Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
— Ils sont mignons, n’est-ce pas ? Ils jouent bien ensemble…
Josiane opina, heureuse d’être enfin une mère normale qui produit un fils normal qui joue à un jeu normal avec un copain de son âge. Il faisait beau, les colonnes du temple grec resplendissaient d’un blanc vaporeux, d’un blanc de pierre chauffée par un soleil d’hiver, les bouleaux, les hêtres et les noyers agitaient les maigres branches que les frimas n’avaient pas encore dépouillées. Un cèdre du Liban au sommet large et aplati s’épanouissait, royal, ignorant les bourrasques, et les pelouses soigneusement entretenues formaient de larges taches vertes où l’œil pouvait se reposer.
Elle ouvrit un bouton de son manteau de laine pour laisser échapper un souffle de bonheur. Bientôt viendrait l’heure du goûter, elle sortirait de son sac un paquet de gâteaux et un biberon de jus d’orange. Comme toutes les mères. Comme toutes les mères, scandait-elle en poussant les graviers blancs du bout de ses chaussures.
C’est alors que la mère d’Émile ajouta :
— Que diriez-vous si votre petit Marcel venait jouer un après-midi avec Émile à la maison ? Nous n’habitons pas loin, nous en profiterions pour prendre le thé toutes les deux et bavarder…
Josiane fut propulsée au firmament du bonheur. Elle flottait et se raccrochait au rouge de l’érable, au vert du gazon pour ne pas s’envoler d’émotion. Enfin, une amie ! Une mère avec laquelle échanger des recettes de cuisine, des remèdes pour les dents qui poussent, les fièvres soudaines, les éruptions cutanées, des renseignements sur les écoles, les crèches et les garderies. Elle ronronna d’aise. Elle avait trouvé une solution à son tourment de mère : elle demanderait à Junior de jouer au bébé quelques heures chaque jour, heures pendant lesquelles elle le promènerait, l’exhiberait, le moucherait, le mignardiserait et, le reste du temps, elle le laisserait étudier tous les livres, les manuels d’histoire, les recueils de mathématiques qu’il voudrait. Ce n’était pas si difficile finalement, il suffisait que chacun fasse des concessions.
Elle imaginait de longs après-midi où sa solitude ne serait plus qu’un lointain souvenir, où les deux gamins babilleraient pendant qu’elle se confierait à sa nouvelle amie. Et qui sait, s’enflamma-t-elle, on pourrait même organiser des dîners entre couples. Des sorties. Aller au théâtre, au cinéma. Peut-être même jouer à la canasta. Cela nous ferait des amis. Nous n’en avons pas beaucoup, Marcel et moi. Il passe son temps à travailler. À son âge ! Il serait temps qu’il s’économise… Presque soixante-neuf ans ! Ce n’est pas raisonnable de ne jamais se détendre et de travailler comme un forçat de Tataouine.
Junior avait entendu la proposition de la mère d’Émile et, raidi dans une posture peu gracieuse, les fesses en arrière et les poings sur les hanches, le visage congestionné à l’idée des longues heures de supplice qui l’attendaient, il guettait la réponse de Josiane, comptant bien qu’elle soit négative. En aucun cas, il ne désirait passer du temps avec ce demeuré déformé par son paquet de couches-culottes qui, une fois sur deux, s’écroulait quand il s’agissait de viser le ballon. Il resta ainsi, oscillant sur sa base, cramoisi de colère, ignorant le nain qui voulait à tout prix lui renvoyer le ballon et s’élançait en titubant pour continuer l’échange. Quand sa mère répondit oui, ce serait formidable, ils s’entendent si bien, il donna un tel coup de pied dans la balle que celle ci alla dévisser la tête du pauvre Émile qui tomba raide sur le gravier.
La mère se leva en hurlant, prit l’enfant dans ses bras, maudit Junior, le traita de criminel, de pervers sournois, d’assassin, de nazillon en culottes et s’enfuit en emportant son Émile encore inerte loin de son bourreau.
Ce jour-là, Josiane rangea le ballon, la girafe à roulettes, le paquet de Choco BN, le biberon de jus d’orange et quitta le parc en jetant un dernier coup d’œil aux pelouses vertes, au petit temple en pierre, à l’érable rouge, aux allées blanches comme on dit adieu à un paradis perdu.
Elle ne dit mot à son fils et avança telle une reine outragée.
Junior, furieux, la précédait en bougonnant qu’on ne pouvait décidément faire confiance à personne, qu’il s’était prêté au jeu pour gratifier sa mère mais qu’en aucun cas, il ne pouvait accepter de passer des après-midi avec un ignare, un importun, un sot qui ne s’était même pas rendu compte qu’il gênait. Un garçon habile aurait compris qu’il n’était là que pour faire bonne figure. Il n’aurait pas insisté. Il aurait de lui-même abandonné la balle et renvoyé Junior à sa délicieuse solitude. Je sais que la vie est encombrée de sots, soupira Junior, et qu’il faut s’accommoder de cette pénible réalité, mais cet Émile me dégoûte trop. Qu’elle me trouve donc un fort en maths ou un bricoleur de fusées. J’apprendrais les racines carrées et la force centrifuge. J’ai su tout ça autrefois, il faut juste que je me rafraîchisse la mémoire.
Ils étaient arrivés près de chez eux et contournaient le kiosque à journaux quand Junior aperçut à l’étalage, glissée sous le plastique transparent d’un magazine, une boussole. Il s’arrêta et se mit à baver de plaisir. Une boussole ! Il ne sut dire pourquoi, mais cet objet lui parut familier. Où avait-il déjà vu une boussole ? Dans un livre d’images ? Sur le bureau de son père ? Ou dans son autre vie…
Il pointa le doigt sur le magazine qui recelait, caché dans ses plis, le précieux objet et ordonna :
— Je veux ça !
Josiane détourna la tête et lui fit signe d’avancer.
— Je veux une boussole… Je veux savoir comment ça marche.
— Tu n’auras rien. Tu as été odieux. Tu es un petit garçon égoïste et cruel.
— Je ne suis ni égoïste ni cruel. Je suis curieux, j’ai envie d’apprendre, je refuse de jouer au bébé et je veux savoir comment marche une boussole…
Josiane l’attrapa par la main et le traîna vers la porte d’entrée de leur immeuble. Junior se raidit et, enfonçant ses baskets à scratchs dans le macadam, tenta de ralentir la marche de sa mère qui finit par le prendre sous le bras, le poussa dans l’ascenseur, lui donna deux gifles et le jeta dans sa chambre dont elle ferma la porte à clé.
Junior rugit et frappa de toutes ses forces :
— Je hais les femmes. Ce sont des coquettes stupides et vaniteuses qui ne pensent qu’à leur plaisir et se servent des hommes ! Quand je serai grand, je serai homosexuel…
Josiane se boucha les oreilles et partit pleurer dans la cuisine.
Elle pleura longtemps, elle pleura abondamment, elle pleura son rêve perdu de mère heureuse. Elle se consola en se disant que c’était le lot de toutes les mères de désirer un enfant parfait, un enfant selon leur cœur et que le Ciel vous en envoyait un avec lequel il fallait bien s’entendre. Si on était chanceuse, on recevait un petit Émile, si on ne l’était pas, il valait mieux s’adapter.
Elle alla délivrer son fils et ouvrit la porte de la chambre.
Il reposait sur la moquette dans ses habits froissés. Il avait tant crié, tant tempêté, tant martelé la porte qu’il s’était écroulé de fatigue et dormait comme dorment les braves après avoir ferraillé trois jours et trois nuits, ses boucles rousses emmêlées, des plaques pourpres sur le cou, les joues, la poitrine. Un faible ronflement sortait de sa bouche aux gencives en feu. Un Hercule terrassé qui gisait à terre, fiévreux et chaud de colère.
Elle se laissa tomber à côté de lui. Le regarda dormir. Songea quand il dort, c’est un bébé, c’est mon bébé, il m’appartient. Elle le contempla longuement, le souleva, le prit entre ses jambes comme une guenon qui épouille son petit, le berça en chantonnant maman, les p’tits bateaux qui vont sur l’eau ont-ils des jambes ? Mais oui, mon gros bêta, s’ils n’en avaient pas, ils ne marcheraient pas…