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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Ces froides considérations géopolitiques se combinent, comme toujours chez Alexandre Ier, avec de beaux rêves de bonheur universel. « Rendre à chaque peuple la pleine et entière jouissance de ses droits et de ses institutions, le placer, ainsi que nous-mêmes, sous la protection d’une union commune, nous préserver et le défendre des ambitions conquérantes – tels sont les fondements sur lesquels nous espérons, avec l’aide de Dieu, ériger ce nouveau système. » Tel est donc le programme d’Alexandre pour l’Europe. Son « système » ne se distingue guère du programme de liquidation des frontières et d’instauration du bien-être universel que prône Napoléon. Or, il n’y a pas de place en Europe pour deux bienfaiteurs.

En pénétrant sur le territoire du grand-duché de Varsovie, les troupes russes reçoivent un accueil froid et maussade des Polonais, tandis que les juifs les acclament, manifestant d’ardents sentiments pro-russes qui sont aussi l’expression de leur animosité envers les Polonais. L’arrivée aux frontières du grand-duché est marquée par la publication du manifeste de la victoire, annonçant que Napoléon est chassé de Russie. Une semaine auparavant, le général York von Artenbourg, qui commande le corps prussien de la Grande Armée, engage des pourparlers secrets avec le général Dibitch, représentant d’Alexandre. Le 30 décembre 1812, à Tauroggen, un accord est signé : le corps prussien déclare sa neutralité, il cesse de se battre aux côtés des Français. Quelques mois plus tard, un traité d’alliance est conclu entre la Russie et la Prusse. « Tauroggen » devient ainsi le symbole d’un tournant inattendu dans les relations russo-germaniques. On l’évoquera, par exemple, en 1922, lors de la signature du traité de Rapallo, entre la Russie soviétique et l’Allemagne, puis en 1939, au moment du Pacte germano-soviétique.

L’alliance de la Russie et de la Prusse forme le noyau d’une nouvelle coalition antinapoléonienne, qui lance des actions militaires contre l’armée française, partiellement reconstituée. La population prussienne – à la différence des Polonais – accueille les soldats russes en libérateurs. En Prusse, puis dans d’autres États germaniques, s’amorce un mouvement populaire contre l’envahisseur français. En juillet 1813, l’Autriche déclare la guerre à la France, ralliant ainsi la coalition contre Napoléon. La Suède, où l’héritier du trône est un Français, le maréchal Bernadotte, en devient le quatrième membre.

En janvier 1813, de retour à Paris après sa funeste campagne de Russie, Napoléon demeure le maître de l’Europe. En octobre de la même année, il ne lui reste que la France. Les armées ennemies atteignent les bords du Rhin. En mars 1814, l’empereur Alexandre Ier, à la tête de son armée victorieuse, fait son entrée dans Paris. Le 6 avril, Napoléon abdique et est exilé à l’île d’Elbe. Le temps des guerres napoléoniennes est désormais révolu. Le retour de l’île d’Elbe, les Cent-Jours ne seront que vaines tentatives : l’Empire de Napoléon s’est effondré. Après une interruption de trois mois passés en combats, le congrès de Vienne, réuni pour redécouper la carte de l’Europe et partager le butin de la victoire, reprend ses travaux. Le 9 juin 1815, le document final est signé à Vienne. La carte de l’Europe est, comme cela apparaîtra par la suite, redéfinie pour cent ans. Mais le traité contient en germe les conflits, révolutions et guerres à venir.

Le rôle principal dans l’anéantissement définitif de l’empire napoléonien est joué par Alexandre Ier. Dès que les armées coalisées atteignent le Rhin, l’Angleterre et l’Autriche inclinent à signer la paix : l’Angleterre veut éviter que la Russie ne renforce démesurément sa position sur le continent ; quant à l’Autriche, elle souhaite faire obstacle au renforcement de la Prusse et juge possible de se contenter du seul affaiblissement de Napoléon (la restauration des Bourbons sur le trône de France n’entre pas dans les calculs des Habsbourg). Le point de vue d’Alexandre l’emporte. La guerre est poursuivie jusqu’à la victoire finale.

Les désaccords entre alliés permettent au représentant de Louis XVIII, Talleyrand, de jouer les médiateurs et de défendre avec succès – compte tenu du contexte – les intérêts de la France. L’Angleterre conserve ses conquêtes maritimes : Malte, Ceylan, le cap de Bonne-Espérance. L’Autriche reçoit l’Illyrie, le Tyrol, la Lombardie et Venise, et retrouve ainsi son influence dans la péninsule italienne. Territorialement, la principale gagnante est la Prusse, grande et constante favorite d’Alexandre. La Russie conserve la Finlande (enlevée aux Suédois en 1809), la Bessarabie (obtenue en 1812) et le grand-duché de Varsovie.

Alexandre rêve d’englober dans l’Empire de Russie tout le territoire de l’ancien royaume de Pologne mais, sous la pression des alliés, il accepte de céder Poznan à la Prusse et la Galicie à l’Autriche. Il garde toutefois le titre de roi de Pologne, ou plutôt de tsar de Pologne, selon l’appellation officielle. Auteur de La Russie et l’Europe qui paraît un demi-siècle après le congrès de Vienne, Nikolaï Danilevski parvient à la conclusion que la guerre de 1812 eut « de grandes conséquences morales pour la Russie. Elle eût pu produire aussi de grands résultats concrets, si, réconciliés avec Napoléon, nous avions laissé l’Allemagne et l’Europe à leur destin15 ».

Cela, Alexandre ne le voulait en aucun cas, persuadé qu’il était de pouvoir influer sur le destin de l’Europe en général et de l’Allemagne en particulier.

7 Le « sauveur de l’Europe »

Après 1815, la Russie eut, de toute évidence, un rôle royal en Europe.

Nikolaï DANILEVSKI.

Alexandre triomphe au congrès de Vienne. Il est le seul monarque à prendre directement part aux travaux de ce « Congrès des Vainqueurs » qui se partagent le butin – les biens du vaincu. Il a derrière lui toute la puissance russe et l’armée stationnée à Paris. Mais c’est lui-même qu’il représente avant tout. Pierre III, nous l’avons vu, regrettait de n’être qu’empereur de Russie et rêvait d’un uniforme de lieutenant prussien. Alexandre, lui, se sent à l’étroit sur le trône de Russie, il rêve des lauriers du sauveur de l’Europe.

Les contemporains soulignent à gros traits le dédain qu’il affiche pour les troupes russes à l’étranger, le peu d’enthousiasme qu’il met à célébrer l’anniversaire des victoires remportées sur les Français, en particulier celui de la bataille de Borodino. L’attitude d’Alexandre envers son empire apparaît le plus nettement, peut-être, dans le choix des responsables de sa politique étrangère. À compter de février 1814, le Collège des Affaires étrangères est dirigé par un diplomate d’origine allemande, Ivan (Johann) Andreïevitch Wedemeyer, qui ne s’est en rien distingué. À ses côtés, toutefois, œuvrent deux secrétaires d’État, les comtes Karl (Karl-Robert) Vassilievitch Nesselrode et Ivan Antonovitch (Jean Antoine) Capo d’Istria (ou Kapodistrias). Le comte Nesselrode (1780-1862), fils d’un diplomate allemand catholique au service de la Russie et d’une mère protestante, juive convertie, occupera le poste de ministre des Affaires étrangères russes pendant quarante ans (1816-1856), plus qu’aucun autre dans l’histoire du pays. Le comte Capo d’Istria (né en 1766 à Corfou, il sera assassiné à Nauplie, en Grèce, en 1831) s’est fait remarquer de la Cour pétersbourgeoise au poste de secrétaire d’État des îles Ioniennes, République créée en 1800 et premier État grec indépendant dans l’histoire moderne, protégé de la Russie. Lorsque, en 1807, aux termes de l’accord de Tilsitt, les îles Ioniennes reviennent à la France, Capo d’Istria, qui continue de croire que seule la Russie est à même d’aider les Grecs à obtenir leur indépendance, est convié à passer au service de la Russie.

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