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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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En 1804, on élabore un « Règlement sur les juifs ». La Zone de Résidence est maintenue, mais les limites en sont élargies, englobant les gouvernements d’Astrakhan et du Caucase. En son sein, les juifs doivent bénéficier de « la protection des lois, à égalité avec les autres sujets russes ». On maintient également l’interdiction de vivre à la campagne et on leur interdit, de la façon la plus stricte, le commerce du vin. La première place revient, dans le Règlement de 1804, aux articles encourageant l’instruction. Les enfants juifs ont le droit de fréquenter tous les établissements populaires d’enseignement, les collèges, les universités. Parallèlement, ils sont autorisés, s’ils le souhaitent, à « créer des écoles particulières », juives.

Le Règlement de 1804 est le premier acte officiel fixant le statut des juifs au sein de l’Empire de Russie. Son caractère libéral et tolérant est un signe du temps et il saute aux yeux, dès lors qu’on le compare aux législations suivantes, marquées au sceau d’un durcissement constant.

3 La carte de l’Europe

Si nous voulons aller de l’avant, il nous faut un but que nous n’ayons pas encore atteint. Mais pour progresser constamment, nous devons être capables de nous assigner un but à jamais inaccessible.

Adam CZARTORYSKI.

En septembre 1802, Alexandre Ier signe l’oukaze relatif à la création des ministères et nomme Adam Czartoryski, bras droit du ministre des Affaires étrangères. Le ministre en titre, nous l’avons dit, le comte Alexandre Vorontsov, est un homme âgé et malade, qui se repose entièrement sur son adjoint. En janvier 1804, le prince Adam Czartoryski obtient, cette fois, le poste de ministre des Affaires étrangères. Cette nomination prouve la confiance que nourrit l’empereur envers son ami de jeunesse et la largeur de vues d’Alexandre qui n’ignore pas qu’il va contre l’opinion générale, laquelle accepte tranquillement des Allemands à la tête de la politique extérieure russe, mais refuse un Polonais à cette fonction. Joseph de Maistre écrit au roi de Sardaigne : « Czartoryski est hautain et peu loquace… Je doute qu’un Polonais qui rêvait lui-même de la couronne royale, puisse devenir un bon Russe. » Napoléon avertit le margrave de Bade, père de l’impératrice Élisabeth, qu’Alexandre est « entouré de Polonais, son ministre et sa maîtresse appartiennent à cette nation… »

Napoléon a toutes les raisons d’être mécontent de Czartoryski qui, arrivant à Pétersbourg, avait vivement critiqué la ratification du traité de paix signé par Paul avec la France. Pour le futur ministre des Affaires étrangères, l’accord privait Alexandre de la possibilité de prendre une part active à la définition de l’avenir de l’Europe.

Dans les premières années de son règne, Alexandre n’a qu’un souhait : se tenir à l’écart des affaires européennes et se consacrer entièrement aux problèmes intérieurs de l’empire. Adam Czartoryski écrit dans ses Mémoires : « L’empereur parlait avec une égale répulsion des guerres de Catherine et de la folie despotique de Paul. » Le prince polonais et sujet russe Czartoryski estime, lui, que l’isolement de la Russie la conduit à perdre tout crédit en Europe, qu’il est gros d’humiliations pour elle et n’aura pas l’approbation de l’opinion.

En 1803, dirigeant, de fait, la politique extérieure de l’empire, Adam Czartoryski présente à l’empereur un vaste mémorandum intitulé : Le système politique qu’il convient d’adopter en Russie. Il s’agit d’un programme de politique étrangère, proposant à la Russie de prendre une part active aux affaires européennes, donc, à l’époque, aux affaires du monde. Ce document ne sera jamais publié, mais il sera conservé dans les archives de son auteur, où un historien polonais, M. Kukiel, le découvrira1.

Le mémorandum présente un grand intérêt, et ce pour plusieurs raisons. Disciple fidèle du « Siècle des lumières », son auteur fixe comme objectif l’instauration d’une paix durable en Europe. Trois conditions sont requises : le progrès de la civilisation chez les peuples retardataires, le redécoupage des frontières en tenant compte des nationalités et des barrières naturelles, la création d’institutions libérales et d’un pouvoir représentatif. Adam Czartoryski parle de « paix perpétuelle » et de « société des nations », après l’abbé de Saint-Pierre, Rousseau et Kant. Il est en revanche le premier à évoquer l’importance de la question nationale et le libéralisme politique.

Après des considérations théoriques générales, viennent une appréciation sur la place de la Russie en Europe, des grandes lignes de sa politique étrangère, et une analyse de la situation internationale au début du XIXe siècle, qui tient compte des positions des principaux États du continent à l’égard de l’Empire russe. La Russie, écrit Adam Czartoryski, n’est pas, par nature, une puissance agressive. Son avenir doit être fondé sur l’assimilation de son gigantesque territoire, et non sur de nouvelles conquêtes. La situation et la puissance de la Russie lui dictent la nécessité d’une politique extérieure active. L’auteur du programme ne néglige pas les tendances traditionnelles de la politique russe. C’est pourquoi, réfutant le besoin de nouvelles conquêtes territoriales, il suggère des mesures concrètes pour libérer les peuples slaves de la Péninsule balkanique, qui doivent être placés sous protectorat russe.

Le jugement porté sur les adversaires et alliés potentiels de la Russie est lucide et pénétrant. Czartoryski ne voit qu’un danger réel : l’Angleterre. En même temps, cette dernière représente un partenaire commercial hors pair, bien que trop exclusif, ainsi qu’un allié possible car elle a le souci de la paix et de la sécurité en Europe ; elle est en outre le dernier rempart du libéralisme, depuis que celui-ci a été liquidé sur le continent. Le mémorandum propose de créer – pour faire contrepoids à l’Angleterre – une flotte impressionnante et de conclure des alliances avec des puissances maritimes de moindre poids. Czartoryski souligne particulièrement l’importance de l’Amérique.

Si la Russie et l’Angleterre parviennent à s’entendre, affirme le mémorandum, leur politique deviendra la loi du continent tout entier. Aussi Czartoryski fonde-t-il le nouveau programme de politique étrangère de la Russie sur l’alliance avec l’Angleterre.

Entre la Russie et la France, déclare-t-il, il n’y a pas de conflit d’intérêts. Au XVIIIe siècle, l’hostilité de la politique française se traduisait par la volonté de Paris de soutenir les États – Suède, Turquie, Pologne – qui, traditionnellement, constituaient une menace pour la Russie. Napoléon a élargi les frontières françaises jusqu’à leurs limites naturelles et les puissances européennes, en s’alliant, peuvent empêcher de nouvelles conquêtes. Quant aux idées révolutionnaires françaises, Czartoryski suggère d’y faire obstacle en promouvant le libéralisme et en agissant sur l’opinion en France même, dans le but de la soulever contre le tyran Napoléon.

Adam Czartoryski, on s’en doute, n’a jamais dissimulé son patriotisme polonais, et la « question polonaise » occupe une place de choix dans le mémorandum. Les partages de la Pologne ont fait de l’Autriche et de la Prusse les voisines de la Russie. Czartoryski attire l’attention sur le danger potentiel que représente ce voisinage et évoque, pour le futur, une possible agression des États allemands, contre la Russie. Une Pologne ressuscitée et unifiée garantirait la sécurité de la Russie, menacée par les Allemands sur le Boug. Le mémorandum propose de confier la couronne polonaise au frère d’Alexandre, le grand-duc Constantin, et envisage une union entre les deux États slaves, ce qui assurerait à la Russie le contrôle de Dantzig et élargirait ses frontières jusqu’aux Carpates.

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