Le Nouveau Soleil de Teur. Livre 1 [The Urth of the New Sun - fr]
- Автор: Вулф Джин Родман
- Серия: Le Livre du Nouveau Soleil #5
- Год: 1989
- Язык: французский
- Год: Denoël
- ISBN: 2-207-30488-4
- Переводчик: William Olivier Desmond
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le Nouveau Soleil de Teur. Livre 1 [The Urth of the New Sun - fr]». Краткое содержание книги:
Dans cette première partie de la coda imaginée par Gene Wolfe pour couronner son Livre du Second Soleil de Teur, Sévérian, simple passager d’un voilier stellaire géant, formant un monde à lui tout seul, devra d’abord affronter les avatars déroutants de mystérieux assassin à la solde de ceux qui ne veulent pas du Nouveau Soleil...
Je tournai la tête et regardai dans l’autre direction. Là les étoiles foisonnaient encore, mais elles me paraissaient former un grand disque dans le ciel ; et lorsque mon regard se porta sur le bord de ce disque, je m’aperçus qu’il était strié et vieilli. Depuis ce moment, je me suis souvent interrogé sur cette vision, ici, à côté de la mer à l’appétit insatiable. On dit que l’univers est une chose si vaste que personne ne peut le voir tel qu’il est, mais seulement comme il était, de même que moi, lorsque j’étais autarque, je ne pouvais connaître la situation présente de l’empire, mais seulement sa situation telle qu’elle était au moment où les rapports que je lisais avaient été écrits. S’il en est ainsi, il était alors possible que les étoiles que je voyais ne fussent plus là depuis longtemps ; que le rapport que me faisaient mes yeux était comme ceux que je découvris le jour où nous avons ouvert la suite qui avait autrefois été celle de l’autarque, dans le Grand Donjon.
Au milieu du disque des étoiles, tel qu’il m’apparut tout d’abord, brillait une unique étoile bleue, plus grande et plus éclatante que toutes les autres. Mais elle se mit à grandir pendant que je la contemplais, si bien que je ne tardais pas à comprendre qu’elle ne devait pas être aussi loin que je l’avais cru. Le vaisseau, poussé par la lumière, courait plus vite que la lumière, de même qu’autrefois les vaisseaux sur les océans de Teur voguaient plus vite que le vent qui les poussait. Et même ainsi, l’étoile bleue pouvait ne pas être un objet éloigné ; et il s’agissait bien d’une étoile, d’une sorte ou d’une autre, nous étions condamnés, car le vaisseau se dirigeait droit dessus.
Elle devenait de plus en plus vaste tandis qu’en son milieu apparaissait une ligne noire incurvée, une ligne comme la Griffe – la Griffe du Conciliateur telle qu’elle m’était apparue la première fois, lorsque je l’avais extraite de ma sabretache et que Dorcas et moi l’avions tenue devant le ciel nocturne, étonnés par son rayonnement bleuté.
Bien que l’étoile bleue s’agrandît, comme je l’ai dit, la ligne incurvée et noire s’accroissait encore plus rapidement, jusqu’à masquer presque complètement le disque (car à ce moment-là c’en était devenu un) de bleu. Finalement, je vis pour ce qu’elle était la ligne incurvée : un unique câble, encore attaché au mât que les muets avaient fait sauter sur le vaisseau. Je m’en saisis, et de ce point de vue imprenable vis notre univers, que l’on appelle Briah, s’estomper jusqu’à ce qu’il s’évanouît comme un rêve.
CHAPITRE XV
Yesod
En toute logique, j’aurais dû descendre jusqu’au vaisseau par ce câble – mais non. Je m’en étais saisi à un point suffisamment proche du pont pour en avoir la vue en partie cachée par les focs et (me considérant comme indestructible ou déjà détruit, je ne saurais dire), au lieu de cela, je grimpai jusqu’à atteindre le mât détaché lui-même pour ne m’arrêter qu’à l’extrémité d’une vergue inclinée ; l’étreignant, je regardai.
Ce que je vis ne peut être réellement décrit, même si je vais m’y essayer. L’étoile bleue était un disque d’azur clair. J’ai déjà dit qu’elle n’était pas aussi lointaine que les étoiles fantômes. À contempler celle-là, je devins de plus en plus conscient de l’imposture de celles-ci : non pas simplement parce qu’elles n’étaient pas où elles semblaient être, mais parce qu’elles n’avaient aucune existence ; il ne s’agissait pas seulement de fantômes, mais, comme la plupart des fantômes, de mensonges. Le disque d’azur s’agrandit encore, et je l’aperçus enfin strié de torsades nuageuses. Je ris alors de moi-même, et mon rire me fit soudain prendre conscience du danger, conscience que je pouvais périr à tout moment pour ce que j’avais fait. Je restai cependant où je me trouvais pendant un moment.
Nous plongeâmes vers le centre de ce disque, si bien que pendant un moment il y eut un anneau d’ébène clouté d’étoiles spectrales tout autour du vaisseau, le Diadème de Briah.
Nous le franchîmes et restâmes comme suspendus dans la lumière d’azur ; derrière nous, là où j’avais vu la corona lucis des jeunes soleils, j’apercevais maintenant notre univers, un cercle pas plus large qu’une lune d’ébène dans le ciel de Yesod, une lune qui ne tarderait pas à se réduire à un moucheron solitaire, et s’évanouirait.
Si tu as conservé, lecteur d’un improbable futur, le moindre respect pour moi en dépit des diverses folies que je t’ai rapportées, tu ne vas pouvoir que le perdre maintenant, car je vais te raconter comment, tel un bébé, j’ai pris une citrouille pour un fantôme. Lorsque Jonas et moi chevauchions vers le Manoir Absolu, nous fûmes attaqués par les noctulites d’Héthor, créatures mandées par miroir qui volent comme des fragments de parchemin calcinés dans un conduit de cheminée et peuvent tuer en dépit de leur insubstantialité. Maintenant, alors que je regardais vers la poupe, je crus voir de nouveau de telles créatures, mais d’argent, et non de fuligine comme l’étaient les noctulites.
Je fus frappé de terreur et voulus me cacher derrière la vergue. L’instant d’après je me rendis compte, comme tu l’as sans doute déjà compris toi-même, qu’il ne s’agissait que des fragments déchirés des voiles arachnéennes à demi détachées du mât, saisis de frénésie sous le souffle d’un vent. Cela signifiait la présence d’une atmosphère, si ténue fût-elle, et la fin du vide. Je regardai alors vers le vaisseau et le vis dénudé sur toute son étendue ; toutes ses voiles avaient disparu, ses milliers de mâts et ses dizaines de milliers de vergues se dressant comme une forêt en hiver.
Comme il était étrange d’être accroché ici, à respirer ma propre atmosphère déjà viciée, connaissant l’existence, sans jamais la sentir, de la puissante tempête qui faisait rage autour de moi. J’enlevai les deux colliers autour de mon cou et faillis bien être arraché de mon perchoir, tandis que le rugissement d’un ouragan emplissait mes oreilles.
Et je bus de cet air ! Les mots ne peuvent rendre justice à ce qu’il était, sinon en disant que c’était l’air de Yesod, d’un froid glacial, et doré de vie. Jamais auparavant je n’avais goûté un tel air alors cependant qu’il me semblait le connaître.
Il arracha de mon dos ma chemise déchirée et l’envoya tourbillonner avec les débris des voiles en lambeaux ; à cet instant, je sus ce qu’il était. Le soir où, partant pour l’exil, je quittai la vieille Citadelle, j’empruntai la Voie d’Eau, fasciné par les argonautes et les carraques qui parcouraient le grand boulevard liquide de Gyoll ; un vent s’était levé et avait fait claquer dans mon dos ma cape de guilde, m’indiquant le nord ; c’était ce vent qui soufflait de nouveau, célébrant les nouvelles années et chantant haut et fort tous les chants d’un nouveau monde.
Mais d’où ? Sous notre vaisseau, je ne voyais rien qu’un bol d’azur et les tortillons de fumée que j’avais contemplés alors que nous étions encore dans le vieil univers souillé qui s’interposait. Au bout de quelques minutes (car c’était un supplice que de rester inactif dans cet air) j’abandonnai ce mystère et entrepris de descendre vers le vaisseau.
Et c’est alors que je le vis ; non pas au-dessous, où j’avais tout d’abord regardé, mais au-dessus de ma tête, une vaste et noble courbe, s’étirant sur un horizon infini, avec des nuages blancs fuyant entre elle et nous-mêmes, un monde tout tacheté de bleu et de vert comme l’œuf d’un oiseau sauvage.
Et je vis une chose plus étrange encore, la venue de la nuit sur ce nouveau monde. Comme un frère de la guilde, elle portait la cape de fuligine qu’elle étendit sur cet univers de beauté pendant que je regardais ; je me souvins qu’elle avait été la mère de Noctua dans le conte que Jonas avait lu un jour dans le livre brun, que les loups-garous avaient batifolé comme des chiots sur ses talons et qu’elle était passée derrière Hesperus et Sirius. Je me demandai alors ce qui faisait avancer le vaisseau si vite qu’il rattrapait la nuit, alors qu’étaient ferlées ses voiles et qu’aucune lumière ne le poussait plus.