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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Bientôt, pourtant, la question politique prend le pas sur l’idée d’une réforme sociale radicale. « Le véritable but de la première union, poursuit Pestel en réponse aux questions de ses juges, était d’instaurer un gouvernement monarchique constitutionnel2. » Dans le cadre de l’Union du Bien public, les objectifs se voient restreints : dans les statuts de la société, il n’est plus fait mention de la libération des paysans ; on se contente d’exprimer « l’espoir de la bienveillance du gouvernement ».

La modération de l’Union du Bien public attire en son sein de jeunes officiers. Mais certains de ses membres s’insurgent, Pestel en tête, qui, au début de 1820, pose la question de la transformation de la Russie en république. En 1821, réunie en congrès à Moscou, l’Union du Bien public décide de mettre un terme à son existence. À l’union dissoute en succèdent deux autres, celle du Sud, dirigée par Pestel, et celle du Nord conduite par Nikita Mouraviev et Kondrati Ryleïev, ce dernier étant l’unique civil parmi les dirigeants décembristes ; poète, il préside aux destinées de la chancellerie de la Compagnie de négoce russo-américaine.

Tous les Décembristes s’accordent sur la nécessité d’effectuer des réformes en Russie. Tous admettent qu’on ne peut « balayer un escalier que d’en haut » et que les réformes indispensables (ou, comme disent certains, la révolution) ne seront réalisées que depuis le sommet, par le biais d’une conspiration et d’une révolte de palais. Peu avant le soulèvement, Pestel affirme, catégorique : « La masse n’est rien, elle ne sera que ce que voudront les individus qui sont tout. »

Alors que la réponse à la question « Comment faire ? » rencontre l’unanimité, le « Que faire ? » suscite des débats très vifs. On peut classer les points de vue en trois catégories. L’idéologue de l’Union du Nord est, nous l’avons dit, Nikita Mouraviev (1796-1843), auteur d’un projet de Constitution approuvé par la majorité des « nordistes ». Il prévoit de transformer la Russie en monarchie constitutionnelle. Un cens incroyablement élevé (trente mille roubles de biens immobiliers ou soixante mille de capital) limite considérablement le nombre des électeurs au Parlement : la Douma Suprême. La Constitution proclame : « La condition de serf et l’esclavage sont abolis. » La terre reste la possession des propriétaires terriens, les paysans ne recevant qu’un petit lopin (deux dessiatines).

Le second groupe est représenté par Nikolaï Tourgueniev (1789-1871), l’un des fondateurs de l’Union du Bien public. Redoutant d’être arrêté, il émigre au début des années 1820. Il ne prend donc pas directement part au soulèvement et sera condamné par contumace aux travaux forcés à perpétuité. Après la peine de mort, c’est le châtiment le plus lourd.

Très influent parmi les cercles décembristes, Nikolaï Tourgueniev, à la différence de Nikita Mouraviev, place au tout premier plan la libération des paysans. Il convient, déclare-t-il, de commencer par instaurer la liberté civile, avant de rêver de liberté politique. « Il n’est pas permis, ajoute-t-il, de rêver de liberté politique là où des millions de malheureux ignorent la simple liberté humaine. »

La libération des paysans constituant la pierre d’angle de son projet, Nikolaï Tourgueniev s’élève catégoriquement contre celui de Nikita Mouraviev, qui élargit les droits de la noblesse. Toutefois, l’absolutisme du monarque lui apparaissant comme un moyen de limiter les excès des propriétaires terriens, et l’esclavage pouvant tomber, ainsi que le dit Pouchkine, « sur un geste du tsar », il juge prématurés les rêves républicains.

Le programme de Paul Pestel (1793-1826) peut être lu comme une synthèse originale des idées de Nikita Mouraviev et de Nikolaï Tourgueniev. Fils d’un gouverneur-général de Sibérie qui, même parmi ses confrères, passe pour le parfait corrompu, Paul Pestel fait une brillante carrière militaire (il est colonel, en 1821) et se distingue par son intelligence, sa culture et sa fermeté de caractère. Il est un des acteurs les plus en vue de toutes les sociétés secrètes, depuis l’Union du Salut. Exposé dans la Justice russe (Rousskaïa pravda), code des lois de la future Russie républicaine qu’il laissera inachevé, son programme est le document le plus élaboré et le plus radical de tout le mouvement décembriste.

Paul Pestel préconise une nouvelle voie de développement pour la Russie. Le premier à en prendre conscience sera Mikhaïl Bakounine. Après la mort de Nicolas Ier et l’avènement d’Alexandre II qui entreprendra une série de réformes, Mikhaïl Bakounine rédigera, dans l’émigration, une brochure intitulée : La Cause du Peuple : Romanov, Pougatchev ou Pestel. Le vieux révolutionnaire, qui croit à la « révolution d’en haut », à la transformation du pays « sur un geste du tsar », appellera Alexandre II à convoquer un Zemski sobor universel, afin d’y résoudre tous les problèmes de la Terre russe et d’obtenir la bénédiction du peuple pour les réformes à mener. Trois voies sont possibles pour le peuple (et pour ceux qui luttent dans son intérêt, les révolutionnaires) : Romanov, Pougatchev ou un nouveau Pestel, s’il s’en trouve un. « Parlons net, écrira Mikhaïl Bakounine en 1862, nous suivrions plus volontiers Romanov, si Romanov pouvait et voulait se transformer, d’empereur pétersbourgeois, en tsar du peuple tout entier. » Toute la question est là : « Veut-il être le tsar russe populaire Romanov, ou l’empereur pétersbourgeois Holstein-Gottorp ? » Dans le premier cas de figure, lui seul – car « le peuple russe le reconnaît encore » – est en mesure « d’accomplir et de mener à bien une grande révolution pacifique, sans verser une goutte de sang russe ou slave ». Mais si le tsar trahit la Russie, celle-ci sera entraînée dans un cataclysme sanglant. Mikhaïl Bakounine pose la question : quelle forme le mouvement prendra-t-il, alors, et qui le conduira ? « Un tsar imposteur, un Pougatchev, ou un nouveau Pestel dictateur ? Si c’est un Pougatchev, Dieu lui accorde le génie politique d’un Pestel car sans lui, il noiera la Russie et peut-être tout son avenir dans le sang. S’il s’agit d’un Pestel, qu’il soit un homme du peuple comme Pougatchev, faute de quoi le peuple ne le tolérera pas3. »

Le radicalisme révolutionnaire de Pestel séduit Bakounine. Pour l’auteur de La Cause du Peuple, le « génie politique » du chef de l’Union du Sud, apparaît tant dans ses talents de conspirateur que dans son programme pour « sauver la Russie ». Le Décembriste Ivan Gorbatchevski note dans ses Mémoires que Pestel était excellent en matière de conspiration. Et il ajoute : « Pestel fut ni plus ni moins que le disciple du comte Pahlen4. »

En 1818, le jeune officier de la garde Paul Pestel fait la connaissance du général Piotr Pahlen qui a pris la tête de la révolution de palais du 11 mars 1801, laquelle aboutit à l’assassinat de Paul Ier et à l’avènement d’Alexandre Ier. Alors âgé de soixante-douze ans, écarté des affaires et vivant dans son domaine des environs de Mitau, Pahlen s’entretient fréquemment avec Pestel et, un beau jour, lui donne ce conseil : « Jeune homme ! Si vous voulez agir au travers d’une société secrète, c’est une ânerie. Car si vous êtes, mettons, douze, vous pouvez être sûr que le douzième sera un traître ! J’ai l’expérience, je connais le monde et les hommes5. »

Le « génie politique » de Paul Pestel ne se manifeste certes pas dans l’organisation d’une société secrète, même si l’Union du Sud est mieux organisée que celle du Nord. Il n’est en outre pas exclu que si le colonel Pestel s’était trouvé à Pétersbourg le 14 décembre 1825, les conjurés eussent pris le pouvoir. Sans le comte Pahlen, le complot ourdi contre Paul Ier n’eût sans doute pas réussi. Mais Paul Pestel laisse son nom dans l’Histoire de Russie en tant qu’auteur de la Justice russe, projet de réorganisation radicale du pays. Nikolaï Tourgueniev comparera le programme de Pestel aux « géniales utopies » de Fourier et Owen. Les auteurs de l’Histoire de l’utopie en Russie décèlent chez Pestel l’influence de Mably, Morelly, Babeuf6.

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