Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
Vers midi, elle était prête.
Elle vérifiait une dernière fois si son dossier était complet, comptait et recomptait les pages, les ouvrages, les articles en rongeant les petites peaux autour de ses ongles.
Elle alluma la radio pour se forcer à penser à autre chose, fredonner une chanson, rire à un bon mot, écouter les infos. Elle tomba sur une émission qui parlait de la résilience. Un psychiatre disait que les enfants maltraités qu’on avait cassés, brûlés, battus, violés, torturés, ces enfants-là avaient tendance, une fois devenus adultes, à se considérer comme des objets. Des objets indignes d’être aimés. Et qu’ils étaient prêts à tout pour qu’on les aime. À faire la roue, le grand écart, le cou aussi long que celui de la girafe, à enfiler les rayures d’un zèbre…
Elle regardait son dossier, le gros sac bariolé Magasin U qui le contenait, trempait ses lèvres dans la grande tasse rose…
Décembre et sa lumière presque blanche. Un rayon de lumière morte traversait la cuisine et allait éclairer le pied de la table. Les grains de poussière dans le rayon froid de la lumière comme dans le pinceau des phares…
Bientôt quatre mois…
Quatre mois qu’Iris était partie en valsant dans la forêt…
Avant je comptais les jours et les semaines, maintenant je compte les mois.
« Ces enfants-là, insistait la voix à la radio, deviennent des adultes qui ont tellement besoin d’amour qu’ils sont prêts à tout pour qu’on leur en jette quelques miettes. Prêts à s’oublier, à se déguiser en désir de l’autre, à se faufiler en lui… Afin de lui plaire, d’être accepté et aimé, enfin !
Ces enfants-là, disait-elle encore, sont les premières victimes des sectes, des fous, des tortionnaires, des pervers ou, au contraire, se transforment en survivants magnifiques qui se tiennent debout et forts.
L’un ou l’autre. »
Joséphine écoutait les mots de la radio. Elle pensait sans cesse à sa sœur. Tentait de comprendre.
« Prêts à tout pour qu’on les aime… », répétait l’homme.
« Pas assez sûrs d’eux pour affirmer une opinion, énoncer un doute, remettre en question la parole de l’autre, défendre leur territoire… Quand on s’aime, on se respecte, on sait se défendre. On ne se laisse pas marcher sur les pieds. C’est quand on ne s’aime pas, qu’on laisse tout le monde entrer chez soi et nous piétiner… »
Elle entendait les mots… ils allaient se loger dans sa tête, prêts à grossir, à enfler. Pour lui indiquer une piste.
Elle tenta de les chasser. Pas maintenant, pas maintenant ! Plus tard… Il faut que je reste au douzième siècle… Il n’y avait pas de psys au douzième siècle. On brûlait les sorcières qui entraient dans votre tête. On ne croyait qu’en Dieu. La foi était si forte que saint Éloi coupa la jambe de son cheval pour mieux la ferrer en priant Dieu qu’Il la recolle prestement. Le cheval faillit mourir d’hémorragie et saint Éloi fut fort surpris !
Et elle reprenait, scolaire et appliquée. Comme si elle récitait une table de multiplication :
« Le douzième siècle, c’est le temps des constructions de cathédrales, d’hôpitaux, d’universités… C’est au douzième siècle qu’on commence à développer un enseignement de haut niveau. Dans les villes en plein essor, les bourgeois veulent que leurs fils sachent lire et compter, à la cour des princes, on a de plus en plus besoin de professionnels de l’écriture, de comptables, d’archivistes… Le jeune homme bien né – et parfois la jeune fille aussi – doit apprendre la grammaire, la rhétorique, la logique, l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la musique… L’enseignement se fait en latin… les maîtres ont des élèves qui leur versent un salaire. Meilleur ils sont, plus grand est le salaire, et les professeurs se livrent une compétition féroce puisqu’ils sont payés au mérite. Les plus brillants comme Abélard attirent des foules et sont détestés par leurs collègues envieux. C’est du douzième siècle que date le proverbe : “Dieu a créé les professeurs et Satan, les collègues.” »
Elle était prête à affronter les professeurs et les collègues.
Elle choisit une jupe à godets qui lui cachait les mollets, tira ses cheveux sous un serre-tête noir, ne pas faire de charme, ressembler à un traité de grammaire. « Dieu a créé les professeurs et Satan, les collègues… » Elle n’avait pas mis Une si humble reine dans son dossier. Elle savait que ses collègues n’avaient pas apprécié qu’elle sorte du rang et remporte un succès si grand. On murmurait dans son dos, on se moquait, on traitait son livre de littérature Harlequin… Certains criaient à la vulgarisation de bas étage. Elle avait donc omis de mentionner son livre. Ressembler à la couleur des murs. Glisser sans se faire remarquer. Surtout ne pas briller…
Un classeur bleu dépassait du dossier. Joséphine en tapota la tranche pour le remettre en place. Puis, comme il résistait, elle le sortit délicatement. C’était son chapitre sur les couleurs et leur signification au Moyen Âge. Les couleurs et leur représentation dans les maisons, les mariages, les enterrements, les menus des fêtes confectionnées par la maîtresse de maison. Je l’ouvre au hasard et je m’y replonge une minute, se dit-elle. Non, non ! ce n’est pas la peine, je le connais par cœur. Elle l’ouvrit et tomba sur l’arc-en-ciel. Ou iris au Moyen Âge. Du latin iris, iridis, lui-même emprunté au grec Iris, Iridos, désignant la messagère des dieux, personnification de l’arc-en-ciel.
Elle reposa le classeur, troublée.
Peut-être qu’Iris avait été cassée, enfant…
L’idée revenait, prenait des bouts de vie par-ci, des bouts de vie par-là, remontait à l’origine de toute cette douleur qu’elle croyait être la seule à avoir reçue, cette douleur qui, pensait-elle, avait épargné Iris.
Peut-être avait-elle frappé Iris aussi ?
Peut-être avait-elle fini par croire qu’elle était un objet, qu’on pouvait tout lui faire, peut-être avait-elle brûlé de joie sauvage de s’offrir en cadeau à l’homme qui… La maltraitait. L’attachait. Lui donnait des ordres.
Son journal racontait cette joie étrange, cette jouissance. Racontait ces jours et ces nuits où elle devenait ce jouet cassé… désarticulé… cette poupée…
Mais alors, Iris aussi ? Iris comme moi…
Toutes les deux cassées.
Elle chassait cette idée de sa tête.
Non ! Non ! Iris n’était pas cassée. Iris était sûre d’elle. Iris était magnifique, forte, belle. C’était elle, Joséphine, la petite, la mal assurée, celle dont les oreilles rougissaient pour un rien, celle qui avait toujours peur de déranger, toujours peur d’être moche, pas à la hauteur…
Pas Iris.
Elle fermait la porte derrière elle.
Elle sortait un ticket de métro du petit porte-monnaie en peluche orange que lui avait offert Zoé pour la fête des Mères.
Elle prenait le métro.
Elle serrait sous son bras son dossier de sept kilos.
Mais la petite voix insistait. Et si elles avaient été cassées, toutes les deux, enfants ? Par la même mère. Henriette Grobz, veuve Plissonnier.
Elle changeait à Étoile. Prenait la ligne 6 direction Nation.
Regardait sa montre et…
Elle était à l’heure.
Le président du jury était son directeur de thèse. Les autres membres du jury… elle les connaissait tous. Des collègues qui avaient passé leur HDR, la jaugeaient comme une brindille et lui soufflaient dessus. Une femme, en outre ! Ils en souriaient entre eux. Eux qui, pour se présenter, avaient toujours besoin de faire figurer leurs états de service comme une carte de visite épinglée au revers de leur veste. Lors de ma leçon inaugurale au Collège de France, en sortant du ministère l’autre jour…, à mon retour de la villa Médicis…, lorsque j’étais rue d’Ulm…, dans mes séminaires à la Casa Vélasquez… Il fallait qu’ils précisent qu’ils n’étaient pas n’importe qui.