Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
Junior ouvrit un œil et déclara la chansonnette idiote.
— C’est la mère qui est bête, pas l’enfant, protesta-t-il, à moitié réveillé. Les bateaux ont pas de jambes !
— Dors, mon bébé, dors… Maman est là qui t’aime et qui te protège…
Il rugit de bonheur, enfonça sa tête et ses poings dans le ventre de sa mère qui le reçut, des larmes aux yeux, l’enveloppa de ses bras et continua à chantonner dans le noir de la chambre.
— Maman…
Josiane tressaillit sous la douce appellation et resserra son étreinte.
— Maman, tu sais pourquoi La Bruyère a écrit Les Caractères ?
— Non, mon bébé d’amour, mais tu vas me l’apprendre…
Il restait enfoui dans son giron et expliqua à voix basse :
— Eh bien, vois-tu, il aimait beaucoup une fillette dont le père était imprimeur et qui s’appelait Michallet. Il l’aimait d’un amour pur. Elle emplissait son âme de beauté. Un jour, il se demanda quel mariage on lui ferait faire à cette petite puisqu’elle n’avait guère de dot. Alors, il alla trouver le père, le sieur Michallet, et lui donna le manuscrit des Caractères sur lequel il travaillait depuis des années. Il lui dit : « Tenez, mon brave, imprimez donc cette chose et si cela fait un profit, il ira à votre fille et constituera sa dot. » Ce que fit Michallet et c’est ainsi que Mlle Michallet fit un beau mariage… N’est-ce pas admirable, maman ?
— Oui, mon bébé, c’est admirable. Parle-moi encore de La Bruyère. Il m’a l’air d’un type très bien…
— Il faut le lire surtout, tu sais… Quand je saurai lire couramment, je te ferai la lecture. On n’aura plus besoin d’aller au parc, on restera tous les deux et je te tapisserai la tête de belles choses… Car je veux apprendre le grec et le latin pour lire Sophocle et Cicéron dans le texte.
Il fronça les sourcils, sembla réfléchir et ajouta :
— Maman, pourquoi cette ire, tout à l’heure ? Tu n’as pas vu que ce garçonnet, Émile, était stupide et empoté ?
Josiane attrapa une boucle rousse entre ses doigts et la fit glisser d’un doigt à l’autre comme un long fil qu’on passe dans le métier à tisser.
— Je voudrais tant que tu sois comme les autres, comme tous les enfants de ton âge… Je ne veux pas d’un génie, je veux un bébé de deux ans.
Junior resta silencieux un moment puis dit :
— Je ne comprends pas. Je t’évite tant de soucis en m’élevant moi-même… Je croyais que tu serais fière de moi. Tu me fais de la peine, tu sais, en ne m’acceptant pas comme je suis… Tu ne vois en moi que ma différence, mais ne discernes-tu pas aussi à quel point je t’aime et tous les efforts que je fais pour te plaire ? Ce n’est pas parce que je suis différent qu’il faut m’en tenir rigueur…
Josiane éclata en sanglots et l’étouffa de baisers mouillés de larmes.
— Je suis désolée, mon bébé, désolée… Essayons de trouver des moments comme celui-là, tous les deux, des moments où mon cœur s’épanche, où j’ai l’impression que tu es à moi, et je te promets que je ne t’imposerai plus de stupide Émile.
Il lui demanda en bâillant promis ? Elle chuchota promis et il se laissa tomber comme un poids mort dans un sommeil profond.
Le soir, alors que Marcel Grobz se glissait dans le lit conjugal, cherchant de ses gros doigts aux poils roux le doux corps de sa femme, Josiane le repoussa et lui dit :
— Faut qu’on parle…
— De quoi ? demanda-t-il en grimaçant.
Il avait attendu toute la journée l’instant magique où il se poserait sur le corps de Josiane et la pénétrerait lentement, puissamment, en lui murmurant dans l’oreille tous les mots doux qu’il avait engrangés entre des papiers à signer, une colonne d’incendie à réparer, un fournisseur chinois et un fabricant de meubles de cuisine qui refusait de baisser sa marge.
— De ton fils. Je l’ai surpris aujourd’hui à lire Les Caractères de La Bruyère.
— Sacré fiston ! Oh, que je l’aime ! Oh, que je suis fier ! Mon fils, ma chair, mon souverain pontife !
— Et ce n’est pas tout ! Après m’avoir raconté l’histoire de La Bruyère, il a conclu qu’il avait envie d’apprendre le grec et le latin pour lire les classiques dans le texte…
Marcel Grobz jubilait en se grattant le ventre.
— Normal ! C’est mon fils. Si on m’avait un tant soit peu encouragé, j’aurais moi aussi appris le latin, le grec, les belles lettres et les hypoténuses.
— Balivernes ! Tu étais un enfant normal, j’étais une enfant normale et on a fabriqué un monstre !
— Mais non, mais non… Tu vois, Choupette, on a été élevés tous les deux à coups de torgnoles, on nous prenait pour des moitiés d’épluchures et on se retrouve aujourd’hui avec un petit génie… Elle est pas belle, la vie ?
— Sauf que Gladys, tu sais, notre dernière employée…
Marcel chercha. Ces temps-ci, il assistait à un défilé d’employées. Aucune ne restait. Pourtant la paie était joviale et les conditions de travail confortables. Josiane était une patronne respectueuse qui n’avait pas peur de tremper ses doigts dans la javel et souffletait l’impudent qui osait parler de sa « bonniche ». Elle l’avait été si longtemps, une bonniche.
— Elle s’est fait la malle ! Et tu sais pourquoi ?
Marcel se plissait de rire retenu.
— Non ? parvint-il à dire au bord de la congestion.
— À cause de Junior. Il voulait qu’elle lui fasse la lecture, elle voulait faire le ménage !
— C’est quand même moins fatigant de lire de belles œuvres que de récurer les lieux d’aisances…
— Tu parles comme lui, maintenant ! Quand je t’ai connu tu disais « chiottes » comme tout le monde…
— C’est que… Choupette, je lui fais la lecture tous les soirs et forcément ça m’influence… Je le comprends, ce gamin, c’est un glouton, un curieux, il veut apprendre, ne pas s’ennuyer quand on lui parle. Il faut qu’on lui apprenne des choses tout le temps. En plus d’une maman, tu dois être Pic de La Mirandole.
— C’est qui celui-là ? Un pote à toi ?
Marcel éclata de rire et la chiffonna dans ses bras.
— Arrête de te faire du jus de cervelle, ma tourterelle. On est si heureux tous les trois et tu introduis le malheur avec tes questions…
Josiane bougonna quelques mots incompréhensibles et Marcel en profita pour glisser la main sur son sein.
— Tu ne trouves pas qu’il est vraiment très rouge ? reprit Josiane en s’écartant. Il a l’air en colère tout le temps… il est rouge furieux. Il me fait peur… J’ai peur aussi de ne plus arriver à le suivre, j’ai peur qu’il me méprise. Je n’ai pas fait l’ENA, moi ! Je sors pas de l’École nationale de l’admiration !
— Mais il s’en fiche, Junior, il est bien au-dessus de ça ! Tu sais ce qu’on va faire, Choupette, on va engager un précepteur, rien que pour lui. Il a pas besoin d’une nounou, cet enfant, il a besoin qu’on le nourrisse à la petite cuillère de savoir frais, qu’on lui apprenne la surface de la Terre, le grec et le latin, pourquoi la Terre tourne et pourquoi elle est ronde et comment elle ne finit pas maboule dans l’infinité de l’espace. Il exige qu’on lui enseigne l’usage d’une règle, d’un compas, la règle de trois et les racines carrées…
— Et pourquoi on dit racines carrées, d’abord ? Ce ne sont ni des racines ni des carrés ! Non, mon gros loup, avec un précepteur, je vais me sentir encore plus abandonnée. Encore plus ignare…