Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
C’est alors que la mort d’Alexandre Ier et les difficultés de la succession semblent à un groupe de conspirateurs le moment le plus propice pour passer à l’action.
9 Le 14 décembre 1825
Ne racontez pas vos rêves, des freudiens pourraient prendre le pouvoir.
Stanislas Jerzy LEC.
Il y a, dans l’histoire de chaque pays, quelques dates connues de tous. Le 14 décembre 1825 est l’une d’elles, pour la Russie. Ce jour-là, les conjurés de l’Union du Nord conduisent sur la place du Sénat quelques unités de la garde qui les suivent d’autant plus volontiers qu’elles sont convaincues de défendre l’empereur Constantin auquel elles ont prêté serment.
L’opération n’a pas été préparée. La date de la révolte est dictée par l’annonce de la disparition subite de l’empereur Alexandre et par des informations selon lesquelles le complot serait découvert et les noms de ses membres connus du gouvernement. Le prince Sergueï Troubetskoï, colonel de la garde, élu « dictateur » de la révolte par l’Union du Nord, ne daigne pas même se rendre sur la place du Sénat. Pendant près de cinq heures, les soldats, en carré, attendent une décision des officiers conspirateurs qui les commandent et ne savent pas eux-mêmes ce qu’il convient d’entreprendre. Le froid gagne, la température descend jusqu’à moins huit. La nuit commence à tomber lorsque Nicolas envoie chercher l’artillerie. Les complots de la garde du XVIIIe siècle avaient eu pour particularité que les souverains renversés n’avaient pas résisté. Ni Anna Leopoldovna, ni Pierre III, ni Paul Ier ne s’étaient défendus. Attaqués par surprise, ils y avaient perdu le pouvoir et, bien souvent, la vie.
Nicolas Ier n’est pas décidé à se laisser faire. Convaincu de son droit au trône, il montre de la résolution et de l’énergie, dans un contexte difficile et confus, dû à la double prestation de serment. Sans cesser de parlementer avec les rebelles – ou du moins d’essayer –, il réunit des forces. Une autre attitude de l’empereur eût pu donner la victoire aux « Décembristes », en dépit de leur immobilisme.
Après quelques salves de mitraille tirées sur le carré figé, les soldats commencent à se débander, abandonnant tués et blessés. La révolte est matée. Le 29 décembre 1825, au sud du pays, le régiment de Tchernigov se mutine à son tour. À la tête des émeutiers, se trouve Sergueï Mouraviev-Apostol, membre de l’Union du Sud. Le 3 janvier 1826, les « tchernigoviens » sont défaits. On procède à des arrestations sur tout le territoire. Nicolas Ier, qui suit attentivement les progrès de l’enquête, estime que près de six mille personnes sont impliquées dans la conspiration1. Beaucoup sont arrêtées. On fait le tri des « meneurs » : cent vingt et un hommes. Ils sont jugés, cinq sont condamnés à mort par pendaison, les autres à divers temps de détention dans les bagnes de Sibérie. Les leaders de l’Union du Sud, Paul Pestel, Mikhaïl Bestoujev-Rioumine, Sergueï Mouraviev-Apostol, le chef de celle du Nord, Kondrati Ryleïev, et Piotr Kakhovski qui, sur la place du Sénat, a mortellement blessé le comte Mikhaïl Miloradovitch, sont pendus.
L’exécution des chefs de la révolte laisse la société russe en état de choc. Elle contribuera grandement à la naissance de la « légende des Décembristes ». Élisabeth, nous l’avons dit, a aboli la peine capitale en Russie. Cependant, l’Oulojenié promulgué en 1649 par le tsar Alexis Mikhaïlovitch et que nul n’a songé à abolir, continue d’être en vigueur dans le pays. Il prévoit la mort pour soixante-trois types de crimes et délits. Le Règlement de Pierre le Grand n’est pas supprimé lui non plus, qui prescrit la peine capitale pour cent douze sortes de crimes. Durant les soixante-quinze ans qui précèdent le 14 décembre 1825, seuls Mirovitch et les « pougatcheviens » subissent le châtiment suprême. Mais des milliers de gens meurent sous le knout, les verges, exécutés sans jugement. Au cours de l’été 1831, les colons militaires de Staraïa Roussa se révolteront. Deux mille cinq personnes subiront les verges, et cent cinquante en mourront. Ce qui ne suscitera aucune émotion particulière dans l’opinion.
Si l’exécution des Décembristes est un tel choc pour la société, c’est parce que l’on s’attaque aux « siens », à de brillants officiers de la garde, représentants des plus grandes familles nobles, héros des guerres contre Napoléon. En outre, les conjurés sont jeunes – l’âge moyen des condamnés est de vingt-sept ans et quatre mois – et cultivés : une partie d’entre eux répond en français aux interrogatoires.
La mort ignominieuse des meneurs, les très lourdes condamnations des autres acteurs de la révolte – bagne, déportation, forteresse, envoi dans le Caucase comme simple soldat pour affronter les balles tchétchènes – font des Décembristes des « saints et martyrs » de la révolution russe, des précurseurs du mouvement de libération, les premiers champions conscients de la lutte contre l’autocratie.
Après la condamnation des rebelles, l’interdit sur leur nom est total en Russie : pas un mot ne doit être prononcé, ni une ligne écrite sur le mouvement lui-même et ses participants. Et la censure veille soigneusement au respect du tabou. Le premier à oser parler ouvertement des Décembristes, « phalange de héros » soulevés pour la liberté, sera Alexandre Herzen, à l’étranger. La couverture de la revue L’Étoile polaire, qu’il entreprend d’éditer à Londres dans son « Imprimerie russe libre », s’orne des profils des Décembristes exécutés. Un rôle important sera joué dans la diffusion de la légende des Décembristes par les émigrés polonais qui fuiront la Pologne après l’écrasement du soulèvement de 1831, et trouveront à l’étranger des Russes – Alexandre Herzen, Mikhaïl Bakounine – qui leur témoigneront de la sympathie, leur décernant le titre d’héritiers des idées décembristes. Ainsi les Décembristes deviendront-ils, pour les émigrés démocrates polonais, l’incarnation des démocrates russes, leurs frères dans la lutte « pour notre et votre liberté ». Les démocrates polonais, au demeurant, ne cesseront de rechercher en Russie des compagnons d’idées et des alliés.
Établissant la généalogie de sa révolution, Lénine y intégrera les Décembristes. Son schéma sera simple et clair : les Décembristes génèrent Herzen, Herzen le mouvement « La Volonté du Peuple », et le tour vient alors pour Lénine de paraître.
La révolte des Décembristes se solde par un échec. On se demande, d’ailleurs, ce qu’auraient fait les conjurés, s’ils avaient réussi à prendre le pouvoir. Ils laissent à la postérité leurs rêves, exprimés dans des esquisses de programmes, des conversations consignées par les mémorialistes, les dossiers détaillés de la commission d’enquête.
La première société des futurs Décembristes est fondée en 1816. Elle porte le long intitulé de « Société des fils sincères et fidèles de la Patrie », mais est plus connue sous l’appellation d’« Union du Salut ». Ses membres les plus éminents sont Nikita Mouraviev et Paul Pestel, tous deux officiers de la garde. Les désaccords entre les organisateurs entraînent sa désagrégation. Sur ses ruines s’édifie, en 1817, l’« Union du Bien public ». « Le premier dessein de l’Union, explique Paul Pestel, est la libération des paysans. »