Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
En avril 1806, le prince Czartoryski, comprenant qu’Alexandre est irrité par ses conseils critiques, adresse une lettre à l’empereur, dans laquelle il tire le bilan de trois ans passés à la tête de la diplomatie russe. Il analyse en particulier les raisons des victoires de Napoléon. « Seul, un souverain, en Europe, connaît le prix du temps : c’est Bonaparte et cela lui assure un succès constant… Bonaparte a vaincu l’Autriche, la Prusse et la Russie parce qu’il savait mettre à profit l’instant présent, sans songer aux développements futurs. Cela double, cela triple la force de ses armées… » À peine quelques mois plus tard, la justesse de l’analyse est entièrement confirmée. Napoléon défait l’armée prussienne à Iéna et à Auerstaedt. La guerre contre l’armée française commence à la fin de septembre et, dès la fin d’octobre, celle-ci n’a plus pour adversaire que l’armée russe. Les vestiges de l’armée prussienne ne représentent plus qu’une contribution symbolique à la coalition.
Durant l’hiver 1806-1807, les adversaires se rencontrent dans des batailles qui comptent parmi les plus sanglantes des campagnes napoléoniennes. À Eylau, l’armée russe perd vingt-six mille hommes, le plus fort taux de victimes après Borodino. Les pertes françaises, au cours de cette bataille, sont plus importantes encore : quarante-cinq mille hommes. Ces heurts sanglants, mais qui n’apportent de victoire décisive à aucun des deux camps, donnent malgré tout à Alexandre la conviction qu’une guerre victorieuse est possible contre la France. En novembre 1806, une milice populaire est formée. Elle compte six cent douze mille combattants, dont un cinquième seulement sera fourni en fusils.
Surmontant, au cours de l’hiver et du printemps, les particularités climatiques de l’Europe orientale – gel et boue –, les Français retrouvent, avec la venue de l’été, la mobilité qui les caractérise. L’armée russe est écrasée à la bataille de Friedland. Lors des combats d’hiver, les armes blanches régnaient en maîtres. Les soldats russes, fidèles à la tactique de Souvorov – « la balle est idiote, et la baïonnette championne » – ne le cédaient en rien à l’armée napoléonienne, dès lors qu’il fallait jouer du sabre ou de la baïonnette. Mais à Friedland, l’artillerie française décide de l’issue du combat.
À la veille de la bataille, le prince Constantin, frère d’Alexandre, prônait la nécessité de mettre un terme à la guerre et de conclure la paix avec la France. Czartoryski, Novossiltsev et le vice-chancelier Kourakine étaient de cet avis. L’empereur, toutefois, refusait catégoriquement d’entamer des pourparlers avec Napoléon. La défaite de Friedland – lourdes pertes, débandade de l’armée qui ne s’arrête qu’aux environs de Tilsitt, fuite du roi de Prusse qui se réfugie à Memel – persuade enfin Alexandre qu’il sera impossible, une fois encore, de gagner la guerre contre Napoléon. Sans compter que de graves difficultés financières se font jour. Le gouvernement anglais, auquel Alexandre Ier demande, au début de 1807, de garantir le prêt de six millions de livres (forme délicate de subsides) accordé à Londres, s’y refuse. L’Angleterre en veut à la Russie de son soutien aux prétentions de la Prusse sur le Hanovre et, surtout, elle en est venue à la conclusion qu’il était nécessaire de changer de stratégie dans le combat contre la France. Le soutien, sur le continent, d’alliés constamment défaits, n’apporte pas la victoire. La « maîtresse des mers » répond au blocus des îles par Napoléon, en organisant le blocus de l’Europe napoléonienne.
Les événements s’emballent : Alexandre apprend la défaite, le 3 juin, par un rapport du général Bennigsen qui commande l’armée. Le 4, l’empereur dépêche à Bennigsen le prince Lobanov-Rostovski, avec mission de « l’envoyer chez Buonaparte ». Le 10, Napoléon approuve le texte de l’armistice et annonce à l’émissaire du tsar son désir de rencontrer Alexandre. Le 13, a lieu la première rencontre des deux empereurs, sur un radeau amarré au milieu du Niemen. Le lendemain, une deuxième entrevue a lieu, et ainsi de suite, quasi quotidiennement jusqu’au 25, à Tilsitt.
Un mois ne s’est pas écoulé depuis la bataille de Friedland que, déjà, la Russie et la France ont non seulement signé la paix, mais aussi conclu une alliance. Une fois de plus, la politique étrangère russe prend un virage à cent quatre-vingts degrés.
Les contemporains et les générations suivantes apprécient diversement la paix de Tilsitt. Mikhaïl Pokrovski y voit le « couronnement de l’art diplomatique de Napoléon et de Talleyrand », qui « portèrent à la Russie un coup très dur, anéantissant les fruits de notre politique du XVIIIe siècle8… » Estimant qu’« Alexandre se précipita dans des relations d’amitié avec Napoléon » par rancune contre l’Angleterre « pour son désengagement », Alexandre Soljénitsyne écrit qu’« il est impossible de nier que ce pas [la paix de Tilsitt] fut le plus rentable, à l’époque, pour la Russie… » Du point de vue de l’auteur de L’Archipel du Goulag, qui tient les conquêtes impériales de la Russie pour néfastes à son peuple, les « rapports de neutralité bienveillante » avec la France, qui suivirent Tilsitt, furent d’un grand profit pour la Russie, car ils lui permirent de « demeurer à l’écart de la mêlée européenne, de se consolider et de reprendre des forces sur le plan intérieur9 ».
Le 25 juin 1807, deux documents sont signés à Tilsitt : un traité de paix et d’amitié, ainsi qu’un accord d’union agressive et défensive. Le premier ne tarde pas à être publié (hormis les articles secrets) ; quant au second, les parties concernées s’engagent à le garder dans le plus grand secret (un serment bientôt violé par la France où apparaissent des faux). Les adversaires du traité de paix ne manquent pas d’arguments. La Russie reconnaît officiellement pour empereur des Français celui qui, hier encore, était « l’ennemi du genre humain » ; elle entérine également tous les changements territoriaux et politiques en Europe occidentale – résultats des campagnes napoléoniennes.
La Russie, toutefois, non seulement n’enregistre pas de pertes territoriales, mais elle s’agrandit en s’adjugeant la région de Bialystok, enlevée à la Prusse, son alliée de la veille. Talleyrand explique à Alexandre que s’il ne prend pas Bialystok, la région reviendra au grand-duché de Varsovie, taillé dans les anciennes terres polonaises. L’accord français pour la création d’un « rejeton » de cette Pologne qui semble, alors, rayée de l’histoire, est une concession à la Russie. Alexandre, de son côté, accepte que les îles Ioniennes soient cédées à la France. Cela signifie, écrit Gueorgui Vernadski, « le naufrage absolu des projets russes en Méditerranée10 ».
Parallèlement, les parties en présence s’accordent sur un partage de l’Europe en zones d’influence : l’Europe occidentale est, de ce point de vue, rattachée à la France, l’Europe orientale à la Russie. Alexandre Ier obtient cependant le maintien de l’indépendance prussienne. « En jugeant le traité de paix dans son ensemble, écrit un historien russe contemporain, on peut dire sans grande exagération que la Russie vaincue n’en retirait pas moins d’avantages que la France victorieuse11. » L’affirmation est discutable mais elle a le mérite de relever l’essentiel : un traité de paix est signé entre la Russie, qui a perdu deux guerres, et la France, qui les a gagnées.
Le prix de la paix est l’accord d’union défensive et offensive. Malgré le flou de nombreuses formulations et l’absence d’allusions directes à l’Angleterre comme l’ennemi désigné, l’accord d’union enregistre qu’Alexandre accepte de soutenir la France dans sa guerre contre les Anglais. Au cas où l’Angleterre refuserait de faire la paix avec la France – Alexandre est désigné comme médiateur –, la Russie se rallierait, à compter du 1er décembre 1807, au Blocus continental.