Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
— Et tu n’as plus jamais eu des nouvelles de mon… ?
— Plus jamais.
— Même par cette femme, Mrs Howell ?
— Il n’est pas venu te voir une seule fois, ne m’a pas demandé mon adresse quand je suis partie. Voilà, c’est tout. Ce n’est pas glorieux, mais c’est comme ça…
— Je m’étais imaginé des origines plus flamboyantes…, murmura Gary.
— Je suis désolée… À toi de rendre ta vie flamboyante, maintenant…
Et vingt ans après, je vais offrir un fils à cet homme indigne. Un fils pour lequel il n’aura pas sué une seule goutte. Pas gâché une seule heure de sommeil. Pas tremblé un seul instant en lisant le thermomètre. Pas économisé le moindre sou. Pas étudié le moindre carnet de notes. Pas tenu la main chez le dentiste.
Un fils prêt à aimer. Et il dira « Mon fils ! » en le présentant autour de lui.
Je suis le père. Je suis la mère. Je suis le père et la mère.
Il n’a été qu’un lanceur de spermatozoïdes. Pressé de jouir et de partir.
Hortense Cortès ignorait la peur.
Hortense Cortès méprisait la peur.
Hortense Cortès éprouvait du dégoût pour ce sentiment. La peur, déclarait-elle, c’est un lierre dans la tête. Il plante ses racines griffues, pousse ses feuilles, grossit, nous étrangle, nous étouffe, lentement, lentement. La peur est une mauvaise herbe et les mauvaises herbes, on les arrache, on les flingue aux pesticides.
Le pesticide d’Hortense Cortès s’appelait la mise à distance. Quand elle sentait la peur se dresser en houle menaçante, elle repoussait le danger, le mettait à l’écart, l’isolait et… le regardait en face en lui disant même pas peur. Même pas peur de toi, sale brindille que je vais arracher à la racine.
Et ça marchait.
Pour Hortense Cortès.
Elle avait commencé, petite fille, en se forçant à rentrer seule de l’école quand il faisait noir. Elle refusait que sa mère vienne la chercher. Et glissait une fourchette dans la poche de son manteau. Fourchette et menton haut, elle avançait le cartable dans le dos. Prête à se défendre. Même pas peur, elle répétait quand la nuit tombait et agitait des ombres de gueules de loup.
Puis elle avait mis la barre plus haut.
Avait sorti sa fourchette lorsqu’un premier garçon avait voulu l’embrasser contre son gré. L’avait plantée dans la cuisse d’un costaud qui lui barrait le chemin dans l’escalier et exigeait un péage de deux euros. Plantée dans l’œil de celui qui avait voulu l’entraîner dans la cave.
Bientôt, elle n’avait plus eu besoin de fourchette.
Elle s’était fait une réputation.
La seule question que se posait Hortense dans ce savant domptage de la peur était pourquoi elle était la seule à agir de la sorte.
Cela semblait si simple. Si simple.
Et pourtant…
Partout elle entendait résonner les mots j’ai peur, j’ai peur. Peur de ne pas y arriver, peur de ne pas avoir assez d’argent, peur de ne pas plaire, peur de dire « oui », peur de dire « non », peur d’avoir mal. À force de dire j’ai peur, le pire se produisait. Pourquoi sa mère, une adulte censée la protéger, frémissait-elle devant une dette d’argent, un homme menaçant ou une feuille qui vole au vent ? Elle ne comprenait pas. Elle avait décidé de ne plus se poser de questions et d’avancer.
Avancer. Apprendre. Réussir. Ne pas se laisser encombrer, alourdir par des émotions, des peurs et des désirs qui sont des parasites. Comme si le temps lui était compté. Comme si elle n’avait pas le droit de se tromper.
Une seule chose avait échappé à la fourchette d’Hortense : la mort de son père, dévoré par un crocodile dans un marais du Kenya. Elle avait beau dire Antoine, crocodile, même pas peur, il lui arrivait de faire des cauchemars dans lesquels elle périssait broyée par mille dents. Jamais ! se disait-elle en se réveillant trempée de sueur, jamais ! Et elle se promettait de renforcer sa carapace d’acier pour résister. Résister. Elle avait du mal à se rendormir. Il lui semblait apercevoir dans l’obscurité de sa chambre l’œil jaune d’un crocodile qui la guettait…
Après que Gary Ward l’eut abandonnée en pleine rue, après qu’il lui eut fait battre le cœur et le corps d’un désir anthracite, après qu’il l’eut embrasée au point de lui faire perdre la boussole, Hortense avait isolé l’image de Gary, l’avait éloignée, l’avait examinée le cœur froid et sec et avait décidé que le plus sage était d’attendre. Il rappellerait le lendemain.
Il n’appela pas le lendemain, ni le surlendemain, ni les jours d’après.
Elle le raya de sa liste.
Sa vie ne dépendait pas de Gary Ward. Sa vie ne dépendait pas d’un baiser de Gary Ward, du plaisir jailli ce soir-là des lèvres de Gary Ward. Sa vie dépendait de son bon vouloir à elle, Hortense Cortès.
Elle n’avait qu’à formuler clairement ses vœux, ses désirs pour qu’ils soient exaucés par le simple triomphe de sa volonté.
Gary Ward était impossible, imprévisible, odieux, irritant.
Gary Ward était parfait.
C’est lui qu’elle voulait. Elle l’aurait.
Plus tard.
Ce jour-là, dans le métro, sur la ligne Northern, la noire, qui la ramenait de son école à la grande maison qu’elle occupait avec quatre colocataires – tous des garçons –, Hortense lut son horoscope dans le London Paper qui traînait sur la banquette. À la rubrique « cœur », elle déchiffra : « Puisque cette relation vous pèse, envoyez-la promener. Vous la reprendrez plus tard. »
Bimbamboum, murmura-t-elle en repliant le journal, c’était décidé : elle l’oublierait.
Ce qui sauvait Hortense Cortès, outre sa détermination et la fourchette cachée dans sa poche, était la haute opinion qu’elle avait d’elle-même. Opinion qu’elle trouvait justifiée en regard du travail et des efforts qu’elle fournissait. Je ne suis pas une glandeuse, je ne me prélasse pas, je lutte pour obtenir ce que je veux et il est juste que je sois récompensée.
Elle se demandait parfois si elle aurait persévéré dans l’adversité.
Elle n’en était pas sûre.
Elle avait besoin de résultats pour continuer à avancer. Et plus la chance lui souriait, plus elle redoublait d’efforts. Une romance avec Gary m’aurait distraite du but à atteindre, songeait-elle ce soir-là en regardant les gens autour d’elle dans le métro. Je serais peut-être devenue comme cette fille qui montre ses cuisses rouges sous sa minijupe ou cette autre qui mâche son chewing-gum en parlant de sa soirée avec Andy. Alors, il m’a dit… alors je lui ai dit… alors il m’a embrassée… Alors on l’a fait… alors il a pas rappelé… alors qu’est-ce que je fais ? Deux pauvres victimes qui ânonnaient les bêtises d’un discours amoureux. En aimant peu, je ne prends pas de risque et je suis aimée en retour. Les hommes sont ainsi : plus on les aime, moins ils se consument. C’est une vieille loi de la nature. Puisque je n’aime personne, mes soupirants sont légion et je choisis celui qui me convient à l’occasion.
Le baiser de Gary dans la nuit noire de Londres en regardant frissonner les frondaisons du parc l’avait troublée. Elle avait perdu pied. J’ai failli devenir une larve amoureuse. Je ne suis pas une larve. Je ne fume pas, je ne bois pas, je ne me drogue pas, je ne drague pas. Au départ, c’était une pose, je ne voulais pas être comme les autres, aujourd’hui, c’est un choix, cela me fait gagner du temps. Quand j’aurai atteint mon but – ouvrir ma maison de mode, avoir ma propre ligne de couture –, alors je me pencherai sur les autres. Pour le moment, toute mon énergie doit se concentrer sur mon désir de réussir. Monter ma propre affaire, avoir un caractère de cochon, devenir Coco Chanel, imposer ma vision de la mode, même si, reconnut-elle, saisie soudain par un éclair de lucidité, j’ai encore beaucoup à apprendre. Mais je sais ce que je veux : de l’élégance extrême, du grand classique, déséquilibré par un ou deux détails débraillés. Culbuter la pureté. La salir. Et la sacraliser en la signant de mon nom. Apprendre le trait, le dessin, le détail puis tout bouleverser en lacérant la toile sage. Un coup de poignard dans l’immaculé.