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Le Nouveau Soleil de Teur. Livre 1 [The Urth of the New Sun - fr]

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Voici Sévérian, devenu Autarque de l’Empire, en route pour Yesod où l’attend le tribunal de Tzadkiel, chargé de le juger et de juger Teur : une épreuve dont il doit triompher pour ramener le Nouveau Soleil, la Fontaine Blanche seule capable de ranimer le Vieux Soleil agonisant. Mais sera-t-il seulement en mesure de se présenter à cette épreuve ?
Dans cette première partie de la coda imaginée par Gene Wolfe pour couronner son Livre du Second Soleil de Teur, Sévérian, simple passager d’un voilier stellaire géant, formant un monde à lui tout seul, devra d’abord affronter les avatars déroutants de mystérieux assassin à la solde de ceux qui ne veulent pas du Nouveau Soleil...
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Je restai ainsi suspendu en l’air, sans soutien et soumis à la très faible attraction des soutes du vaisseau, mais sans tomber. Ou plutôt, tombant avec une telle lenteur que l’on aurait dit que je n’arriverais jamais à atteindre la passerelle brune branlante du passage. Quelque part, dans un coin éloigné du vaisseau, une cloche sonna.

Cet état se prolongea longtemps sans le moindre changement, ou du moins suffisamment pour que cela me parût très long.

Finalement, j’entendis un bruit de pas. Ils venaient de derrière moi ; j’étais dans l’incapacité de tourner la tête pour regarder. Des doigts se tendirent vers le long poignard. Je ne pus le déplacer, mais j’étreignis la poignée et résistai. Il y eut une secousse, puis de torrentielles ténèbres.

J’avais l’impression d’être tombé de mon lit chaud de chiffons. Je le cherchai à tâtons, pour ne trouver qu’un sol froid ; un sol qui n’était pas inconfortable – j’y reposais trop légèrement pour cela. C’est tout juste si je ne flottais pas. Cependant il faisait froid, si froid que j’aurais pu tout aussi bien flotter dans une des flaques qui se forment parfois dans la glace de Gyoll, lorsqu’il se produit quelque bref réchauffement, parfois même au cœur de l’hiver.

J’aurais aimé retrouver mon matelas de chiffons. Si je n’y arrivais pas, Gunnie ne pourrait pas me retrouver. Je continuai à tâtonner, mais inutilement.

Tout en le cherchant, j’étirai mon esprit. Je ne saurais expliquer comment ; je n’eus pas l’impression d’avoir à faire le moindre effort pour remplir tout le vaisseau avec mon esprit. Je n’ignorais plus rien des soutes, autour desquelles nous grouillions comme des rats dans les murs d’une maison dont le territoire s’étend sur plusieurs pièces : c’étaient de gigantesques cavernes remplies des marchandises les plus étranges. La mine des hommes-singes contenait des lingots d’argent et d’or ; mais chacune des soutes du vaisseau (et il y en avait bien plus de sept) était infiniment plus vaste, et le moindre de leur trésor venait des étoiles les plus lointaines.

Je connus le vaisseau, ses étranges mécanismes et ceux, plus étranges encore, qui n’étaient pas vraiment des mécanismes ni des créatures vivantes, ni rien que des mots pussent décrire. Il contenait bien des êtres humains et bien plus encore qui ne l’étaient pas – êtres qui dormaient, aimaient, travaillaient, se battaient. Je les connus tous, et s’il y en eut que je reconnus, il en restait beaucoup qui m’étaient étrangers.

Je connus les mâts, cent fois plus hauts que la coque n’était épaisse ; les grandes voiles, tendues comme des mers, objets gigantesques en deux dimensions, presque inexistants dans la troisième. Une fois, une image du vaisseau m’avait effrayé. Je le connaissais maintenant grâce à un sens meilleur que la vue, et je l’entourais comme il m’entourait. Je trouvai mon lit de chiffons, sans cependant pouvoir le regagner.

La douleur me ramena à moi-même. Peut-être est-ce là le rôle de la souffrance, à moins que ce ne soit la chaîne forgée pour nous attacher à un éternel présent, forgée dans une forge que nous ne pouvons que soupçonner, par un forgeron qui nous reste inconnu. Quoi qu’il en fût, je sentis ma conscience s’effondrer sur elle-même comme s’effondre sur elle-même la matière dans une étoile, comme s’effondre un immeuble dont les pierres redeviennent ce qu’elles étaient dans les commencements de Teur, comme s’effondre une urne qui se brise. Des silhouettes en haillons, dont beaucoup étaient humaines, se penchaient sur moi.

La plus grande de toutes était aussi la plus dépenaillée, ce qui me parut tout d’abord étrange du moins jusqu’à ce que j’en conclue que, trop grand pour avoir des vêtements à sa taille, l’homme continuait à porter ceux qu’il avait sur le dos en montant à bord, ravaudés de pièces de plus en plus nombreuses.

Il me prit et me mit debout, aidé par quelques autres, bien qu’en aucun cas il n’eût besoin de cette aide. C’était le comble de la folie que de vouloir se battre avec lui : ils étaient au moins dix, et tous armés. Mais c’est pourtant ce que je fis, donnant des coups et en recevant dans une rixe que je ne pouvais remporter. Depuis que j’avais jeté mon manuscrit dans le vide, je n’avais cessé, semble-t-il, d’être chassé d’un endroit à un autre, n’étant mon propre maître qu’en de courts instants de répit. J’étais maintenant disposé à frapper quiconque s’aviserait de vouloir me régenter, et si c’était mon destin qui tirait les ficelles, je le frapperais aussi.

Mais c’était inutile. Je dus faire mal au chef de la bande, je crois, autant que les gesticulations frénétiques d’un gamin de dix ans m’auraient fait mal. Il me cloua les bras derrière le dos, où l’un de ses comparses m’attacha les mains avec du câble, avant de me pousser pour avancer. Ainsi aiguillonné, je marchai d’un pas chancelant, pour finir par être introduit dans une pièce exiguë où se tenait l’autarque Sévérian, surnommé le Grand par ses courtisans, en tenue royale dans sa robe jaune et sa cape cloutée de pierres précieuses, le bacculus du pouvoir à la main.

CHAPITRE XIII

Les batailles

Ce n’était qu’une image, mais une image d’un tel réalisme que pendant un instant je crus qu’un second moi-même se trouvait devant mes yeux. Tandis que je le regardais, il pivota, adressa un salut plein d’une grandeur prétentieuse à l’un des angles de la pièce, et avança de deux pas. Au troisième, il disparut, pour réapparaître instantanément à l’endroit où il se tenait auparavant. Il y resta immobile, le temps d’une longue respiration, se tourna, salua de nouveau et avança.

Le chef de bande au torse en barrique croassa un ordre dans une langue que je ne comprenais pas, et quelqu’un détacha le câble qui me liait les mains.

Une fois de plus, mon simulacre s’avança. M’étant un peu départi du mépris que j’éprouvais pour lui, je fus capable de noter son pied qui traînait et l’attitude arrogante de son menton relevé. Le chef parla de nouveau, et un petit homme aux cheveux gris et sales comme ceux d’Héthor me dit : « Il désire que vous fassiez la même chose. Sinon, il vous tuera. »

C’est à peine si je l’entendis. J’évoquais maintenant les parures et les gestes et, sans le moindre désir de revivre cette époque par le souvenir, je me trouvai aussi captif d’elle que des ailes dévoreuses du conduit d’air. La navette (qui n’était, comme je l’ignorais alors, que l’annexe de ce vaisseau) se cabra devant moi ; son pontage s’allongea comme une toile d’araignée d’argent. Mes prétoriens, épaule contre épaule sur plus d’une lieue, formaient une avenue à la fois aveuglante et presque invisible.

« Attrapez-le ! »

Hommes et femmes en haillons se mirent à tourbillonner autour de moi. Je crus un instant que j’allais être tué pour n’avoir pas voulu marcher et lever le bras ; je voulus leur dire d’attendre, mais il était trop tard pour cela ou pour quoi que ce fût.

Quelqu’un me saisit par le col et me rejeta en arrière, à demi étouffé. C’était une erreur ; quand je roulai sur lui, j’étais trop près pour qu’il pût utiliser sa massue, et je lui enfonçai les doigts dans les yeux.

Des traits de feu violets se mirent à frapper la cohue saisie de frénésie ; une demi-douzaine mourut sur-le-champ. Une douzaine d’autres, le visage à moitié calciné ou privés d’un membre, hurlaient. L’air était plein de la fumée douceâtre que dégage la chair grillée. J’arrachai sa massue à l’homme que je venais d’aveugler et frappai autour de moi. C’était de la folie – cependant les gabiers, qui filaient de la pièce comme des rats devant un furet, s’en sortaient moins bien que moi ; ils se faisaient faucher comme des blés.

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