Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Pestel répond avec clarté et précision aux deux questions qui ont hanté la société russe durant tout le XVIIIe siècle : rejetant toutes les formes de limitation de la monarchie, il propose de transformer la Russie en république ; « l’esclavage doit être anéanti une bonne fois, la noblesse doit impérativement renoncer pour toujours au répugnant privilège de posséder d’autres hommes ». Par la même occasion, on supprime tous les ordres : « Le terme même de noblesse doit disparaître, et ses membres rallier la composition d’ensemble de la citoyenneté russe. » À la fin du XXe siècle, le programme de Pestel retient l’attention non seulement en tant que document historique – comme un témoignage de l’état des esprits au début du XIXe –, mais aussi par l’actualité de certaines solutions dont la société russe débat encore, cent soixante-dix ans après la mort du leader de l’Union du Sud.
Tout en insistant sur la nécessité de libérer les paysans, Paul Pestel juge indispensable de maintenir l’existence d’une propriété communautaire des terres (propriété de l’obchtchina), parallèlement à la propriété privée. La moitié des terres resteraient ainsi aux mains de la société. Ce refus de céder la totalité du sol à des propriétaires privés s’explique, chez Pestel, par une dénonciation radicale de l’« aristocratie de l’argent », autrement dit des orientations capitalistes. L’« aristocratie de l’argent » lui semble beaucoup plus néfaste pour le peuple que l’aristocratie féodale.
Comme tous les utopistes, l’auteur de la Justice russe ne croit pas que le peuple, dont il a un tel souci, puisse comprendre par lui-même où est son intérêt. Aussi Paul Pestel accorde-t-il une attention particulière à l’instauration d’un ministère de la Police (un « Prikaze de la Bienséance »), à la mise en place d’un système d’espions (l’« Enquête secrète »), à la censure. Il propose la création d’un Corps de Gendarmes (la « garde intérieure ») de dix mille hommes par gouvernement, considérant que « cinquante mille gendarmes pour l’ensemble de l’État suffiront ».
Les questions d’organisation administrative tiennent une grande place dans le projet. On suggère de prendre la volost comme unité administrative de base. La population du pays est répartie entre les différentes volosts qui deviennent autogérées, assumant toutes les tâches politiques, économiques, et même militaires. Toute la terre de la volost lui appartient : la moitié est propriété de la collectivité, l’autre est partagée entre les habitants. Ces derniers ne peuvent, sans autorisation, quitter les limites de la volost.
Le principe d’égalité absolue est à la base de la solution proposée par Pestel pour l’administration de l’empire. Pestel rejette catégoriquement les idées de fédération dont Alexandre Ier n’avait pu se déprendre jusqu’à la fin de ses jours. Paul Pestel envisage une Russie centralisée, une et indivisible. La Justice russe propose d’adjoindre à l’empire la Moldavie, le Caucase, une partie de l’Asie centrale et la Mongolie. Il juge indispensable de transférer dans les régions centrales de Russie les montagnards du Caucase, qui, indociles, résistent aux troupes russes. L’orthodoxie est déclarée religion d’État, et le russe l’unique langue de l’empire.
Aux juifs, la Justice russe laisse le choix entre assimilation et départ pour le Moyen-Orient où ils pourront fonder leur propre État.
Tous ces postulats donnent une idée de l’attitude du chef de l’Union du Sud envers le problème impérial : la République de Russie lui apparaît comme un État uni et centralisé, abritant un seul peuple composé de tous les peuples de l’empire. De fait, Alexandre Ier a transformé la Russie en fédération, dès lors qu’il accordait de larges droits à la Pologne et à la Finlande. Paul Pestel réfute très logiquement le principe du fédéralisme, en proposant une solution définitive à la « question polonaise ».
L’Union du Sud, qui se prépare sérieusement au coup d’État, entame des pourparlers avec les révolutionnaires polonais. Pour Pestel, qui participe à l’une des rencontres secrètes, il importe d’obtenir le soutien des Polonais dont on attend qu’ils organisent un soulèvement en même temps que les Russes et qu’ils assassinent le grand-duc Constantin à Varsovie. Les représentants des sociétés révolutionnaires polonaises exigent en échange la reconnaissance du droit de la Pologne à l’indépendance.
En 1825, un petit groupe de conspirateurs radicaux, l’Union des Slaves unis, qui comprend à la fois des Russes et des Polonais, fusionne avec l’Union du Sud. Ils rêvent de créer une fédération de républiques slaves, dont quatre mers baigneraient le territoire : la mer Noire, la mer Blanche, l’Adriatique et l’océan Glacial Arctique. Mais ces idées que l’on qualifiera bientôt de « slavophiles » ne séduisent pas Paul Pestel. Il donne son accord pour l’indépendance de la Pologne, mais l’assortit d’une foule de conditions.
On rejette tout d’abord le droit des Polonais à se séparer de la Russie : après l’instauration de la République dans ce dernier pays, le gouvernement russe provisoire reconnaîtra l’indépendance de la Pologne et lui cédera les provinces (gouvernements) qui accepteront d’entrer dans l’État polonais. Jusque-là, le territoire polonais demeurera possession russe. La Russie, en outre, aura une voix décisive sur le tracé des frontières du futur État polonais. La Pologne et la Russie signeront un accord de coopération, dont la principale condition sera l’intégration des troupes polonaises dans l’armée russe en cas de guerre. Le système gouvernemental, l’organisation administrative et les grands principes de l’ordre social seront conformes au projet de la Justice russe. Pestel souhaite conjurer l’influence de l’« aristocratie » polonaise sur la société, il redoute l’attachement des Polonais à la monarchie.
L’Union du Nord rejette les propositions de Pestel concernant la « question polonaise ». Nikita Mouraviev estime qu’il ne faut en aucun cas rendre les territoires conquis par la Russie ni entamer des pourparlers avec les peuples de l’Empire, et qu’il est a fortiori impossible de faire des concessions à un État étranger, susceptible, dans l’avenir, de montrer de l’hostilité à la Russie.
Les « nordistes » réfutent également les autres points du programme de Pestel. La raison essentielle en est que les ambitions du colonel inquiètent de nombreux Décembristes. Ces craintes ne sont d’ailleurs pas infondées. Tous ceux qui connaissent Pestel évoquent son caractère autoritaire. Il prévoit en outre une dictature prolongée, la jugeant nécessaire pour édifier la République de Russie. À une remarque d’un Décembriste affirmant que la dictature se prolongera quelques mois, Pestel réplique vertement : « Comment estimez-vous possible de transformer toute cette machine d’État, de lui donner une autre base, d’enseigner aux hommes de nouveaux usages, en quelques mois seulement ? ! Il y faudra au moins une dizaine d’années7 ! » La perspective de voir l’auteur de la Justice russe exercer sa dictature pendant au moins dix ans terrifie les membres de l’Union du Nord. Mais, plus encore – et c’est là le grand motif de leur rejet de la Justice russe –, ils redoutent l’extrémisme du programme de Pestel. Le radicalisme absolu du chef de l’Union du Sud transparaît dans les interrogatoires auxquels il est soumis.