Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
Mais il y aurait Giuseppe.
Un Italien érudit et charmant qui l’invitait à des conférences à Turin, à Florence, à Milan, à Padoue. Il l’encouragerait du regard et détendrait l’atmosphère. Josephina, bellissima ! Tou as peur, ma… perché, yé souis là, Josephina…
Courage, ma fille, courage, pensa Joséphine, ce soir, c’est fini. Ce soir, tu sauras… Ça a toujours été ça, ta vie, étudier, travailler, passer des examens. Alors n’en fais pas toute une histoire. Redresse les épaules et affronte ce jury, le sourire aux lèvres.
Sur les murs du métro, les publicités vantaient les cadeaux de Noël.
Des étoiles dorées, des baguettes magiques, le Père Noël, une barbe blanche, un bonnet rouge, de la neige, des jouets, des consoles vidéo, des CD, des DVD, des feux d’artifice, des sapins, des poupées aux grands yeux bleus…
Henriette avait transformé Iris en poupée. Choyée, célébrée, coiffée, habillée comme une poupée. Vous avez vu, ma fille ? Qu’elle est belle ! Mais qu’elle est belle ! Et ses yeux ! Vous avez vu la longueur de ses cils ? Vous avez vu comme ils se recourbent au bout ?
Elle l’exhibait, la faisait tourner, rectifiait un pli de robe, une mèche de cheveux. Elle l’avait traitée comme une poupée, mais elle ne l’avait pas aimée.
Oui mais… c’est elle qu’Henriette avait sauvée dans l’eau des Landes[7]. Pas moi ! Elle l’avait sauvée comme on agrippe son sac quand le feu se déclare. Comme une cassette, un trophée. La petite phrase entendue à la radio enflait, se développait et Joséphine écoutait…
Elle écoutait, assise dans le métro.
Elle écoutait en entrant dans l’université, en cherchant la salle de son jury.
Cela faisait comme deux musiques dans sa tête : la petite phrase qui poursuivait son argumentation et le douzième siècle qui tentait de se déployer et poussait, poussait pour se tenir sur ses deux pieds et être bien assuré quand viendrait l’heure de l’examen et des questions.
Commencer par sa « bio-bibliographie », expliquer d’où elle venait, comment elle avait travaillé. Puis répondre aux questions de chaque collègue.
Ne pas penser au public assis derrière elle.
Ne pas entendre le bruit des chaises qui raclent le sol, le bruit de ceux qui se déplacent, qui chuchotent, soupirent, se lèvent et sortent… Rester concentrée sur les réponses à fournir à chaque membre du jury qui, pendant trente minutes, dira ce qu’il pense, ce qu’il a trouvé intéressant ou non dans son travail, installer un dialogue, écouter, répondre, se défendre le cas échéant, sans s’énerver ni perdre ses moyens…
Elle répétait les étapes de cette épreuve qui allait durer quatre heures et la consacrer professeur de faculté.
Son salaire passerait de trois mille à cinq mille euros.
Ou pas.
Car il y avait toujours un risque qu’elle ne soit pas reçue. Oh ! Il était infime, il n’existait pratiquement pas, mais…
Quand tout serait fini, le jury se retirerait pour délibérer. Au bout d’une heure et demie, il reviendrait et prononcerait le verdict :
« Le candidat a été reçu avec mention très honorable et les félicitations du jury… »
Et il y aurait une explosion d’applaudissements.
Ou « le candidat a été reçu avec mention très honorable sans les félicitations du jury ».
On entendrait clap-clap, le candidat ferait la grimace.
Ou « le candidat a été reçu avec mention honorable ».
Un silence embarrassant régnerait dans la salle.
Le candidat baisserait le nez et reculerait, honteux, dans sa chaise.
Dans quatre heures, elle saurait.
Dans quatre heures, elle commencerait une nouvelle vie dont elle ignorait tout.
Joséphine prit une profonde inspiration et poussa la porte de la pièce où l’attendait le jury.
Chaque matin, quand la lumière du jour pointait derrière les rideaux, Henriette Grobz se dressait sur son lit, allumait sa petite radio, écoutait les derniers cours des Bourses asiatiques et se lamentait. Quel malheur ! quel malheur ! elle répétait en se tortillant dans sa longue chemise de nuit. Ses économies fondaient comme saindoux sur le feu et elle se revoyait, enfant, dans la cuisine de la vieille ferme du Jura en train de frotter ses gros souliers l’un contre l’autre pour réveiller ses pieds engourdis pendant que sa mère essuyait des mains crevassées sur un tablier gris. La misère n’est belle que dans les livres qui mentent. La misère apporte des trous, des haillons et tord les articulations. En contemplant les mains déformées de sa mère, elle s’était juré de ne jamais devenir pauvre. Elle avait épousé Lucien Plissonnier, puis Marcel Grobz. Le premier lui avait apporté une honnête aisance, le second l’opulence. Elle se croyait définitivement à l’abri lorsque Josiane Lambert lui avait volé son mari. Et même si, lors du divorce, Marcel Grobz s’était montré généreux, il n’en restait pas moins qu’elle avait été dépouillée. Un vrai strip-tease.
Et maintenant la Bourse s’effondrait !
Elle finirait par se retrouver pieds nus, en chemise de nuit, dans la rue. Sans bourse dans laquelle puiser. Iris n’était plus de ce monde – elle se signa rapidement –, et Joséphine…
Joséphine… valait mieux l’oublier.
Elle allait vieillir chichement. Qu’ai-je donc fait pour mériter ce châtiment ? elle demanda en joignant les mains et en regardant le Christ crucifié au-dessus de son lit. J’ai été une femme exemplaire, une bonne mère. Et je suis punie. Le buis sur la croix était jaune et racorni. Il date de quand ? se dit-elle en pointant son menton vers le Messie. Du temps où je respirais de la poussière d’or, soir et matin. Et elle repiqua du nez en se lamentant de plus belle.
Elle achetait toutes les revues économiques. Écoutait les émissions sur BFM. Lisait et relisait des rapports d’éminents spécialistes. Allait dans la loge de la concierge, soudoyait le fils unique, Kevin, un garçon de douze ans, gras et ingrat, afin qu’il lui trouve sur Google les dernières tendances des instituts financiers. Il lui facturait un euro la connexion, puis un euro toutes les dix minutes et, enfin, vingt centimes le feuillet imprimé… Elle ne pipait mot et subissait la loi du gamin gélatineux qui la fixait en tournicotant sur sa chaise à vis et faisait claquer un élastique entre le pouce et l’index. Cela faisait un bruit de scie ondulante qu’il modulait avec les dents. Henriette se forçait à sourire pour ne pas perdre la face et échafaudait de sombres vengeances.
Qui aurait pu dire ce qu’il y avait de pire à observer : le manège de l’enfant gras et cupide ou la colère froide de la sèche Henriette ? Le face-à-face entre ces deux-là, s’il restait obstinément muet, témoignait de part et d’autre d’une franche hostilité et d’une subtile cruauté.
Henriette chercha à tâtons sur son lit le dernier texte imprimé par Kevin. Le rapport alarmant d’un institut européen. D’après certains spécialistes, l’immobilier allait s’effondrer, le prix du pétrole s’envoler, ainsi que celui du gaz, de l’eau, de l’électricité, des matières premières alimentaires et des millions de Français seraient ruinés au cours des quatre prochaines années. « Et vous pourriez en faire partie ! » concluait la lettre. Une seule valeur refuge, songea Henriette, l’or ! Il lui fallait de l’or. Mettre la main sur une mine d’or.
Elle gémit doucement sous les draps. Comment faire ? Comment faire ? Mon Dieu, aidez-moi ! Elle toussait, geignait, maudissait Marcel Grobz et sa poule, serinait qu’il l’avait abandonnée, ne lui avait laissé que ses yeux pour pleurer et l’obligation de se débrouiller seule sans être très regardante sur les moyens de s’en sortir. Et qu’on ne lui demande surtout pas de compatir aux malheurs des autres !