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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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L’assassinat de Kotzebu, puis l’exécution de Zand font une terrible impression en Russie et ont un puissant retentissement sur les esprits de la jeunesse éclairée. En février 1820, un ouvrier parisien, Louis-Pierre Louvel poignarde le duc de Berry, héritier du trône de France. Pouchkine montre au théâtre un portrait de Louvel, avec cette légende : « Une leçon pour les tsars » et est, pour cela, exilé de Pétersbourg.

L’année 1820 s’ouvre sur la révolution en Espagne. Conduit par Rafael del Riego, un soulèvement militaire contraint Ferdinand VII à rendre au pays la Constitution de 1812, qu’il avait abolie après la victoire sur Napoléon. Trois mois plus tard, la société secrète des Carbonari déclenche une révolution dans le royaume des Deux-Siciles et, en juillet, la garnison de Naples oblige Ferdinand Ier à accorder une Constitution au pays. De nouveaux noms – tel Riego –, de nouvelles notions – les Carbonari – entrent dans le lexique politique du temps, en particulier dans le lexique russe.

Les révolutions du sud de l’Europe visent à instaurer des régimes constitutionnels et à faire l’unité nationale. Les Constitutions doivent brider le gouvernement tyrannique des rois ; quant à l’unité nationale, elle semble nécessaire, l’Allemagne et l’Italie n’existant que comme entités géographiques. Le congrès de Vienne instaure la Confédération germanique, groupant trente-neuf États. C’est un progrès considérable, car ils étaient trois cent soixante en 1789 et quatre-vingt-deux en 1803. Mais les nationalistes ne veulent qu’une Allemagne. Dans les Appenins, le nombre d’États passe de dix à huit.

Le congrès de Troppau (automne 1820) formule le principe de l’intervention : tout État dans lequel triomphe la révolution, est exclu de la Sainte-Alliance ; dans le cas où la révolution menacerait la tranquillité d’autres pays, les puissances alliées auraient le devoir d’intervenir, recourant d’abord aux « exhortations amicales », puis à la « force répressive », afin de rétablir l’ordre. Les révolutions espagnole et italienne, le mouvement national allemand menacent directement les intérêts de l’Autriche. Metternich a besoin d’Alexandre et il tente de persuader l’empereur de Russie que son pays vit dans un calme apparent mais que la révolution le menace à son tour. Venant confirmer les dires du chancelier autrichien, une émeute éclate parmi les soldats du régiment Semionovski, contre l’inhumaine cruauté de leur commandant, le colonel Schwarz. C’est à Troppau que la nouvelle de la mutinerie parvient à Alexandre.

Au printemps 1822, le congrès de Laibach « précise » les fondements du principe d’intervention : la Sainte-Alliance ne rejette pas l’idée de « changements utiles ou nécessaires ». Mais elle ne les admet que lorsqu’ils découlent du « libre vouloir, de la décision mûrie et pesée de ceux à qui Dieu a confié le pouvoir ». L’Alliance autorise la « révolution d’en haut », effectuée par un souverain légitime.

La grande mise à l’épreuve de la Sainte-Alliance sera le soulèvement grec contre la domination turque, pour l’indépendance. Alexandre vit un conflit très dur entre les idéaux et la réalité. Les Grecs se soulèvent contre un monarque légitime, le sultan turc. D’un autre côté, le signal de la révolte a été donné par Alexandre Ypsilanti, fils du hospodar de Moldavie et Valachie, officier de l’armée russe et aide-de-camp de l’empereur. En février 1821, à la tête d’un détachement de cavalerie, il quitte les limites du territoire russe pour engager, à Jassy, la lutte de libération de la Grèce.

La Russie refuse de soutenir les Grecs orthodoxes. « J’abandonne les affaires grecques, déclare Alexandre au congrès de Vérone, car j’ai perçu dans cette guerre les signes révolutionnaires du temps. » Alexandre choisit l’idéologie – la lutte contre la révolution – au détriment des possibilités politiques réelles : un sérieux affaiblissement de la Turquie et la libération de la Serbie, de la Valachie, de la Moldavie et de la Grèce. Les contemporains et de nombreux historiens y voient la main de Metternich, qui ne veut pas affaiblir l’Empire ottoman parce que cela signifierait renforcer la Russie. « Au lieu d’être les porte-drapeaux de la Croix et de la liberté de peuples effectivement opprimés, écrit Nikolaï Danilevski, évaluant la politique d’Alexandre, nous nous sommes faits les paladins du conservatisme… » L’idéologue des slavophiles en conclut : « Plus sincères et désintéressés nous étions en faisant nôtre un point de vue européen, plus profonde était à notre égard la haine de l’Europe qui se refusait à croire en notre sincérité et décelait des plans ambitieux, ténébreux, là où il n’y avait qu’authentique fidélité au légitimisme et au conservatisme européens1. »

La victoire sur Napoléon, qui assure à la Russie un « rôle royal » en Europe, ruine le pays. Au poids de la guerre victorieuse, s’ajoute celui de la politique étrangère. En temps de paix, Alexandre entretient une armée de près d’un million d’hommes (en 1825, elle comptera neuf cent vingt-quatre mille hommes, soit trois fois plus qu’au moment de son avènement), afin de soutenir le système de la Sainte-Alliance.

Les colonies militaires semblent à Alexandre une réponse radicale aux problèmes économiques engendrés par la nécessité de subvenir aux besoins d’une gigantesque armée. Leur existence pendant plus de quarante ans – les dix dernières années du règne d’Alexandre et tout le règne de Nicolas Ier – est le plus bel exemple de réalisation d’une idée utopique que connaîtra la Russie avant 1917. Comme toutes les utopies, elle vient de l’ouest. Mais sa mise en pratique est russe.

La première expérience remonte avant la guerre de 1812. Contournant les conditions de la paix de Tilsitt qui réduisent considérablement les effectifs de l’armée de Prusse, le ministre prussien de la Guerre, Scharnhorst, crée un système de Landweher. Les soldats sont formés au métier des armes, sans quitter leur lieu de résidence. En 1809, la méthode de Scharnhorst est expérimentée en Russie. On installe un régiment de soldats dans le gouvernement de Moghilev. Les paysans des villages cédés à la colonie militaire sont déportés en Nouvelle-Russie ; la plupart meurent en route. Durant la guerre contre Napoléon, Alexandre prend connaissance d’un article du général Servan, ministre de la Guerre en 1793, qui a conçu un projet de colonies agro-militaires. L’article est traduit en russe, car le général Araktcheïev, auquel l’empereur confie la réalisation du projet, possède mal le français.

Dans l’esprit des contemporains et des générations suivantes, les colonies militaires sont indissolublement liées au nom d’Araktcheïev. Le comte Araktcheïev qui, à dater de 1810, préside aux destinées du Département des Affaires militaires au sein du Conseil d’État (auparavant, depuis 1808, il a été ministre de la Guerre), est nommé grand responsable des colonies militaires. Avec un zèle inouï qui n’a d’égal que sa cruauté, il s’attaque à leur organisation. Alexis Araktcheïev est, nous l’avons dit, l’une des figures les plus haïes de l’histoire russe. Il est cependant un organisateur de talent et a beaucoup fait pour préparer l’armée, et avant tout l’artillerie, à la guerre de 1812. Sur sa cassette, Araktcheïev fonde un Corps de Cadets à Novgorod, il crée quelque cent cinquante écoles primaires et établissements professionnels, ainsi que la première École normale de Russie. En même temps, c’est un homme dur, sans cœur, grossier.

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