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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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Il semblait légèrement exaspéré. Tendu, même.

— OK. OK. Je prends le thym…

Il mit de l’eau dans la bouilloire, sortit une théière, un sachet de thym, une tasse. Elle pouvait deviner à la brusquerie de ses gestes qu’il avait hâte de s’asseoir en face d’elle et de poser ses questions. Il avait été assez courtois pour la laisser dîner en paix.

Au mur, affichés en posters, Bob Dylan et Oscar Wilde la regardaient. Bob semblait grave et fatigué, Oscar affichait un petit sourire ambigu qui lui donna envie de lui filer une paire de claques. Elle demanda :

— Tu as vu ton prof de piano ?

— Oui, cet après-midi… très sympa. J’avais rendez-vous chez lui, à Hampstead, pas loin de l’endroit où tu te baignes. Il habite un de ces ateliers d’artistes qui donnent sur la mare… Mais je ne pense pas qu’il trempe dans l’eau glacée dès le matin, lui ! Ce ne serait pas recommandé pour ses articulations.

— Tandis que moi, je peux m’esquinter les mains…

— J’ai pas dit ça ! Oh là là ! Tu prends tout du mauvais côté… Relax, mummy, relax… Tu es en train de devenir carrément chiante !

Shirley choisit d’ignorer le mot « chiante ». S’ils commençaient à s’affronter pour une histoire de vocabulaire, ils n’arriveraient jamais à se parler. Mais elle nota de lui rappeler plus tard de ne plus jamais lui servir ce mot-là.

— Et tu commences quand ?

— Lundi matin.

— Si vite…

— L’année scolaire est déjà bien entamée, et si je veux rattraper mon retard… Une leçon tous les deux jours chez lui, le reste du temps, je travaille chez moi cinq heures minimum par jour… Tu vois, je prends le piano au sérieux.

— Il demande combien par leçon ?

— C’est Mère-Grand qui paie.

— Je n’aime pas ça, Gary…

— Mais enfin, c’est ma grand-mère !

— J’ai l’impression que tu me rejettes de ta vie…

— Arrête de prendre la mouche ! Tu es anxieuse parce que tu vas me parler et un rien te blesse… Relax

Il posa sa main sur la sienne.

— Allez, vas-y… Plus vite tu me parleras, plus vite la tension tombera.

— Bon d’accord… Oh ! ça va être court. Je suis désolée, ce n’est pas très romantique, ni très romanesque.

— Je n’attends pas un roman, j’attends des faits.

— Bon alors… Finalement j’aimerais bien un petit verre de vin. Il t’en reste un peu ?

Elle tendit son verre et Gary vida la bouteille jusqu’à la dernière goutte.

— Un bébé dans l’année ou un mari ! dit-il en riant.

— Ni l’un ni l’autre, fit-elle en ronchonnant.

Elle but une gorgée de vin, la fit rouler dans son gosier et commença :

— Je devais avoir seize ans quand ton grand-père m’a envoyée en Écosse. Dans un pensionnat très strict d’abord, puis à l’université d’Édimbourg. Parce que je lui menais la vie dure à Londres. Je faisais le mur, je rentrais un peu, disons, éméchée, je me plantais des épingles de nourrice dans le nez, portais des jupes grandes comme des napperons à thé et fumais de gros pétards qui empuantissaient les honorables couloirs du palais. Il n’arrivait plus à concilier sa tâche de grand chambellan et celle de père. C’était d’autant plus embarrassant que nous habitions Buckingham et qu’un scandale risquait d’éclater, éclaboussant la reine. Donc je fus envoyée en Écosse. J’ai continué à faire la fête, tout en passant mes examens sans me faire recaler. Et surtout, surtout, au bout d’un an environ, j’ai rencontré un garçon, un bel Écossais, Duncan McCallum, fils de grande famille, avec château, fermes, bois et futaies…

— Une vieille famille écossaise ?

— Je ne lui ai pas demandé son arbre généalogique. On n’était pas très regardants sur les pedigrees, les cartes de visite… Un coup d’œil, on se plaisait, on passait la nuit ensemble et puis on se quittait et si, d’aventure, on tombait nez à nez à nouveau, on recommençait ou pas. Avec ton père, j’ai recommencé plusieurs fois…

— Il était comment ?

— Eh bien… disons que tu lui ressembles beaucoup. Tu n’aurais aucun mal à le reconnaître si tu te trouvais en face de lui… Grand, brun, un long nez, des yeux verts ou bruns, cela dépendait de son humeur, des épaules de joueur de rugby, un sourire à faire tomber la lune, bref un beau garçon… Il avait quelque chose d’irrésistible. Tu ne te demandais pas s’il était intelligent, bon, courageux, tu n’avais qu’une seule envie, foncer dans ses bras. Je n’étais pas la seule… Toutes les filles lui couraient après. Ah ! si… il avait une longue et fine cicatrice sur la joue, il racontait qu’il avait reçu un coup de sabre en se battant avec un Russe ivre, à Moscou… Je ne suis pas sûre qu’il soit allé à Moscou, mais cela faisait beaucoup d’effet, les filles se pâmaient et voulaient toucher sa cicatrice…

— Et tu es sûre que je suis de Duncan McCallum et pas d’un autre ?

— J’étais tombée amoureuse – enfin, je m’interdisais d’appeler ça comme ça ! Je me serais fait trancher la gorge plutôt que d’avouer ce sentiment bourgeois – mais ce dont je suis sûre, c’est que, pendant que je le voyais, je n’ai couché avec personne d’autre…

— Coup de bol !

— On peut même dire que tu es un enfant de l’amour… Enfin de mon côté.

— Drôle d’amour, soupira Gary, ça sent un peu le bâclé…

— C’était une époque un peu dure… le monde quittait les années soixante-dix, « fleurs dans les cheveux et aimons-nous les uns, les autres » pour retomber dans la réalité. Et la réalité, elle était pas gaie. C’était l’époque de Margaret Thatcher, des punks, des Clash, des grandes grèves, du désespoir qui fleurissait partout. On pensait et on chantait que le monde était de la merde. Et l’amour aussi.

— Et lui, qu’est-ce qu’il a dit quand il a su…

— …On était dans un pub, c’était un samedi soir, je l’avais cherché toute la journée pour lui parler… Il était avec des copains, une pinte de bière à la main, je me suis approchée… je tremblais un peu… Il s’est penché vers moi, il a passé son bras autour de mes épaules, je me suis dit ouf ! je ne serai pas toute seule. Il m’aidera quoi qu’on décide. Je lui ai parlé et avec son beau sourire à faire tomber la lune, il m’a répondu franchement, ma chère, c’est ton problème, il s’est retourné vers ses potes et il m’a plantée là. J’en ai pris plein la gueule.

— Il n’a même pas eu envie de faire ma connaissance ?

— Il m’a quittée avant que tu arrives ! Quand je le croisais, il ne m’adressait pas la parole. Même quand j’ai eu un ventre en fer à cheval !

— Mais pourquoi ?

— Pour une seule raison : un truc qui s’appelle la responsabilité et dont il manquait totalement…

— Tu veux dire que c’est pas un type bien ?

— Je ne dis rien du tout, je constate…

— Et tu m’as gardé…

— Je savais que j’allais t’aimer à la folie et je ne me suis pas trompée…

— Et ensuite ?

— J’ai accouché toute seule. À l’hôpital. Je suis partie à pied, revenue à pied. Je t’ai déclaré sous mon nom. J’ai repris mes cours très vite. Je te laissais seul dans ma petite chambre. Je logeais chez une dame très gentille. Elle m’a beaucoup aidée, elle te gardait, te changeait, te donnait tes biberons, te chantait des chansons quand j’allais à l’université…

— Elle s’appelait comment ?

— Mrs Howell…

— Mrs Howell ?

— Oui. Elle t’aimait beaucoup, beaucoup. Elle a pleuré quand on est partis… Elle devait avoir quarante ans, pas de mari, pas d’enfant, elle connaissait ton père, elle venait du même coin que lui, dans la campagne écossaise. Sa mère avait travaillé au château, sa grand-mère aussi. Elle disait que c’était un vaurien, qu’il ne me méritait pas. Elle était un peu alcoolique, mais douce… Tu étais un bébé parfait. Tu ne pleurais jamais, tu dormais tout le temps… Quand ton grand-père est venu me voir en Écosse, il a eu un choc. Je ne lui avais rien dit. Il nous a ramenés tous les deux à Londres… Tu avais trois mois.

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