Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
La politique russe suit également deux voies, en ce qui concerne la culture et l’instruction. On crée des établissements scolaires, l’enseignement mutuel, selon la méthode de Lancaster et Bell, se répand. L’essor de la littérature – qui connaîtra alors son « Âge d’Or » – est dû, dans une large mesure, à la bouillonnante activité déployée par les revues. En 1802, paraît Le Messager de l’Europe, en 1813, Le Fils de la Patrie, en 1818 les Annales de la Patrie, dans les années 1818-1825, Le Messager sibérien. Nikolaï Karamzine publie son Histoire de l’État russe ; des chroniques et d’autres sources historiques sont également éditées. Parallèlement, en 1818, Mikhaïl Magnitski entreprend sa « révolution culturelle » et déclare la guerre aux « idées occidentales » qu’il juge hostiles à l’orthodoxie. La personnalité de Magnitski, et certaines de ses idées, méritent l’attention, car elles sont typiques : il en a existé de semblables auparavant dans l’histoire russe, et il en existera d’autres par la suite.
Issu d’une famille noble sans grands moyens financiers, Mikhaïl Magnitski suit l’évolution de l’époque d’Alexandre. Il sert au régiment Preobrajenski, dans les ambassades de Paris et de Vienne, est membre de loges maçonniques. Proche collaborateur de Speranski, il est victime de la chute du législateur libéral et est envoyé en relégation, en 1812. Sa carrière, toutefois, ne tarde pas à reprendre (comme celle de Speranski). Mikhaïl Magnitski s’attaque au système d’enseignement russe, alors qu’il occupe le poste de gouverneur de Simbirsk. Ses lettres « anonymes » ou ouvertes, où il propose d’instaurer en Russie l’Inquisition, une censure extrêmement stricte des textes imprimés et l’interdiction des francs-maçons, attirent sur lui l’attention du prince Alexandre Golitsyne, ministre de l’Instruction et l’un des hommes de confiance de l’empereur. On confie à Mikhaïl Magnitski la tâche d’inspecter l’université de Kazan. Les conséquences sont catastrophiques pour l’établissement.
Après six jours passés à Kazan, Magnitski gagne Pétersbourg et, dans son rapport, insiste non seulement pour que l’université soit fermée, mais pour qu’elle soit réduite à néant, bâtiments compris. Alexandre Ier note, avec bon sens, en marge du rapport : « Pourquoi la détruire ? Mieux vaut la corriger. » La « correction » est confiée à l’auteur du rapport, muni de ces instructions : conférer à l’enseignement de l’université de Kazan une orientation conforme aux principes de la Sainte-Alliance.
On supprime alors du programme la géologie, comme hostile à l’histoire biblique ; des directives similaires sont données aux enseignements de mathématiques ; mais Magnitski se déchaîne particulièrement contre la philosophie. Il la juge en effet principale fautive du « libéralisme » et, dans un de ses mémorandums, suggère d’isoler complètement la Russie de l’Europe, afin que « la rumeur des effroyables événements qui s’y déroulent, ne l’atteigne point ».
Logique dans son opposition à l’Europe contaminatrice, Mikhaïl Magnitski conteste les affirmations de Karamzine, concernant le fléau du joug tatar, responsable de l’arriération de la Russie. Magnitski – l’un des premiers « eurasiens » – estime au contraire que les Tatars ont sauvé la Russie de l’Europe et contribué à préserver la foi orthodoxe. Appuyées par le « curateur » de l’université de Saint-Pétersbourg, Rounitch, et surtout par le moine et ascète Photius qui, lors de sa rencontre avec l’empereur, devait produire sur lui une forte impression, les idées de Magnitski obtiennent l’assentiment d’Alexandre Ier. Recevant, en mai 1824, une note de Photius sur les mesures à prendre afin d’« extirper la sédition spirituelle », Alexandre démet de ses fonctions de ministre de l’Instruction et responsable du ministère des Affaires spirituelles son vieil ami Alexandre Golitsyne, et lui substitue l’amiral Chichkov, écrivain d’orientation conservatrice.
La première note présentée par Photius s’intitule : « Plan de révolution secrètement répandu, ou le Secret de l’illégalité commise par une société secrète en Russie et partout. » Une note complémentaire porte le titre de : « Des menées des sociétés secrètes en Russie à travers la Société biblique. » Photius fait ici allusion aux loges maçonniques et à la section russe de la Société biblique. Mais d’autres sociétés secrètes apparaissent dans le pays. Leur nombre, ainsi que l’activité déployée par Mikhaïl Magnitski et ses compagnons d’idées, poussent Alexandre, en 1823, à exiger de tous les fonctionnaires d’État l’engagement écrit qu’ils n’appartiennent pas à des sociétés secrètes. En réalité, on leur demande surtout de jurer qu’ils ne sont pas « maçons ».
Jusqu’au 14 décembre 1825, le qualificatif « secret » semble encore bien innocent. Il signifie : secret pour les non-initiés, mais pas pour les autorités. Dans son Précis d’histoire russe, somme des conférences qu’il prononce à l’Université dans les années 1880, Vassili Klioutchevski fait remarquer : « Les sociétés secrètes se constituaient alors aussi facilement que, de nos jours, les sociétés par actions4. »
Une fois l’armée russe rentrée de sa campagne de libération en Europe, les sociétés secrètes sont créées essentiellement par des officiers de la garde, fine fleur de la société cultivée. Évoquant son ami et aîné Piotr Tchaadaïev, Alexandre Pouchkine écrit : « À Rome, il eût été Brutus, et à Athènes, Périclès. Chez nous, c’était un officier hussard. » Le colonel Paul Pestel, l’un des dirigeants du mouvement « décembriste », répond, après son arrestation, au juge d’instruction qui lui demande « depuis quand et de qui il tient ses premières idées libérales et frondeuses », qu’il y a été poussé par « l’esclavage et la misère du peuple, les insuffisances du gouvernement de Russie, les révolutions libératrices des autres pays ». Pestel juge donc nécessaire de changer la situation matérielle du peuple russe et le système de gouvernement, puisqu’il admet que les révolutions occidentales ont donné l’exemple.
En 1821, Alexandre est informé de l’existence d’une société secrète – l’Union de Bienfaisance. Il parcourt la liste de ses membres les plus importants et la jette au feu, en faisant observer qu’il ne peut châtier les conspirateurs, car « je partageais leurs vues, au temps de ma jeunesse ». Fiodor Tiouttchev, tout en condamnant sévèrement les « Décembristes » qu’il déclare victimes « d’une pensée déraisonnable », n’en commence pas moins son poème intitulé 14 décembre 1825, par ces mots : « Vous êtes corrompus par le Despotisme5… »
Des informations sur les sociétés secrètes, leurs plans et leur composition parviennent à Alexandre, sans susciter pourtant en lui le désir de prendre des mesures à leur encontre. En juin 1824, un certain Sherwood, Anglais servant dans l’armée russe, sous-officier au troisième Régiment d’Ukraine, rapporte à Alexandre les détails d’un complot fomenté par Paul Pestel qui dirige l’Union du Sud, une société dont la base est formée par des officiers de la Deuxième Armée. Les dénonciations arrivent, de plus en plus nombreuses. Pourtant, l’empereur se contente d’ordonner : « Poursuivre l’enquête. »
Alexandre Ier voyage beaucoup, tout au long de sa vie. Dans les dernières années, ses déplacements sont si fréquents qu’il semble passer le plus clair de son temps en voiture. S’il préférait, naguère, les voyages en Occident, sur le tard, il parcourt principalement la Russie. Le 16 août 1823, Alexandre quitte Tsarskoïé Selo pour n’y revenir que deux mois et demi plus tard, le 3 novembre. Entre-temps, il a visité les usines Ijorski, Kolpino, Schlusselburg, Ladoga, Tikhvine, Mologa, Rybinsk, Iaroslavl, Rostov, Pereïaslavl, Moscou, Serpoukhov, Toula, Mtsensk, Orel, Karatchev, Briansk, Roslavl, Tchernigov, Stary Bykhov, Bobrouïsk, Slonim, Kobrine, Brest-Litovsk, Kovel, Loutsk, Doubno, Ostrog, Bratslav, Krapivna, Toultchine, Ouman, Zamostié, Souraj, Velikié Louki, et retour à Tsarskoïé Selo. Sur une carte, l’itinéraire d’Alexandre forme un gigantesque cercle, au sein duquel le tsar ne cesse de faire des tours et des détours. À l’automne 1824, Alexandre gagne l’est de son empire : de Tsarskoïé Selo, il se rend à Moscou, Tambov, Tchembar, Penza, Simbirsk, Stavropol, Samara, Orenbourg, Iletskaïa-Zachtchita, Oufa, Zlatooust, Miass, Iekaterinburg, Perm, Viatka, avant de revenir à Tsarskoïé Selo.