Vipère au poing
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #1
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253001454
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Vipère au poing». Краткое содержание книги:
Cri de haine et de révolte, ce roman, largement autobiographique, le premier d'Hervé Bazin, lui apporta la célébrité et le classa d'emblée parmi les écrivains contemporains les plus lus du XXe siècle.
A midi, nous déjeunons, sur l'herbe, aux portes du village. Mme Rezeau nous a pourvus d'œufs durs, de salade de haricots et de pommes de terre en robe de chambre (je proteste au passage ; on devrait dire : pommes de terre en robe des champs). Elle nous en a pourvus pour deux ou trois jours. Économie. Souci de nous gâcher notre plaisir. Hormis les œufs, rien n'est mangeable. Nos provisions sont affreusement salées.
— Ce soir, nous dînerons chez un traiteur, déclare M. Rezeau, qui affectionne ce mot noble et ajoute aussitôt dans notre style : Fine nous a donné des saloperies.
Il ne précise pas : « Sur l'ordre de votre mère », mais nous autorise à le penser. Faut-il le dire ? Nous trouvons que son silence est un peu lâche. On n'abandonne pas si vite ce que l'on a soutenu si longtemps de son autorité.
Compulser les registres de l'état civil et, surtout, se faire confier les plus anciens d'entre eux par ces secrétaires de mairie qui sont la plupart du temps instituteurs, donc communistes, ce n'est pas une petite affaire. Le nom des Rezeau et la qualité de la carte de visite de notre père ne les impressionnent pas toujours. Il faut quelquefois aller voir le maire ou l'adjoint, expliquer le coup, longuement, à des paysans obtus ou méfiants, savoir distinguer ceux d'entre eux qui attendent un pourboire et ceux qui s'en offenseront. M. Rezeau, reconnaissons-le, ne s'en tirait pas trop mal.
Le secrétaire de mairie de Doué-la-Fontaine fut charmant. Il portait barbiche, lorgnon et col cassé, comme les portera Tafardel. Mais il laissait percer des opinions respectueuses de l'ordre établi.
— Un type très bien, décida notre père, un malheureux qu'on laisse moisir dans ce trou, parce qu'il n'est pas franc-maçon.
Pendant trois heures, nous nous penchâmes sur les grimoires de feu les curés de Doué. Nous rencontrâmes quelques ancêtres, notamment ce Louis Rezeau qui, à plusieurs reprises, reconnaissait des enfants comme « nés de ses œuvres ». Papa tournait pudiquement la page, en cherchait d'autres, plus pompeuses, où dormaient ces paraphes compliqués, lacés, relacés, de la prétention bourgeoise, ou ces signatures en forme de coups d'épée (« Sa main digne, quand il signe, égratigne le vélin ») des écuyers et autres seigneurs, ou enfin ces croix pesantes et rudes comme l'existence des paysans qui les tracèrent.
Si vaine que soit la constitution d'un arbre généalogique, où pend toujours une quantité considérable de bois mort (cet arbre poussant dans le passé, on devrait logiquement dire une racine généalogique), si vaine que soit la recherche et le dosage plus ou moins truqué d'une ascendance, je ne dédaigne pas totalement ce petit jeu. L'origine de mes vingt-quatre paires de chromosomes m'intéresse. Mais surtout le dépouillement d'un registre présente en lui-même un attrait analogue à celui du miracle de Lazare. L'acte de naissance de ces morts du XVIIe siècle, qui n'ont même plus de tombe, les restitue partiellement à la vie. Tandis que mon père, avec ce vain instinct de collectionneur qu'il manifestait en toutes choses, accumulait les notes, épinglait les dates, donnait de subtils coups de filet dans le temps et dans l'espace, j'aimais derrière lui m'emparer des registres, choisir un nom (ce nom fourni par le baptême au hasard de la conception), le suivre de page en page. Quelquefois, il s'arrêtait tout de suite, ainsi que beaucoup d'autres, rayés par une épidémie. Quelquefois, on le retrouvait sur deux, trois, cinq, dix registres successifs, baptisé, marié, remarié, père de plusieurs enfants, parrain de beaucoup d'autres, témoin de ses amis, enfin « décédé muni des sacrements de notre mère la sainte Église ». La grande histoire peut mépriser ces humbles en elle anonymes, comme sont en nous anonymes les millions de globules de notre sang. Mais ni elle, ni la petite histoire, ni même le roman, quelles que soient les précisions et la couleur de son récit, ne peuvent donner ce caractère d'authenticité, ce parfum de fleur desséchée qui a pourtant fleuri. Soit dit en passant, il arrive que des fleurs bi ou tricentenaires soient collées sur les feuillets des registres, et c'est injustement à Doué-la-Fontaine que j'ai retrouvé l'acte de naissance d'une certaine Rose-Mariette Rezeau, fille de noble homme Claude Rezeau et de dame Rose Taugourdeau…
— Aucun intérêt, fit mon père. J'ai suivi la piste. Elle est morte à seize ans, l'année du choléra.
Elle était morte à seize ans, en effet, la petite arrière-grand-tante. Elle était morte, voilà deux cent dix-huit ans, mais son acte de naissance était toujours orné d'un pétale de rose, qu'avait collé sa maman, qui ne savait sans doute pas signer et qui pourtant avait su signer mieux que tous les autres, mieux que Folcoche, certainement, cette spécialiste du cunéiforme, ne l'avait su faire à mon baptême.
Je suis, vous le savez bien, un peu sacrilège. J'emportai le pétale de rose. Aucun amoureux ne l'aurait mieux conservé que moi. Je lui trouvai une cachette sûre : au milieu de mon scapulaire, entre un morceau de toile « ayant touché sainte Thérèse de l'Enfant Jésus » et l'image imprimée sur flanelle et lavée de sueur de Notre-Dame des Sept-Douleurs.
De Doué-la-Fontaine, nous eûmes le temps, dans la même journée, d'aller essuyer la poussière de quelques vieilles reliures, à Vihiers, puis à Trémentines. A huit heures moins le quart, le secrétaire de mairie de cette dernière localité nous mettait poliment à la porte, et nous allions coucher à Cholet.
Avec des fortunes diverses, les deux jours suivants furent employés à prospecter généalogiquement les Deux-Sèvres et la Vendée. Le soir du troisième jour, quittant la région où nous avions des chances de rencontrer des ancêtres dans leurs linceuls de papier jauni, nous nous lancions à travers la Charente, ce département qui a la forme d'un foret, coincé entre l'autre Charente (qui n'est pas inférieure, mais maritime), et la Dordogne truffée. L'étape obligatoire était Montenveau-sur-la-Dronne, dont le curé, à l'époque, s'appelait Toussaint Templerot.
« Ce gaillard-là m'a sauvé la vie en me transportant sur son dos, entre les lignes, lorsque je fus blessé pour la seconde fois », nous avait dit notre père.
L'abbé Templerot méritait bien l'épithète de gaillard. A notre arrivée, vers vingt heures, un géant d'un mètre quatre-vingt-sept poussa la porte de son presbytère et accola M. Rezeau, qui avait l'air très ému et nous découvrit un nouvel aspect de sa mentalité. Comment pouvait-il donc refouler pendant des années des affections apparemment si profondes ?
— Mon vieux Templerot ! s'exclamait cet homme disert, soudain dépourvu de mots.
— Sacré Jacques ! répondait le curé, qui n'avait pas le coup de gueule plus nuancé. Sont-ce là tes gamins ?
Mes quatorze ans tout ronds, les quinze ans et demi de Frédie allaient s'offusquer du terme, mais Templerot ne nous en laissa pas le temps. L'un après l'autre, nous fûmes soulevés de terre et embrassés de façon sonore. Ce curé, décidément, ne ressemblait pas aux abbés que nous avions connus jusqu'alors et dont l'affection, les jours de gala, allait jusqu'au baiser de paix, ce frotti-frotta de joues mal rasées.
— Entrons chez moi, reprit Templerot. Vous ne serez peut-être pas aussi dorlotés que dans votre manoir, mais la Marguerite a fait pour le mieux.
Je pense bien ! Jamais je n'avais vu tant de victuailles sur une table. Les assiettes étaient de faïence et les couverts d'aluminium, mais la selle d'agneau, le canard rôti aux navets, l'île flottante, le blanc cacheté, le rouge poudreux nous affolèrent.
— Arrête, Templerot ! Ces enfants n'ont pas l'habitude de pareilles agapes.
— C'est bien pour ça qu'ils sont ch'tifs, disait la Marguerite, tout en servant. Le vin, c'est la force de l'homme. Dans vos pays de là-haut, le vin est pâle. N'y a pas de soleil dedans.