis compte qu’il était capable de s’agripper à l’aide des pieds et n’en était donc pas un.

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