Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
Ce rapprochement ne fut pas sans effet sur la suite, et contribua pour gros aux méchefs et affrontements qui survinrent.
Mais j’entends l’escorte qui se resserre pour défiler. Écartez un peu ce rideau… Oui, j’aperçois les faubourgs. Nous entrons dans Châteauroux. Nous n’aurons pas grand monde pour nous accueillir. Il faut être bien grand chrétien, ou bien grand curieux, pour se faire tremper par cette sauce à seule fin de voir passer la litière d’un cardinal.
XI
LE ROYAUME SE FISSURE
Ces chemins du Berry ont toujours été réputés pour mauvais. Mais je vois que la guerre ne les a point améliorés… Holà ! Brunet, La Rue ! Faites ralentir le train, par la grâce de Dieu. Je sais bien que chacun est en hâte d’arriver à Bourges. Mais ce n’est point raison pour me moudre comme poivre dans cette caisse. Arrêtez, arrêtez tout à fait ! Et faites arrêter en tête. Bon… Non, ce n’est point la faute de mes chevaux. C’est la faute de vous tous, qui poussez vos montures comme si vous aviez de l’étoupe allumée sur vos selles… À présent qu’on reparte, et qu’on observe, je vous prie, de me mener à une allure de cardinal. Sinon, je vous obligerai à combler les ornières devant moi.
C’est qu’ils me rompraient les os, ces méchants diables, pour se coucher une heure plus tôt ! Enfin, la pluie a cessé… Tenez, Archambaud, encore un hameau brûlé. Les Anglais sont venus s’ébattre jusque dans les faubourgs de Bourges qu’ils ont incendiés, et même ils ont envoyé un parti qui s’est montré sous les murs de Nevers.
Voyez-vous, je n’en veux point aux archers gallois, aux coutiliers irlandais et autre ribaudaille que le prince de Galles emploie à cette besogne. Ce sont gens de misère à qui l’on fait miroiter fortune. Ils sont pauvres, ignorants, et on les mène à la dure. La guerre, pour eux, c’est piller, se goberger, et détruire. Ils voient les gens des villages s’enfuir à leur approche, des enfants plein les bras, en hurlant : « Les Anglais, les Anglais, sauve Dieu ! » La chose est plaisante, pour les vilains, que d’apeurer d’autres vilains ! Ils se sentent bien forts. Ils mangent de la volaille et du porc gras tous les jours ; ils percent toutes les barriques pour étancher leur soif, et ce qu’ils n’ont pu boire ou manger, ils le saccagent avant de partir. Raflés les chevaux pour leur remonte, ils égorgent tout ce qui meugle ou bêle le long des chemins et dans les étables. Et puis, gueules saoules et mains noires, ils jettent en riant des torches sur les meules, les granges et tout ce qui peut brûler. Ah ! c’est bonne joie, n’est-ce pas, pour cette armée de bidaux et goujats, d’obéir à de tels ordres ! Ils sont comme des enfants malfaisants qu’on invite à méfaire.
Et même je n’en veux point aux chevaliers anglais. Après tout, ils sont hors de chez eux ; on les a requis pour la guerre. Et le Prince Noir leur donne l’exemple du pillage, se faisant apporter les plus beaux objets d’or, d’ivoire et d’argent, les plus belles étoffes, pour en emplir ses chariots ou bien gratifier ses capitaines. Dépouiller des innocents pour combler ses amis, voilà la grandeur de cet homme-là.
Mais ceux à qui je souhaite qu’ils périssent de mâle mort et rôtissent en géhenne éternelle… oui, oui, tout bon chrétien que je suis… ce sont ces chevaliers gascons, aquitains, poitevins, et même certains de nos petits sires du Périgord, qui préfèrent suivre le duc anglais que leur roi français et qui, par goût de la rapine ou par méchant orgueil, ou par jalousie de voisinage, ou parce qu’ils ont en travers du cœur un mauvais procès, s’emploient à ravager leur propre pays. Non, ceux-là, je prie bien fort Dieu de ne les point pardonner.
Ils n’ont à leur décharge que la sottise du roi Jean qui ne leur a guère prouvé qu’il était homme à les défendre, levant toujours ses bannières trop tard et les envoyant roidement du côté où les ennemis ne sont plus. Ah ! c’est un bien grand scandale que Dieu a permis, en laissant naître un prince si décevant !
Pourquoi donc avait-il consenti au traité de Valognes, dont je vous entretenais hier, et échangé avec son gendre de Navarre un nouveau gros baiser de Judas ? Parce qu’il redoutait l’armée du prince Édouard d’Angleterre qui faisait voile vers Bordeaux. Alors, la droite raison eût voulu, s’étant libéré les mains du côté de la Normandie, qu’il courût sus à l’Aquitaine. Il n’y a pas besoin d’être cardinal pour y penser. Mais que non. Notre piteux roi musarde, donnant de grands ordres pour de petites choses. Il laisse le prince de Galles débarquer sur la Gironde et faire entrée de triomphe à Bordeaux. Il sait, par rapports d’espies et de voyageurs, que le prince rassemble ses troupes, et les grossit de tous ses Gascons et Poitevins dont je vous disais tout à l’heure en quelle estime je les ai. Tout lui indique donc qu’une rude expédition s’apprête. Un autre eût fondu comme l’aigle pour défendre son royaume et ses sujets. Mais ce parangon de chevalerie, lui, ne bouge pas.
Il avait, il faut en convenir, des ennuis de finances, en cette fin de septembre de l’an passé, un peu plus qu’à son ordinaire. Et justement comme le prince Édouard équipait ses troupes, le roi Jean, pour sa part, annonçait qu’il avait à surseoir de six mois au paiement de ses dettes et aux gages de ses officiers.
Souvent, c’est quand un roi est à cours de monnaie qu’il lance ses gens à la guerre. « Soyez vainqueurs et vous serez riches ! Faites-vous du butin, gagnez des rançons… » Le roi Jean préféra se laisser appauvrir davantage en permettant à l’Anglais de ruiner à loisir le midi du royaume.
Ah ! la chevauchée fut bonne et facile, pour le prince d’Angleterre ! Il ne lui fallut qu’un mois pour conduire son armée des rives de la Garonne jusqu’à Narbonne et à sa mer, se plaisant à faire trembler Toulouse, brûlant Carcassonne, ravageant Béziers. Il laissait derrière lui un long sillon de terreur, et s’en acquit, à peu de frais, une grande renommée.
Son art de guerre est simple, que notre Périgord a éprouvé cette année ; il attaque ce qui n’est point défendu. Il envoie une avant-garde éclairer la route assez loin, et reconnaître les villages ou châteaux qui seraient solidement tenus. Ceux-là, il les contourne. Sur les autres, il lance un gros corps de chevaliers et d’hommes d’armes qui fondent sur les bourgs dans un fracas de fin du monde, dispersent les habitants, écrasent contre les murs ceux qui n’ont pas fui assez vite, embrochent ou assomment tout ce qui s’offre à leurs lances et à leurs masses ; puis se partagent en épi vers les hameaux, manoirs ou monastères avoisinants.
Viennent derrière les archers, qui raflent la subsistance nécessaire à la troupe et vident les maisons avant d’y bouter le feu ; puis les coutiliers et les goujats qui entassent le butin dans les chariots et achèvent la besogne d’incendie.
Tout ce monde, buvant jusqu’à plus soif, avance de trois à cinq lieues par jour ; mais la peur que répand cette armée la précède de loin.
Le but du Prince Noir ? Je vous l’ai dit : affaiblir le roi de France. On doit accorder que l’objet fut atteint.
Les grands bénéficiaires, ce sont les Bordelais et les gens du vignoble, et l’on conçoit qu’ils se soient coiffés de leur duc anglais. Ces dernières années, ils n’ont connu qu’un chapelet de malheurs : la dévastation de la guerre, les vignes malmenées par les combats, les routes du commerce fort incertaines, la mévente, sur quoi était venue s’ajouter la grande peste qui avait obligé de raser tout un quartier de Bordeaux pour assainir la ville. Et voici que les calamités de la guerre à présent s’abattent sur d’autres ; eh bien, ils s’en gaussent. À chacun, n’est-ce pas, son tour de peine !