Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Ses biographes retiennent qu’en chemin, il rencontre quelques difficultés : les voyages n’ont pas été particulièrement préparés, l’approvisionnement n’est pas toujours suffisant et il lui faut souvent longuement marcher. « En revanche, note l’auteur du portrait psychologique d’Alexandre, il put se faire sa propre idée de la façon dont vivait la Russie. » Et cela dissipa en lui, ajoute l’historien, « les derniers restes d’illusions concernant ses efforts pour le bien de la Patrie6 ».
Le 13 septembre 1825, le tsar arrive à Taganrog où il est rejoint, dix jours plus tard, par l’impératrice, souffrante. Ils s’installent dans une petite maison de plain-pied. Au début de novembre, Alexandre est victime d’un refroidissement et il meurt le 19 du même mois. Il a alors quarante-huit ans. Pouchkine, qui éprouve à son endroit une forte animosité, lui dédie cette épigramme : « Le voyage fut toute sa vie, Mais Taganrog l’a occis. »
La mort d’Alexandre Ier donne naissance à une foule de légendes. L’empereur est mort jeune, loin de la capitale. Le bruit, dès lors, court obstinément qu’il est vivant, que, fuyant la vanité du monde, il s’est fait mendiant-pèlerin et erre à travers la Russie. La légende d’un mystérieux starets répondant au nom de Fiodor Kouzmitch, qui suscitera, parmi tant d’autres, l’intérêt de Léon Tolstoï, reste vivace à la fin du XXe siècle. Certains historiens estiment que l’exhumation du corps d’Alexandre Ier, qui repose en principe à la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Pétersbourg, pourrait donner définitivement la réponse.
Un quart de siècle durant, Alexandre Ier gouverne l’empire de Russie, déchiré entre ses rêves romantiques et la réalité cruelle. À trois semaines de sa mort, à Sébastopol, lors d’un entretien avec le chef de l’état-major général, I. Dibitch, Alexandre fait observer : « Et pourtant, quoi qu’on dise de moi, j’ai vécu et je mourrai républicain7. » Le futur feld-maréchal Dibitch qui, en 1831, prendra la tête de l’armée russe pour écraser la révolte polonaise, est ennemi du libéralisme et de la République. L’empereur n’en éprouve pas moins le besoin de lui faire part de ses sentiments, pour le moins étranges dans le cas d’un souverain autocrate.
Auteur d’une histoire de Russie écrite pour le Dictionnaire encyclopédique à la fin du XIXe siècle, Alexandre Kizevetter relève inlassablement l’élargissement des limites de l’empire, après la mort de chaque souverain. Il tient son compte en milles carrés. Durant le règne d’Alexandre Ier, l’espace russe a augmenté de trente-quatre mille soixante-dix-sept milles carrés8.
Apprenant le décès d’Alexandre, un sénateur consigne dans son journal, tirant ainsi le bilan de vingt-cinq ans : « Si nous passons en revue tous les événements de ce règne, que voyons-nous ? Une complète détérioration du gouvernement intérieur et la perte de l’influence de la Russie dans le domaine des relations internationales… L’église Saint-Isaac dans son actuel état de ruine9 est l’exact reflet du gouvernement : on l’a démolie, dans l’intention d’édifier un nouveau temple sur les anciennes fondations, à partir d’un matériau neuf… Cela a occasionné d’énormes dépenses, mais il a fallu interrompre le chantier, lorsqu’on s’est aperçu qu’il était dangereux de construire un édifice, sans avoir de plan achevé. Les affaires de l’État marchent de la même façon, tout s’effectue à titre expérimental, pour tester, tous marchent à l’aveuglette10. »
La comparaison du gouvernement de la Russie avec la construction d’un bâtiment neuf sur un site ancien peut s’appliquer, en effet, à la situation qui caractérise l’époque d’Alexandre, mais aussi bien plus tard. Cependant, la formule « marcher à l’aveuglette » traduit fidèlement l’état des choses en Russie, à la mort d’Alexandre Ier. Des complications se font jour pour la succession. L’empereur défunt, n’ayant pas d’héritier, laisse par testament la Russie à son plus jeune frère, Nicolas Ier, écartant son cadet Constantin, à la demande de ce dernier. Mais le testament est secret.
8 Nicolas Ier : un monarque absolu
Le despotisme existe en Russie, c’est l’essence de mon gouvernement, mais il convient à l’esprit national.
Entretien de NICOLAS Ier avec CUSTINE1.
Traditionnels dans la Russie du XVIIIe siècle, les problèmes de succession sont suscités, cette fois, par un refus catégorique de l’héritier, Constantin, de ceindre la couronne. Il en informe maintes fois son aîné : il se refuse à quitter la Pologne où il se sent bien et où il a rencontré l’amour ; il a d’ailleurs l’intention d’épouser la comtesse Johanna Grudzinska, ce qui prive automatiquement ses descendants éventuels de leurs droits au trône russe. Hanté par le souvenir du destin de son père, Constantin redoute Pétersbourg. Le 14 janvier 1822, il remet officiellement à Alexandre sa renonciation au trône. En 1823, le tsar confie au métropolite Philarète, le soin de rédiger un manifeste faisant de Nicolas l’héritier de la couronne. Approuvé par le tsar, le texte est déposé en grand secret aux archives de la cathédrale de l’Assomption à Moscou, et des copies en sont remises au Conseil d’État, au Synode et au Sénat, avec ordre de les conserver « jusqu’à ma demande personnelle » (c’est la formule notée de la main d’Alexandre sur l’enveloppe de l’original). En cas de décès de l’empereur, il conviendrait d’ouvrir les enveloppes « avant toute autre action ». Trois hommes seulement connaissent l’existence du testament d’Alexandre : Philarète, le prince Alexandre Golitsyne et le comte Araktcheïev.
Les historiens interprètent diversement le comportement d’Alexandre Ier. Les uns estiment que le tsar souhaitait lui-même renoncer au trône et attendait l’instant propice à la publication de son testament. D’autres considèrent que l’annonce du manifeste eût signifié pour Alexandre l’aveu de l’échec de tous ses espoirs et projets. D’autres, encore, émettent l’hypothèse que l’empereur ne voulait pas déclarer prématurément comme son héritier son jeune frère plein de forces, ambitieux et cruel, craignant que ne se déclenchât aussitôt une lutte pour le pouvoir.
La mort brutale d’Alexandre Ier à Taganrog laisse le pouvoir aux mains de Nicolas, puisque Constantin, que tous tiennent pour l’héritier, se trouve à Varsovie. À l’annonce de la décision d’Alexandre, Nicolas prend, à plein droit, les rênes du pays. Mais – là encore, dans la bonne tradition du XVIIIe siècle – la garde entre dans le jeu dynastique. Le gouverneur militaire de Pétersbourg, le comte Mikhaïl Miloradovitch et un groupe d’officiers supérieurs de la garde n’en démordent pas : l’héritier légitime est Constantin. Miloradovitch déclare que « les lois de l’empire n’admettent pas que l’on dispose du trône par testament2 ». Sous la pression, Nicolas prête serment à Constantin qui, lui, prête serment à Nicolas et convie toute la Pologne à faire de même. Le refus catégorique de Constantin de ceindre la couronne ne laisse plus d’autre choix : le 13 décembre, Nicolas décide de se proclamer empereur. Les pourparlers entre les frères et les hauts dignitaires de l’État se sont déroulés secrètement.