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Un jeu cruel

Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:

Duncan Chalk est à la tête d’une entreprise de divertissements florissante, les plus grands sites touristiques lui appartiennent, et il a la particularité de se nourrir des émotions et des souffrances d’autrui. Afin d’assouvir ses appétits et ceux d’un public toujours plus avide d’images-chocs, il met sous les feux des projecteurs deux êtres brisés, deux monstres que tout sépare : Lona Kelvin, une adolescente de dix-sept ans à qui on a prélevé des centaines d’ovules, jeune vierge mère de cent enfants ; Minner Burris, astronaute remodelé, reconstruit de la tête aux pieds par d’impitoyables extraterrestres. De leur rencontre va naître une histoire riche en émotions, à même de satisfaire les besoins des gens normaux, monstres assoiffés de sensations fortes. Ode à la tolérance, critique acerbe de la société du spectacle, histoire d’amour improbable… Avec Un jeu cruel, grand roman de science-fiction, Robert Silverberg fait preuve, une fois de plus, de son immense talent.
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— Tous deux étaient un peu sur leur quant-à-soi, mais fondamentalement, ils sympathisent. Aoudad estime que les choses marcheront bien.

— Avez-vous déjà prévu leur itinéraire ?

— On est en train d’y travailler. Luna Tivoli, Titan, toute la croisière interplanétaire. Mais nous commencerons par l’Antarctique. Le transport, l’hébergement, tous les détails sont au point.

— Très bien. Une lune de miel cosmique ! Et même peut-être un petit peu de joie pour égayer l’histoire. Si jamais il se révélait fertile, ce serait quelque chose ! Quant à elle, nous sommes payés pour savoir qu’elle l’est !

— À propos, dit d’Amore d’un air contraint, la femme Prolisse est en train de subir les tests.

— Ah bon ? Vous l’avez donc eue ? Splendide ! A-t-elle fait des façons ?

— On lui a raconté une histoire plausible. Elle est convaincue que l’on cherche à savoir si elle n’a pas attrapé de virus extra-terrestres. Quand elle se réveillera, nous connaîtrons les résultats de l’analyse spermatique et nous saurons à quoi nous en tenir.

D’un brusque mouvement du menton, Chalk remercia d’Amore qui s’esquiva. Une fois seul, l’obèse sortit l’enregistrement magnétoscopique de la rencontre d’Élise et de Burris et l’introduisit dans le lecteur pour le visionner une fois encore. De prime abord, il s’était prononcé contre la visite d’Élise en dépit de l’insistance d’Aoudad. Mais il n’avait pas tardé à se rendre compte des avantages qu’offrait cette confrontation. Burris n’avait pas vu de femme depuis son retour. Et d’après Aoudad (qui était bien placé pour le savoir !), la signora Prolisse était consumée de désir pour le corps tourmenté du coéquipier de son défunt époux. Alors, pourquoi ne pas les mettre en présence pour voir la réaction de Burris ? On ne fait pas faire une saillie spectaculaire à un taureau primé sans avoir effectué quelques tests préalables.

L’enregistrement était détaillé et explicite. Trois caméras clandestines dont le diamètre des objectifs ne dépassait pas la largeur de quelques molécules avaient tout enregistré. Chalk avait déjà visionné la scène trois fois mais il y avait toujours de nouvelles subtilités à découvrir. Le voyeurisme, à vrai dire, ne l’excitait pas particulièrement. Il avait des moyens plus raffinés d’assouvir son plaisir et le spectacle de la bête à deux dos n’avait d’intérêt que pour des adolescents. Mais il était utile d’avoir une idée de la performance de Burris.

Chalk passa rapidement sur la conversation préliminaire. Comme le récit que Burris lui faisait de ses aventures paraissait assommer Élise ! Et comme il avait l’air effrayé quand elle se montra nue à lui ! Qu’est-ce qui le terrifiait ainsi ? Ce n’est pourtant pas la première fois qu’il voit une femme, songeait Chalk. Évidemment, ses expériences amoureuses remontaient à sa vie antérieure. Peut-être appréhende-t-il qu’elle trouve son nouveau corps hideux et qu’elle le repousse à l’instant critique. La minute de vérité… Cela méritait réflexion. Les caméras ne pouvaient rien révéler des pensées ni même des émotions de Burris et Chalk n’avait pris aucune disposition pour détecter ses sentiments profonds. Aussi devait-il procéder par déduction.

L’astronaute était indiscutablement dans ses petits souliers et la dame était indiscutablement déterminée. Chalk étudia avec attention la tigresse nue qui prenait la mesure de sa proie. En un premier temps, Burris paraissait être prêt à repousser ses avances. Comme si le sexe ou, en tout cas, Élise ne l’intéressait pas. Avait-il trop de grandeur d’âme pour s’envoyer la veuve de son ami ? Ou avait-il encore peur de s’abandonner, si irrésistible et évident que fût le désir de sa partenaire ? Bon… Maintenant, il était nu, lui aussi. Élise ne se décourageait pas. Les médecins qui avaient examiné Burris à son retour avaient affirmé qu’il était toujours capable de faire l’amour – pour autant qu’ils pouvaient le dire – et, manifestement, ils ne s’étaient pas trompés.

Les bras et les jambes d’Élise brassaient l’air. Chalk tiraillait ses bajoues tandis que, sur l’écran, les deux petits personnages se livraient aux rites amoureux. Oui, Burris était encore capable de faire l’amour, c’était incontestable. Duncan cessa de s’intéresser au couple qui approchait du paroxysme. L’enregistrement prit fin sur une dernière image de l’homme et de la femme allongés côte à côte, épuisés, sur le lit dévasté.

Il était capable de faire l’amour, mais était-il capable de procréer ? Les agents de Chalk avaient intercepté Élise au moment où elle était sortie de la chambre. Quelques heures auparavant, la femme impudique gisait, inconsciente, cuisses écartées, sur une table d’examen. Mais Duncan avait le pressentiment que, cette fois, il allait être déçu. Il contrôlait beaucoup de choses mais pas toutes.

D’Amore réapparut.

— Le rapport vient d’arriver.

— Alors ?

— Son sperme n’est pas fécond. Les médecins y perdent leur latin mais ils affirment catégoriquement que sa semence est stérile. Les extra-terrestres ont dû également intervenir à ce niveau.

— C’est dommage, soupira Chalk. Voilà une éventualité qui s’évanouit. Il ne fera pas d’enfants à la future Mme Burris.

D’Amore s’esclaffa.

— Elle a suffisamment de bébés comme ça, ne pensez-vous pas ?

Le mariage des âmes

Après la sensuelle Élise, la jeune fille n’inspirait guère Burris mais il la trouvait sympathique. C’était une enfant douce, pathétique et fragile. Pleine de bonnes intentions. Le cactus en pot qu’elle lui avait apporté l’avait touché. C’était un cadeau trop modeste pour ne pas être un geste purement amical. En outre, l’aspect physique de Minner ne la terrorisait pas. Elle était bouleversée, oui. Elle avait un peu la nausée, oui. Mais elle le regardait dans les yeux sans trahir la moindre horreur.

— Vous êtes de la région ? s’enquit-il.

— Non. J’habite l’Est. Mais asseyez-vous. Ne restez pas debout à cause de moi.

— Ne vous inquiétez pas. Je suis très vigoureux, vous savez.

— Vous êtes à la clinique pour vous faire opérer ?

— Non, juste pour des tests. Ils pensent qu’ils pourront me sortir de ce corps et me mettre dans un autre, plus normal.

— Ce sera merveilleux !

— Ne le répétez à personne, mais je crois bien que ça ne marchera pas. Le corps en question se trouve à l’heure actuelle à des millions de kilomètres dans l’espace et avant qu’ils le ramènent sur la Terre…

Il tripotait le cactus posé sur la table de chevet.

— Et vous, pourquoi êtes-vous en clinique, Lona ?

— Il a fallu qu’on me soigne les poumons. Ainsi que le nez et la gorge.

— Le rhume des foins ?

— Je m’étais mis la tête dans un désintégrateur d’ordures, répondit-elle simplement.

Burris eut l’impression fugitive que le sol s’ouvrait sous ses pieds et il dut se cramponner pour ne pas perdre l’équilibre. Ce n’était pas tant ce qu’elle avait dit que sa voix atone qui le sidérait. Un ton tranquille, comme si se faire ronger les bronches par des acides n’était qu’une aimable plaisanterie.

— Vous avez tenté de vous suicider ? balbutia-t-il.

— Oui. Seulement, on m’a retrouvée très vite.

— Mais… pourquoi ? À votre âge ! – Il avait employé un ton paternel et s’en voulait. – Vous avez toute la vie devant vous !

Les yeux de Lona s’élargirent. Pourtant, ils étaient sans profondeur et Burris ne put s’empêcher de faire la comparaison avec les prunelles incandescentes d’Élise.

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