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Vipère au poing

Электронная книга - «Vipère au poing». Краткое содержание книги:

« Vipère au poing », c'est le combat impitoyable livré par Jean Rezeau, dit Brasse-Bouillon, et ses frères, à leur mère, une femme odieuse, qu'ils ont surnommé Folcoche.
Cri de haine et de révolte, ce roman, largement autobiographique, le premier d'Hervé Bazin, lui apporta la célébrité et le classa d'emblée parmi les écrivains contemporains les plus lus du XXe siècle.
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Petit détail dont je me moquais bien ! A la récréation, pour respirer un avant-goût de liberté, j'allai chercher de l'air pur au sommet du taxaudier, mon arbre favori, d'où l'on découvrait toute La Belle Angerie.

XIV

Non, Folcoche tu ne parviendras pas à empoisonner notre joie. C'est en vain que tu as essayé de nous faire tondre avant de partir. Papa s'y est formellement opposé. Il est vrai que j'étais devant lui, rouge et contracté, et qu'il commence à me craindre : quel scandale ce petit meneur ne pourrait-il point déclencher ? Non, Folcoche il faut abandonner certaines petites persécutions qui ne portent plus. Pourquoi avoir rallongé subrepticement les costumes neufs que notre père nous a offerts, afin d'être dignes de lui ? Je sais suffisamment coudre et, dès ce soir, je rétablirai l'ourlet. Pourquoi me donner une cravate qui jure atrocement avec ce complet ? Je ne demanderai pas à notre père de m'en acheter une autre, car il m'enverrait au bain, mais Frédie fera une remarque désobligeante à son égard et M. Rezeau se jettera sur cette occasion d'affirmer son autorité et son bon goût, tandis que je rendrai le même service à mon aîné, dont les chaussures sont éculées.

Et voilà ! L'heure du départ est arrivée. Pour rien au monde tu ne modifierais ton plan, ma mère, mais il faut avouer que ses prémices te coûtent. Allons ! choisis donc un de tes sourires et tâche de jouer le fair-play.

Papa s'est mis en frais. Quel dessous de porte m'a soufflé un jour que la petite de Poli ne lui avait pas été indifférente ? Il est presque moderne, notre vieux, dans un costume bleu ardoise (l'ardoise, c'est très craonnais). Je ne sympathise pas beaucoup cependant avec cette épingle de cravate, qui fut celle de grand-père et qui représente un sanglier d'or aux yeux de rubis. Mais, fait prodigieux, les bottines ont fait place à des souliers bas.

— Ah ! bougonne-t-il, je me tordrai les chevilles avec ces Richelieu.

Enfin, il se glisse dans la Citroën, où Frédie et moi sommes déjà à entassés (sans avoir reçu le baiser en forme de croix, tracé de la pointe de l'ongle). La voiture démarre, les vitesses protestent contre l'inexpérience du chauffeur, qui ne saura jamais les passer correctement. Par la vitre arrière, je considère un instant la silhouette de Folcoche, qui cherche à se tenir droite comme jadis et n'y parvient que péniblement. Cropette rentre déjà, accentuant son allure déhanchée, ce qui est signe chez lui de profond mécontentement. L'oblat fouille dans sa poche et en tire son mouchoir médaillé. De l'autre main, il esquisse une bénédiction. Bye-bye, tout le monde !

La route d'Angers est hideuse. D'interminables haies détruisent l'horizon. Tous les cent mètres, une barrière à bascule, dont les poids sont remplacés par de grosses pierres. Elles portent, peintes en blanc, les initiales du propriétaire, et ces initiales, qui sont souvent les mêmes durant des kilomètres, nous rappellent que nous sommes ici en terre quasi féodale. Par leurs trouées, on aperçoit des pommiers en fleur, des champs de colza qui font chanter canari le printemps, des paysans de velours côtelé. D'innombrables carrefours précédés de triangles jaunes. Les chemins creux qui s'en échappent ont tous l'air d'une petite ligne de chemin de fer : ce sont les ornières pleines d'eau qui trompent l'œil.

— Eh bien, mes enfants, vous n'êtes pas loquaces. Avez-vous déjà le mal du pays ?

— Ça, répond Frédie, pas question. Papa sourit et fredonne :

— Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ? Puis, d'une voix de basse-taille :

— Partout ailleurs !

Pour un homme de goût, c'est un peu patte d'éléphant dans le plat d'épinards. Mais tel sera toujours notre pauvre vieux quand il cherche la camaraderie de ses fils. Il force la note, il devient compromettant. On ne sait jamais sur quel pied danser avec ce Jupiter, dès que Junon cesse de lui préparer ses foudres. Frédie récite sa leçon, avant que nous n'atteignions Angers et ses boutiques propices.

— Tu aurais pu mettre une autre cravate, mon vieux. La tienne est horrible.

— Et puis après ! Nous n'allons pas chez le prince de Galles. D'ailleurs, tu as quelque chose à dire, avec tes pompes de mendiant !

M. Rezeau jette un coup d'oeil, enregistre et opine : — Vous ne serez jamais fichus de vous nipper convenablement. Nous ferons le nécessaire à Angers.

Angers. Cinq minutes d'arrêt. Sa cathédrale Plantagenet. Sa maison d'Adam. Putains et nonnes à égalité. Étudiants. Ralliement. L'ange qui joue à saute-mouton du monument aux morts. Une ville où l'on pense bien. Rectifions : une ville où l'on pense « biens ». Prendre de préférence le trottoir de droite ou le quai de droite, le long de la Maine.

M. Rezeau met la main au portefeuille, entre avec nous aux Dames de France, rue d'Alsace (comme ces noms flattent l'oreille !). On achète en courant une cravate bleue et une paire de souliers jaunes, parce que Frédie les veut jaunes, malgré tous les conseils de son père qui trouve le noir beaucoup plus cligne. Et l'on repart.

Le programme est chargé. Nous n'allons pas seulement dans le Gers convertir le comte de Poli à la diptéromanie. Nous allons, en passant, cueillir des renseignements essentiels sur certains de nos ancêtres, les plus nobles, bien entendu, car il est inutile de s'inquiéter des autres. M. Rezeau, depuis quelque temps, est tout à fait mordu pour la science de d'Hozier. Exactement depuis qu'il a découvert que nous descendions des barons de Cherbaye et de cette autre famille qui portait le nom curieux de de Tanton et avait droit à ces prodigieuses armoiries : d'azur à deux fleurs de lis et demie. Quel passionnant mystère !

Sans doute les de Tanton avaient-ils reçu du roi ces armes étonnantes depuis qu'un des leurs, portant devant le souverain l'écu de France… Ce ne sont que suppositions, bien sûr, mais, sans doute, était-ce à Bouvines. Sans doute ce Tanton a-t-il protégé le roi de la malemort. Sans doute reçut-il, ce faisant, quelque mauvais coup, partageant en deux la troisième fleur de lis, ce dont son maître bienveillant voulut éterniser la mémoire. Frédie, irrévérencieusement, prétend bien que ce pourrait être non pas une histoire de lis mais une histoire de lit royal. Toujours est-il qu'il y a du roi là-dedans. Et nous, Rezeau, descendants des de Tanton, nous sommes tout de même roturiers, malgré nos armoiries (de gueules au lion d'or passant) enregistrées sous Louis XVI, au titre bourgeois, malgré nos alliances avec la fleur des pois de ce royaume, inconsidérément devenu république.

Nous rendons enfin visite, selon un itinéraire soigneusement tracé au crayon bleu sur le guide Michelin, à certains camarades de guerre de M. Rezeau. Car, je ne vous l'ai peut-être pas encore dit, mais Monsieur a fait la guerre. Il était réformé au début des hostilités, réformé pour déficience générale, mais un Rezeau, en ce cas-là, s'engage immédiatement et, reconnaissons-le, jamais dans l'intendance. M. Rezeau a donc fait la guerre et en a la croix. Il garde de son séjour à Verdun une extrême fierté, l'horreur des poux (ces hémiptères !), une certaine tolérance pour La Marseillaise et La Madelon, enfin une glorieuse blessure. Une blessure… dans le dos, vous avouerez que c'est embêtant pour un engagé volontaire, que c'est une infâme déveine, car il a été touché, notre héros de père, par une balle rasante, alors qu'il rampait vers une mitrailleuse boche, alors que son dos, en quelque sorte, attaquait le premier !

Je vous raconte toutes ces choses, j'en fais une petite salade. Ne me croyez pas inconséquent. Pour la nième fois, papa nous les raconte, avec des variantes et des compléments d'information, tandis que la « cinq chevaux » se dirige vers Doué-la-Fontaine, première étape — généalogique, celle-là — de notre randonnée.

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