Marina
- Автор: Сафон Карлос Руис
- Год: 2011
- Язык: французский
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Marina». Краткое содержание книги:
La femme qui nous ouvrit devait s’être échappée d’une estampe religieuse. Évanescente, virginale, l’air vaguement mystique. Elle avait une peau d’albâtre, presque transparente, et ses yeux étaient si clairs que c’était à peine s’ils avaient une couleur. Un ange sans ailes.
— Madame Shelley ? demandai-je poliment.
Elle admit que telle était bien son identité, les yeux brillants de curiosité.
— Bonsoir, commençai-je. Mon nom est Óscar. Nous nous sommes parlé ce matin…
— Je me souviens. Entrez, entrez donc…
María Shelley se déplaçait au ralenti comme une danseuse sautant de nuage en nuage. Elle était de constitution fragile et répandait un parfum d’eau de rose. J’estimai qu’elle devait avoir une trentaine d’années, mais elle semblait plus jeune. Elle avait un poignet bandé et un foulard entourait son cou de cygne. Le vestibule était une chambre noire tapissée de velours et de miroirs ternis. L’appartement sentait le musée, comme si l’air qui y flottait était resté prisonnier depuis des dizaines d’années.
— Je vous remercie beaucoup de nous recevoir. Voici mon amie Marina.
María posa son regard sur Marina. J’ai toujours trouvé fascinante la manière dont une femme en examine une autre. Cette fois-là ne fit pas exception.
— Enchantée, dit-elle finalement, en traînant sur chaque syllabe. Mon père est d’un âge avancé. De tempérament un peu instable. Je vous prie de ne pas le fatiguer.
— Ne vous inquiétez pas, dit Marina.
María Shelley nous fit signe de la suivre. Définitivement, elle se mouvait avec une élasticité vaporeuse.
— Et vous dites que vous avez quelque chose qui appartient à feu M. Kolvenik ? s’enquit-elle.
— Vous l’avez connu ?
Son visage s’éclaira à l’évocation d’un temps révolu.
— En réalité, non… Mais j’ai tellement entendu parler de lui. Quand j’étais petite…, dit-elle, presque pour elle-même.
Les murs revêtus de velours noir étaient couverts d’images de saints, de vierges et de martyrs à l’agonie.
Les tapis étaient sombres et absorbaient le peu de lumière qui entrait par les interstices des volets fermés. Tandis que nous la suivions, je me demandai depuis combien de temps elle habitait là, seule avec son père. Avait-elle été mariée, avait-elle vécu, aimé ou senti quelque chose en dehors du monde oppressant de ces murs ?
María Shelley s’arrêta devant une porte coulissante et frappa.
— Père ?
Le docteur Joan Shelley, ou ce qu’il en restait, était assis dans un gros fauteuil devant le feu, emmitouflé dans des couvertures. Sa fille nous laissa seuls avec lui. Je tentai de détacher mes yeux de sa taille de guêpe pendant qu’elle se retirait. L’ancien docteur, en qui l’on reconnaissait difficilement l’homme de la photographie que j’avais dans ma poche, nous examinait en silence. Ses yeux distillaient la méfiance. La main posée sur un bras du fauteuil tremblait légèrement. Son corps sentait la maladie malgré un écran d’eau de Cologne. Son sourire sarcastique ne cachait pas la répugnance que lui inspiraient le monde en général et son propre état en particulier.
— Le temps fait du corps ce que la bêtise fait de l’âme, dit-il en se désignant lui-même. Il le pourrit. Que voulez-vous de moi ?
— Nous nous demandions si vous pourriez nous parler de Mihaïl Kolvenik.
— Je pourrais, mais je ne vois pas pourquoi, trancha le docteur. On en a assez parlé comme ça en son temps, et tout n’a été que mensonges. Si les gens pensaient vraiment le quart de ce qu’ils racontent, ce monde serait un paradis.
— Oui, mais nous, ce qui nous intéresse, c’est la vérité, insistai-je.
Le vieillard fit une moue qui se voulait moqueuse.
— On ne trouve pas la vérité, mon garçon. C’est elle qui nous trouve.
Je tâchai de sourire docilement, mais je commençais à soupçonner que cet homme ne voyait aucun intérêt à lâcher le morceau. Marina, comprenant ma crainte, prit l’initiative.
— Docteur Shelley, dit-elle doucement, il nous est tombé accidentellement dans les mains une collection de photographies qui pourrait avoir appartenu à M. Mihaïl Kolvenik. Sur l’une d’elles, on vous voit avec un de vos patients. C’est pour cette raison que nous nous sommes permis de venir vous déranger, dans l’espoir de pouvoir rendre la collection à son légitime propriétaire ou à la personne qui en tient lieu.
Cette fois, il n’y eut pas de phrase lapidaire en guise de réponse. Le médecin observa Marina, sans dissimuler sa surprise. Je me demandai pourquoi je n’avais pas eu l’idée de recourir à cet argument. J’en conclus que plus je laisserais à Marina le soin de mener la conversation, mieux ce serait.
— J’ignore de quelles photographies vous parlez, mademoiselle…
— Il s’agit d’un ensemble qui montre des patients atteints de malformations…, précisa Marina.
Un lueur s’alluma dans les yeux du docteur. Nous avions frappé au bon endroit. Il y avait de la vie sous les couvertures, en fin de compte.
— Qu’est-ce qui vous fait penser que cette collection appartenait à Mihaïl Kolvenik ? questionna-t-il en feignant l’indifférence. Ou que j’ai quelque chose à voir avec elle ?
— Votre fille nous a dit que vous étiez amis, dit Marina en évitant de répondre directement à la question.
— María a toutes les qualités de sa naïveté, affirma Shelley d’un air bougon.
Marina acquiesça, se leva et me fit signe de l’imiter.
— Je comprends, dit-elle poliment. Je vois que nous nous sommes trompés. Nous regrettons de vous avoir importuné, docteur. Viens, Óscar. Nous trouverons bien à qui nous devons rendre cette collection…
— Un moment ! l’arrêta Shelley.
Il se racla la gorge avant de nous inviter par geste à nous rasseoir.
— Vous l’avez encore, cette collection ?
Marina hocha la tête affirmativement en soutenant le regard du vieillard. Soudain Shelley émit ce que je supposai être un éclat de rire. Cela ressemblait au bruit que font les pages d’un vieux journal quand on les froisse.
— Comment puis-je savoir que vous dites la vérité ?
Marina m’adressa un ordre muet. Je sortis la photographie du sac et la tendis au docteur Shelley. Il la saisit de sa main tremblante et l’examina. Il l’étudia longtemps. Finalement, reportant son regard sur le feu, il commença à parler.
D’après ce que nous raconta le docteur Shelley, il était né d’un père britannique et d’une mère catalane. Il s’était spécialisé en traumatologie dans un hôpital de Bournemouth. Quand il avait voulu s’installer à Barcelone, sa condition d’étranger lui avait fermé les portes des milieux de la bonne société où se forgent les carrières prometteuses. Tout ce qu’il avait pu obtenir avait été un poste dans l’unité médicale de la prison. Il y avait soigné Mihaïl Kolvenik quand celui-ci avait été passé à tabac dans sa cellule. À l’époque, Kolvenik ne parlait pas espagnol et encore moins catalan. La chance voulait que Shelley connaisse un peu d’allemand. Le docteur lui prêta de l’argent pour s’acheter des vêtements, le logea chez lui et l’aida à trouver un emploi chez Velo-Granell. Kolvenik lui voua une affection hors du commun et n’oublia jamais sa bonté. Une profonde amitié était née entre eux.