Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Les réformes restent inachevées, si forte est la pression. Alexandre ne renonce pas à résoudre les deux grandes tâches qui lui incombent, mais il s’est convaincu qu’il importait de tester d’abord les méthodes et les résultats. En 1816, il abolira le servage en Estlandie, à la demande de la noblesse locale. Un an plus tard, il tentera de pousser sur cette voie les propriétaires de Petite-Russie, qui refuseront catégoriquement de libérer leurs paysans. Les nobles de Courlande et de Liflandie y verront, en revanche, un avantage et ils aboliront le servage chez eux, respectivement en 1817 et 1819. À propos de la réforme en Liflandie, Alexandre déclarera : « Je me réjouis que la noblesse liflandienne ait justifié mes attentes. Votre exemple est digne de faire des émules. Vous avez agi dans l’esprit du temps et compris que seuls les principes libéraux pouvaient fonder le bonheur des peuples16. »
Jugeant nécessaire de promouvoir les « principes libéraux » dans l’ensemble de l’empire, Alexandre confie la tâche d’élaborer un projet de résolution de la question paysanne à son favori Araktcheïev, synonyme de politique réactionnaire, et à son ministre des Finances, Gouriev, qu’on ne saurait, lui non plus, accuser d’idées « frondeuses ». Le projet d’Araktcheïev, qui prévoit que les paysans achèteront leur liberté et leur terre par le biais d’une opération de crédit, sera à la base de la réforme de 1861. Le comte Gouriev, quant à lui, propose la coexistence en Russie de « différentes sortes de propriété ». L’idée sera vivement débattue par les hommes politiques russes qui tenteront de résoudre la question paysanne à la fin du XXe siècle.
Les deux projets sont acceptés mais restent absolument secrets. Alexandre a peur d’en entreprendre la réalisation.
Le rêve d’une Constitution est également mis à l’épreuve. Après la conquête de la Finlande, en 1809, l’empereur séjourne dans cette province nouvellement acquise, il en inaugure la Diète et annonce le maintien « de la foi, des lois fondamentales, des droits et privilèges dont jouissaient jusqu’alors chaque État en particulier et tous les habitants de Finlande en général, aux termes de leur Constitution ». Ainsi une Constitution apparaît-elle, pour la première fois, dans les limites de l’Empire de Russie.
En mars 1818, Alexandre prend la parole à la Diète polonaise : le royaume de Pologne, né à la suite de la victoire remportée sur Napoléon et partie intégrante de l’Empire russe, est doté d’une Constitution. L’empereur déclare qu’il instaure aussitôt dans le royaume polonais « les institutions libres et légales » qui sont « constamment l’objet de mes pensées et dont j’espère, avec l’aide de Dieu, répandre l’influence salvatrice dans tous les pays à moi confiés par la Providence ».
La Constitution du royaume de Pologne, écrit un historien contemporain, « fut pour Alexandre Ier une expérience originale. La Pologne devint en quelque sorte le lieu d’expérimentation de la validité de la symbiose, projetée par l’empereur, avec le pouvoir autocratique17 ».
À Varsovie, Alexandre confie à un groupe de conseillers présidé par un ancien membre du Comité intime qui a, depuis longtemps, cessé d’exister, la tâche d’élaborer un projet de Constitution. Le document – le Règlement étatique de l’Empire de Russie – est bientôt prêt. Il propose la transformation de la Russie en monarchie constitutionnelle, avec création d’un Parlement à deux Chambres, instauration d’organes représentatifs locaux – « diètes » –, répartition des pouvoirs exécutif et législatif entre l’empereur et les organes élus. La Constitution garantit les libertés de parole, de presse, de confession, l’inviolabilité des biens et des personnes.
Là encore, le projet restera en l’état, enfoui dans les archives secrètes. Les deux tendances contradictoires continuent d’agir : l’incontestable désir d’Alexandre de mener des réformes et la peur qui l’en empêche, peur fondée sur une conscience très claire de l’hostilité de la noblesse à toute tentative de modifier l’ordre existant. Les cercles dirigeants acceptent la réforme des institutions centrales et la transformation de l’administration locale, qui accroissent le rôle de la bureaucratie, désormais courroie de transmission entre la noblesse et l’empereur.
L’action réformatrice des années 1815-1818, qui produira des résultats tangibles dans les provinces occidentales de l’empire et d’innombrables projets restés à l’état de bonnes intentions, sera la suite du second train de réformes, interrompue par une nouvelle guerre contre Napoléon. Speranski est démissionné, puis exilé, d’abord à Nijni-Novgorod, ensuite à Perm. Ainsi s’achève officiellement « l’ère Speranski ». La goutte d’eau qui fait déborder le vase du mécontentement, nourri par l’opinion envers le réformateur, est sa proposition de réforme des finances. Tous s’élèvent contre l’augmentation des impôts directs et indirects, contre l’interruption de la production d’assignats. Les graves difficultés financières que connaît alors la Russie sont, pour une bonne part, la conséquence de la paix de Tilsitt. La participation au Blocus continental – résultat de l’alliance avec Napoléon – se reflète dramatiquement sur l’économie russe. Le rejet de la réforme financière signifie qu’Alexandre opte pour une autre façon de résoudre les problèmes politiques et économiques. La mise à l’écart de Speranski indique aussi que la guerre contre la France est désormais inévitable.
5 Les « petites guerres »
La paix de Tilsitt enregistre, nous l’avons dit, les résultats des guerres perdues contre la France en 1805-1806, et apporte un répit à la Russie. Ce dernier est aussitôt mis à profit pour lancer des actions militaires contre la Suède, la Turquie et la Perse. Tous ces conflits ont un caractère offensif. Le prétexte de celui contre la Suède est le mécontentement du roi Gustave IV que la paix de Tilsitt oblige à rompre ses relations avec l’Angleterre. Déclarée en mars 1808, la guerre se poursuit jusqu’en septembre 1809 et s’achève par la signature du traité de Frédéricsham. La Finlande devient russe jusqu’à la rivière Torneo, ainsi que l’archipel d’Aland.
Les historiens russes notent, à juste titre, que Napoléon a poussé Alexandre, qu’il l’a encouragé à déclencher une guerre contre la Suède. Certes, l’empereur des Français ne pouvait obliger la Russie à se mettre en campagne pour conquérir la Finlande. Il se contenta de souffler l’idée, d’en indiquer la possibilité, il promit même son aide (promesse qui ne fut pas tenue). Mais la décision d’ouvrir les hostilités fut prise par l’empereur de Russie et elle s’explique par la force d’inertie : la possibilité existait, il convenait de la mettre à profit ; il y avait là un espace à peu près vide et mal défendu, il fallait donc le remplir.
Les guerres contre la Turquie et la Perse ont un coût plus élevé en temps, forces, énergie et victimes. Le déclencheur de la première est la prise de la Moldavie et de la Valachie par les Russes, durant l’été 1806. Rappelons que ces provinces danubiennes entrent dans la composition de l’Empire ottoman. Les opérations militaires se déroulent mollement. Elles prennent nettement plus de vigueur après la paix de Tilsitt et la rencontre d’Alexandre et de Napoléon à Erfurt (1808), où la France soutient les prétentions russes sur les principautés du Danube.