Vipère au poing
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #1
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253001454
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Vipère au poing». Краткое содержание книги:
Cri de haine et de révolte, ce roman, largement autobiographique, le premier d'Hervé Bazin, lui apporta la célébrité et le classa d'emblée parmi les écrivains contemporains les plus lus du XXe siècle.
Le curé déboutonnait sa soutane. M. Rezeau, mais oui, notre père, qui devenait aujourd'hui « Jacques, de la cote 137 », déboutonna également son gilet bleu ardoise. Je me trouvais au bas bout de la table et, l'estomac surchargé, je considérais dans une sorte de rêve la salle à manger du presbytère qui n'était point tendue, comme la nôtre, de verdures des Gobelins, pleines de perroquets, d'oiseaux indéfinis, de nébuleux châteaux. Les murs, absous à la chaux une fois par an, ne comportaient même pas le décor de pieux chromos cher au curé de Soledot. Pas une bondieuserie, hormis le crucifix de plâtre où trottinaient des mouches. La fenêtre donnait sur un jardin ratissé au petit poil, où prospérait un figuier, certainement point stérile comme celui de la parabole. Je n'étais déjà plus très conscient.
— Marguerite, donne-nous la goutte.
La goutte m'acheva. Je ne saurais rien vous dire de plus. Le colosse, en riant aux larmes, m'emporta dans ses bras, me déposa au creux d'un immense lit de campagne tout mou, tout chaud, où je m'endormis aussitôt.
Je me réveillai le lendemain matin, ou, plus exactement, je fus réveillé par Marguerite qui m'apportait sur un plateau un bol de chocolat flanqué de brioches et de tartines beurrées.
— Ça-va-ti, mon gars ?
Cette familiarité me choquait bien un peu, mais je me laissai embrasser de bonne grâce.
— Je me lève tout de suite, mademoiselle.
— Mademoiselle ! C'est Marguerite que je m'appelle. Et puis tu vas déjeuner au lit. Quand j'étais gamine…
Déjeuner au lit ! Je ne croyais pas que ce privilège pût appartenir à toute autre personne que Folcoche. Je ne me fis cependant pas prier et j'attaquai les brioches tandis que Marguerite continuait à m'expliquer comment la dorlotait feu sa mère, jadis épicière… Oh ! épicière ! Quel dommage ! Marguerite appartenait donc à une des classes les plus viles de la société.
Le chocolat expédié, — ce premier chocolat qui reste dans ma vie une date beaucoup plus importante que celle de ma première communion, — je me sentis soudain couvert de honte.
— Et la messe ? est-ce que j'ai manqué la messe ?
Car il ne me venait point à l'idée de dédaigner le saint sacrifice célébré par un curé qui m'hébergeait si bien.
— Aujourd'hui n'est pas dimanche, répondit calmement la brave femme. Dors encore un peu. Je viendrai te chercher pour aller aux fraises.
— Des fraises, déjà ! Chez nous, elles ne seront pas mûres avant un mois. Et puis on les garde pour les invités.
— C'est qu'ici, repartit fièrement la bonne du curé, nous ne barbotons pas dans le brouillard. Et les invités de M. Templerot, c'est toi, c'est les neveux de M. Templerot, c'est même les petits oiseaux. Y en a six planches qui ont passé l'hiver dans le crottin.
Un pays de cocagne, en un mot. Absolument dépaysé, je passai au bleu la prière du matin — dans une cure, Seigneur ! — et, sur le coup de dix heures, je rejoignis Frédie, qui se gavait de fraises des quatre-saisons, dans un jardin bon enfant où les fleurs côtoyaient les légumes. Personne pour nous surveiller. Ce laisser-aller n'était-il pas un piège tendu à notre discrétion ?
— Vas-y mou ! Il ne faut pas que cela se voie de trop. Mais où est papa ?
— Il a pris son filet à insectes et, bras dessus, bras dessous, est parti avec Templerot.
— M. le curé de Montenveau ! rétorquai-je.
— Non, insista Frédie. Ici, les titres honorifiques et les titres de rente n'ont pas cours.
Je ne sais pas trop où Frédie avait déniché cette formule. Ses quinze ans et demi commençaient à devenir quelque peu révolutionnaires. En mots, d'ailleurs, en mots seulement.
Notre père rentra peu après, toujours flanqué de son ami, qui, de loin, m'interpella :
— Petit misérable ! C'est ainsi que tu fais honneur à mes vins ! Ah ! ces buveurs de cidre, quelle petite race !
— Ils ne boivent même pas de cidre à la maison, rectifia doucement notre père, mais de l'eau.
— Oh ! protesta le curé, mettant toute sa réprobation dans cette seule exclamation. Et tu laisses faire ?
— Ma femme, vois-tu, a des conceptions personnelles sur l'éducation des enfants.
Templerot se souciait fort peu de Mme Rezeau, qu'il devait imaginer autoritaire, rude, mais certainement bonne épouse et bonne mère.
— Ne profite pas de son absence pour m'abîmer le profil de ta femme, conclut-il en riant.
Silencieusement, je l'approuvais. Folcoche ne devait pas être attaquée en dehors de La Belle Angerie. Je n'aime pas enfoncer les aiguilles dans le dos des gens.
Aussitôt après le déjeuner, nous reprîmes la route. Nous avions l'intention de coucher chez un autre camarade de notre père, le baron de la Villéréon, châtelain à Sigoules, mais ce dernier se contenta de nous offrir un verre de cassis. Nous dûmes pousser jusqu'à Mas-d'Agenais, où l'ancien caporal de M. Rezeau tenait une grosse ferme. Il nous reçut, lui, à bras ouverts, malgré l'heure tardive. Encore une fois, je pus constater combien mon père était l'homme de son décor. Malgré ses prétentions généalogiques, le véritable défenseur de la morgue Rezeau, de la dynastie Rezeau, des manières Rezeau, ce n'était point lui, mais notre mère, cette Pluvignec, qui ne se commettait jamais. Ce soir-là M. Rezeau se trouva fort bien d'une soupe aux choux, servie directement dans son assiette par la fermière, se lança dans de longues considérations sur les assolements et les fumures, puis s'en alla se coucher en notre compagnie dans le grenier où trois lits de camp avaient été sommairement dressés parmi les tas d'oignons et les sacs de semences. Je sus ainsi qu'il portait des caleçons longs et qu'il ronflait.
Le lendemain, à midi, le même M. Rezeau était redevenu un homme du monde aux gants distingués. Nous avions traversé le Lot-et-Garonne sans nous arrêter et nous arrivions pour l'angélus au château de Poli, perché sur une des collines d'Armagnac, entre la Gélise et la Douze.
Il avait fort grand air, ce château, et son propriétaire, à première vue, ne le déparait pas. Long vieillard à favoris blancs, l'ex-magistrat fit une entrée solennelle dans le grand salon, où l'on venait de nous introduire. Sa fille le flanquait de tulle rose. Il n'en paraissait que plus austère. Cependant ses paupières tremblotaient curieusement.
— Mon cher maître, commença-t-il avec emphase, je vous suis infiniment obligé de la célérité…
— Papa, coupa très vite Mlle de Poli, ce n'est pas votre notaire, mais votre ami Jacques Rezeau.
— Ah ! c'est votre petit Rezeau. Comme je suis content de vous revoir, mon enfant !
Ainsi, depuis la Chine, le comte de Poli était devenu gâteux. Notre père tiqua : toute l'entomologie française, cette science sérieuse, se trouvait atteinte avec lui. Mais Yolande de Poli pansa immédiatement la plaie : elle avait un sourire cotonneux tout à fait adéquat. Rien qu'à la voir une seconde, on pouvait comprendre à quel point l'expression « tomber en quenouille » était valable pour cette maison. Elle filait, en son éternel sourire, le dernier coton de sa race. Pas vilaine, d'ailleurs, quoiqu'un peu fatiguée. Je commençais à m'intéresser aux visages féminins, et celui-ci ne me déplaisait pas.
— Excusez mon père, mon cher Jacques, implora-t-elle. Sa vue baisse et il reconnaît difficilement ses meilleurs amis.
Leur poignée de main fut molle et fidèle. Pour la forme, et cette fois sans sourire, la jeune fille demanda :
— Comment va Mme Rezeau ?
— Étonnamment mieux ! répondit-on avec ambiguïté.
Nous fûmes présentés. Avec une certaine négligence. Un nouveau personnage, M. Rezeau joli cœur, se composait devant nous.