Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Bismarck tenait pour une grande qualité de l’homme d’État la capacité à avoir « deux fers au feu ». Les « deux fers » d’Alexandre Ier sont ses deux secrétaires d’État. L’un – Nesselrode – est un conservateur convaincu ; admirateur de Metternich, il prône une politique pro-autrichienne. L’autre – Capo d’Istria – est opposé au « système autrichien » et partisan d’une monarchie constitutionnelle. Karamzine qualifie Capo d’Istria d’« homme le plus intelligent, aujourd’hui, à la Cour ». L’empereur, quant à lui, met en avant, tantôt l’un, tantôt l’autre de ses secrétaires d’État, changeant de politique à son gré.
Napoléon défait, les vainqueurs décident d’instaurer un nouveau système politique en Europe. Le 14 septembre 1815, à Paris, Alexandre, François Ier d’Autriche et le roi de Prusse Frédéric-Guillaume signent « l’Acte de la Sainte-Alliance ». L’Angleterre refuse officiellement de s’y joindre, mais accepte d’en respecter les principes. En novembre, Louis XVIII rallie l’Alliance. Dans les années 1815-1817, presque tous les États d’Europe en deviennent membres, à l’exception de la Turquie et du Vatican.
Le texte de la Sainte-Alliance est inhabituel pour les documents diplomatiques du temps. « Au nom de la Très Sainte et Indivisible Trinité », deux empereurs et un roi s’engagent à défendre les « préceptes de la justice, de la charité chrétienne et de la paix » ; ils déclarent qu’« unis par les liens d’une authentique et indéfectible fraternité » et s’estimant compatriotes, ils se prêteront mutuellement aide, appui et assistance. En prenant connaissance de l’acte, François Ier déclare : « Si c’est un document religieux, l’affaire est du ressort de mon confesseur, et s’il est politique, il concerne Metternich. » Ce dernier, à son tour, qualifie le texte de « mélange d’idées libérales, religieuses et politiques ».
Le chancelier autrichien a raison : le pacte de la Sainte-Alliance combine les rêves et fantaisies d’Alexandre Ier à des projets politiques dont la réalisation est soumise à ces rêves et fantaisies. La campagne déployée par le gouvernement russe, qui veut expliciter les idées et les objectifs de la Sainte-Alliance, y attirer de nouveaux membres, souligne l’essentiel : la diplomatie russe se fixe pour but de défendre la paix en Europe. Acteur enthousiaste de la campagne, Capo d’Istria déclare que les accords signés en 1815, surtout le pacte du 14 septembre, représentent « l’unique système capable de sauver l’humanité ».
La garantie de la paix en Europe, le salut de l’humanité sont le grand souci de l’empereur de Russie, dans les années 1814-1820. Une fois par an voire plus, se tiennent des congrès de la Sainte-Alliance, « rencontres au sommet ». Alexandre n’en manque pas un : Aix-la-Chapelle, Troppau, Laibach, Vérone – partout Alexandre défend les principes suprêmes, partout il prône une politique fondée sur les préceptes de l’Évangile. En 1818, à Aix-la-Chapelle, l’empereur de Russie apparaît en ardent partisan de l’interdiction de la traite des esclaves noirs. Dans la Russie de cette époque, on vend et on achète des hommes en toute liberté et légalité, parfois même sans terre. En théorie, Alexandre est contre l’esclavage, pour les libertés, la Constitution et la fraternité entre les peuples. En outre, il commence à se sentir à l’étroit dans le cadre de l’Église orthodoxe.
Le Haut-Procureur du Très-Saint Synode, le prince Alexandre Golitsyne, un temps bouillant admirateur des Encyclopédistes, découvre une nouvelle foi. Lisant le Nouveau Testament pour la première fois de sa vie, Alexandre Golitsyne se sent inspiré par la vie et l’enseignement du Christ et persuade son ami l’empereur de lire les Évangiles. Alexandre lit donc, lui aussi pour la première fois de sa vie, et se rallie aux vues du Haut-Procureur. La guerre contre « l’Antéchrist » Napoléon, « ennemi du genre humain », se transforme en mission spirituelle : il faut sauver l’humanité.
La progression de l’empereur de Russie et de son armée en Europe, une fois Napoléon chassé de Moscou, prend des airs de pèlerinage mystique. En Livonie, Alexandre fait une visite aux Frères moraves, puis à leur grand monastère de Saxe. En 1814, à Londres, des quakers viennent trouver le tsar russe. Quatre ans plus tard, séjournant à Pétersbourg, ils seront reçus par Alexandre qui leur proposera de prier mentalement avec lui et de s’adonner à la méditation. En 1815, le mystique bavarois Franz von Baader remet personnellement à l’empereur un traité écrit un an plus tôt et intitulé : De la nécessité, engendrée par la Révolution française, d’un nouveau lien intérieur entre la politique et la religion. Le traité est dédié au prince Golitsyne et évoque la nécessité de fonder l’instruction et la politique sur les principes chrétiens, d’élargir le christianisme en empruntant des éléments à d’autres religions et mythologies.
Une baronne balte, Barbara Juliana Krudner (1764-1824), acquiert une grande influence sur l’empereur. Divorcée, écrivain, admiratrice exaltée des mystiques allemands, la baronne Krudner prédit la proche venue du Christ sur le mont Ararat, donc sur les terres du Caucase conquises par les Russes, et le rôle prédominant d’Alexandre dans l’instauration du royaume de Dieu sur terre. Au même moment, à Pétersbourg, Catherine Tatarinova (née Buxhewden), veuve d’un colonel mort au champ d’honneur, prend un fort ascendant sur les cercles de la Cour, en particulier sur le prince Golitsyne. Elle crée un cercle où les idées des Flagellants et des Castrats se combinent aux principes de l’orthodoxie. L’historien américain James Billington compare l’influence de ce groupe de « femmes charmantes » (s’y rattachent également Zinaïda Volkonskaïa et la comtesse Orlova-Tchesmenskaïa) sur les « réactionnaires » de l’entourage d’Alexandre, à celle exercée par les femmes sur les boïars conservateurs, au temps du tsar Alexis Mikhaïlovitch.
Le lexique du pacte de la Sainte-Alliance témoigne de l’ascendant des mystiques sur Alexandre, convaincu par eux que l’Alliance est la réponse à la Révolution française et qu’il est, lui l’empereur de Russie, l’instrument de la main de Dieu. L’influence catholique du début du règne, que la Cour avait héritée de Paul, cède la place à l’influence protestante. Pour Alexandre, l’une et l’autre religions complètent et élargissent, en quelque sorte, l’orthodoxie, ouvrant la voie à la grande fraternité spirituelle des hommes dont il se veut la meilleure incarnation.
Le système de pacification de l’Europe instauré par le congrès de Vienne sur un fondement idéologico-religieux, ne tarde pas à se fissurer. En 1819, à Manheim, un étudiant de la faculté de théologie de l’université de Iéna, Karl Zand, poignarde August von Kotzebu, médiocre dramaturge allemand, longtemps au service de la Russie et qui, depuis 1814, édite une Feuille populaire russo-allemande, promouvant en allemand les principes de la Sainte-Alliance. Zand le tue en tant que « traître à la Patrie » et son « coup de poignard » devient le symbole du combat pour la liberté, le signe du nationalisme moderne naissant.