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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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— JUNIOR ! hurla Josiane. Assez ! Tu entends, assez de… de…

— Persiflages. Oui, tu as raison, mère, j’ai été irrespectueux… Je te prie de m’en excuser.

— ET ARRÊTE DE M’APPELER MÈRE ! Je suis ta maman, pas ta mère…

Il avait repris la lecture de son livre et Josiane se laissa tomber, face à lui, sur un pouf en cuir noir, les mains nouées qu’elle agitait comme un encensoir en essayant de comprendre. Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mais qu’est-ce que je Vous ai fait pour que Vous m’envoyiez ce… cet… Elle ne trouvait pas le mot pour qualifier Junior. Elle fit un effort, se reprit et demanda :

— Où est donc partie Gladys ?

— Elle a donné sa démission. Elle ne me supporte plus. Elle prétend qu’elle ne peut pas faire le ménage et me lire Les Caractères de La Bruyère en même temps. Elle prétend en plus que c’est le livre d’un mort, d’un cadavre, qu’il ne faut pas déranger les morts et nous nous sommes vigoureusement empoignés à ce sujet.

— Elle est partie…, répéta Josiane en se tassant sur son pouf. Mais ce n’est pas possible, Junior ! C’est la sixième en six mois.

— Compte rond. Remarquable. Nous avons donc des employées mensuelles.

— Mais qu’est-ce que tu as fait ? Elle avait l’air de s’être habituée pourtant…

— C’est ce vieux La Bruyère qui lui donne de l’urticaire. Elle prétend qu’elle n’y comprend rien, qu’il n’écrit pas en français. Que les vers grouillants de son cadavre viennent nous narguer. Elle m’a demandé de redescendre sur terre, à mon époque, et alors, pour lui faire plaisir et pour l’occuper, je lui ai suggéré de me trouver une paire de mocassins à ma taille car ces baskets à scratchs jurent terriblement avec ma tenue. Elle a prétendu que ce n’était pas possible et, comme j’insistais, elle s’est mise dans une rage froide et a rendu son tablier. Depuis, j’essaie d’apprendre à lire tout seul et je pense que je vais y arriver. En associant des sons et des syllabes, en travaillant par binômes, ce n’est pas si compliqué…

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! se lamenta Josiane, qu’est-ce qu’on va faire de toi ? Tu te rends compte : tu as deux ans, Junior ! Pas quatorze !

— Tu n’as qu’à compter les années comme pour les canidés, tu multiplies mon âge par sept et j’ai quatorze ans… Après tout, je vaux bien un chien.

Devant l’air abasourdi de sa mère, il ajouta plein de compassion :

— Ne t’inquiète pas, mère chérie, je saurai me débrouiller dans la vie, je ne me fais aucun souci… Qu’as-tu acheté de bon ? Cela fleure le légume frais et la mangue juteuse.

Josiane ne l’entendit pas. Elle ruminait. Pendant des années, j’ai voulu un enfant, pendant des mois et des mois, j’ai attendu, espéré, consulté des spécialistes et le jour où j’ai su qu’enfin, enfin… je portais un bébé, ce jour-là a été le plus heureux de ma vie…

Elle se souvenait comment elle avait traversé la cour de l’entreprise de Marcel pour aller retrouver Ginette, sa copine, et lui annoncer l’heureux événement, comment elle avait eu peur de casser l’œuf dans son ventre en se tordant la cheville et en tombant sur les pavés, comment Marcel et elle s’étaient recueillis, agenouillés devant le Divin Enfant… Elle rêvait de ce bébé, elle rêvait de lui enfiler des grenouillères bleues, d’embrasser ses menottes mignonnes, de lui voir faire ses premiers pas, de le voir tracer ses premières lettres, déchiffrer ses premiers mots, elle rêvait de recevoir des cartes de fête des Mères avec des phrases toutes cassées, toutes bancales, des phrases dont la maladresse fait fondre de bonheur, des phrases qui balbutient en mots éclaboussés de crayons de couleur « Bonne fête maman »…

Elle rêvait.

Elle rêvait encore de l’emmener au parc Monceau, de lui attacher une girafe à roulettes au poignet et de le regarder faire rouler sa girafe dans les allées de graviers blancs sous le grand érable rouge. Elle rêvait qu’il soit barbouillé de Choco BN et elle rêvait de lui nettoyer les babines en grommelant mais qu’est-ce que t’as fait, mon petit cœur d’amour ? en le pressant contre elle, si heureuse, si heureuse de le tenir bien au chaud sur son sein et de le bercer en le grondant parce qu’elle ne savait pas bercer sans gronder. Elle rêvait de l’emmener à sa première école, de le remettre en reniflant à la maîtresse, de le regarder derrière la vitre et de lui faire un petit signe de la main ça va aller, ça va aller, pas plus rassurée que lui qui aurait braillé en la regardant s’éloigner, elle rêvait de lui apprendre à colorier, à faire de la balançoire, à jeter du pain aux canards, à chanter des comptines imbéciles, il pleut, il mouille, c’est la fête à la grenouille, et ils auraient ri tous les deux parce qu’il n’arrivait pas à prononcer grenouille.

Elle rêvait…

Elle rêvait de faire les choses une par une, lentement, doucement, de grandir avec lui en lui tenant la main, en l’accompagnant sur le long chemin de la vie…

Elle rêvait d’avoir un enfant comme tous les enfants du monde.

Et elle se retrouvait avec un surdoué qui, à deux ans, voulait apprendre à lire en déchiffrant Les Caractères de La Bruyère. Et puis d’abord, c’est quoi, un binôme ?

Elle releva les yeux sur son fils et l’observa. Il avait refermé son livre et la contemplait avec bienveillance. Elle soupira oh ! Junior… en caressant la barbe des poireaux qui dépassait du caddie.

— Disons hardiment une chose triste et douloureuse pour toi, mère chérie, je ne suis pas un enfant lambda et, qui plus est, je refuse de me comporter comme ces crétins que tu me forces à fréquenter au parc… De pauvres bambins qui tombent sur leur culotte et braillent quand on leur ôte leur tototte.

— Mais tu ne veux pas faire un effort et essayer de te conduire comme tous les petits garçons de ton âge, au moins lorsqu’on est en public ?

— Tu as honte de moi ? demanda Junior en devenant tout rouge.

— Non… je n’ai pas honte, je suis mal à l’aise… Je voudrais être comme toutes les autres mamans et tu ne fais rien pour m’aider. L’autre jour quand on est sortis, tu as crié salut la bignole ! à la concierge et elle a failli en avaler son dentier !

Junior éclata de rire et se gratta les côtes.

— Je ne l’aime pas cette femme, elle a une façon de me reluquer qui me dégoûte…

— Oui mais moi, j’ai dû lui dire qu’elle avait mal entendu et que tu avais bafouillé bagnole. Elle t’a regardé d’un drôle d’air et m’a dit que tu étais bien précautionneux pour ton âge…

— Elle voulait dire précoce, je suppose.

— Peut-être, Junior… n’empêche que si tu m’aimais, tu essaierais de te comporter de manière à ce que ma vie ne soit pas un long frisson d’angoisse à l’idée de ce que tu vas bien pouvoir sortir !

Junior promit de faire un effort.

Et Josiane poussa un soupir découragé.

Ce jour-là, ils allèrent au parc Monceau. Junior avait accepté la tenue que lui avait proposée sa mère, une tenue tout à fait adaptée à son âge, salopette et doudoune bien chaude, mais avait refusé la poussette. Il s’appliquait à marcher à grandes enjambées afin de développer le grand adducteur et le plantaire grêle. C’est ainsi qu’il appelait les muscles des jarrets.

Ils firent une entrée tout à fait classique dans le parc. Franchirent les lourdes grilles noires en se tenant la main et en souriant benoîtement. Josiane s’assit sur un banc, tendit à Junior un ballon. Il accepta sans broncher, laissa tomber la balle qui rebondit jusqu’à un petit garçon de son âge. Il s’appelait Émile et Josiane le voyait souvent avec sa mère, une femme charmante qui lui adressait de grands sourires et dont elle espérait se faire une amie.

Les deux gamins jouèrent un moment ensemble, mais Junior jouait… comment dire… avec un certain détachement. On sentait bien qu’il réfrénait son impatience. Il envoyait la balle à Émile qui, une fois sur deux, trébuchait en cherchant à la bloquer et se relevait avec difficulté. Quel ballot ! lâcha Junior entre ses dents. La mère d’Émile n’entendit pas. Elle couvait les deux enfants d’un regard attendri.

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