Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Les premières années du règne d’Alexandre Ier sont un temps de rêves et de discours de réformes, une période de tolérance religieuse dont l’ampleur saute aux yeux, dès qu’on la compare avec la politique qui sera menée par Nicolas Ier. Elle s’explique, entre autres, par l’indifférence de l’empereur à la religion officielle dans laquelle il voit simplement une forme d’instruction du peuple, et par son intérêt pour l’ésotérisme et le mysticisme. Aux yeux des contemporains, tous les membres du Comité intime passent pour être francs-maçons. Non sans fondement, on soupçonne le prince Alexandre Golitsyne, nommé par Alexandre Haut-Procureur du Saint-Synode, donc chef de l’Église orthodoxe, d’appartenir à la maçonnerie. En 1803, le jeune empereur reçoit la visite de I. Beber, l’un des maçons les plus fameux de son temps. « Ce que vous me racontez de cette société, aurait dit Alexandre, convaincu par son interlocuteur, me contraint non seulement à lui accorder ma protection, mais aussi à demander d’être accepté au nombre de ses membres. » Selon les différentes versions dont nous disposons, Alexandre Ier aurait été initié en 1808 à Erfurt, en 1812 à Pétersbourg ou en 1813 à Paris, en même temps que le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III.
Dans les années 1783-1785, Catherine II avait mis un terme aux mesures d’interdiction contre les « schismatiques ». Sous le règne d’Alexandre, on commence, non sans hésitations, à permettre aux vieux-croyants de construire leurs églises et chapelles, de célébrer leurs cérémonies, d’avoir leurs cimetières. Pour les historiens, le temps d’Alexandre est « l’âge d’or » du mouvement sectataire russe. Apparues dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, les innombrables sectes, reflétant l’intense quête spirituelle du peuple russe et la tension religieuse régnant dans le pays, sont persécutées avec plus de violence encore que les vieux-croyants. À peine couronné, Alexandre Ier met fin aux persécutions : tous les sectataires emprisonnés sont libérés, les exilés rentrent chez eux. Les sectataires – Flagellants, Castrats, Doukhobors (au sens de « lutteurs par l’Esprit »), « Buveurs de lait » et bien d’autres – ont désormais le droit de quitter les gouvernements centraux où ils étaient en butte aux tracasseries des autorités locales et à l’hostilité des populations, pour gagner les marches : les provinces de Tauride, d’Astrakhan, de Samara.
La tolérance du pouvoir suscite, dans la haute société de la capitale, un intérêt pour le « christianisme spirituel » russe, les sectes. La secte mystique des Flagellants et celle des Castrats qui en est issue, retiennent particulièrement l’attention. Les Castrats enseignent que la beauté des femmes est « dévoreuse » et « empêche d’aller à Dieu, et comme tous les remèdes demeurent sans effet contre les femmes, il ne reste qu’à priver les hommes de la possibilité de pécher ». Fondateur de la secte des Castrats, Kondrati Selivanov, de retour d’exil en Sibérie (1775-1796), s’installe à Pétersbourg (il mourra en 1832) où il jouit de l’attention jamais démentie de la haute société et des marchands. En 1805, sur le point de rejoindre l’armée, Alexandre Ier lui rendra visite. On rapporte que Kondrati Selivanov prédit à l’empereur la défaite d’Austerlitz.
La vision de la religion comme instrument d’instruction détermine, dans une large mesure, le rapport de l’empereur au luthérianisme et au catholicisme. « De ce fait, écrit un biographe d’Alexandre Ier, les pasteurs luthériens et les prêtres catholiques, gens dotés en outre d’une culture laïque, méritaient, aux yeux d’Alexandre, plus de respect que notre clergé orthodoxe. Prêtres polonais et pasteurs luthériens obtinrent alors sans grande peine des privilèges dont n’auraient osé rêver les prélats russes15. »
Les projets de conversion de la Russie au catholicisme, qui semblaient abandonnés depuis l’assassinat de Paul Ier, reviennent à l’ordre du jour. L’un des promoteurs les plus actifs du catholicisme est Joseph de Maistre qui estime qu’il faut commencer par convertir une douzaine de femmes de l’aristocratie. Des résultats considérables sont d’ailleurs obtenus dans ce sens : Maria Narychkina (Czetvertinska), favorite de l’empereur, et des représentantes des meilleures familles – Boutourline, Golitsyne, Tolstoï, Rostoptchine, Chouvalov, Gagarine, Kourakine – sont filles spirituelles des jésuites.
L’atmosphère libérale du temps incline aux rêves. Chambellan du dernier roi de Pologne, Alexis Ielenski, installé à Pétersbourg, devient membre de la secte des Castrats et, en 1804, adresse à Novossiltsev un projet de création d’un « Corps de Prophètes d’État ». Ces derniers seraient adjoints aux figures les plus importantes du gouvernement, ils imploreraient la grâce de Dieu par leurs prières et seraient l’expression de la volonté divine. Ielenski suggère de confier le poste de « délégué en chef du Saint-Esprit » auprès de l’empereur au « dieu » des Castrats, Kondrati Selivanov. Le projet restera dans les papiers de Novossiltsev et son auteur sera relégué dans un monastère. Un an plus tard, toutefois, Alexandre rendra visite à Selivanov.
L’élargissement de l’empire au compte des territoires appartenant à la Rzeczpospolita, définitivement liquidée après le troisième partage de la Pologne, intègre à la Russie une population juive d’un million (à la fin du XVIIIe siècle) de personnes. Ainsi naît la « question juive » qui ne cessera de préoccuper hommes politiques et responsables de l’État, idéologues et publicistes, jusqu’en cette fin du XXe siècle.
Dès son avènement, Catherine II avait dû, comme elle le relate dans ses Mémoires, résoudre la question (débattue alors au Sénat) de l’autorisation des juifs à entrer en Russie. Ayant appris qu’Élisabeth avait rejeté cette idée en déclarant qu’elle ne souhaitait pas « tirer profit des ennemis de Jésus-Christ », la jeune impératrice avait ordonné de repousser le dossier « à d’autres temps ». Cependant, au fur et à mesure que s’agrandit le territoire de l’Empire et qu’augmente la population juive, la question prend un autre caractère. Le problème de l’entrée des juifs en Russie devient celui de leur vie au sein de l’Empire.
En 1791, on instaure la « Zone de Résidence », un territoire hors des limites duquel les juifs ne sont pas autorisés à s’installer. La Zone de Résidence comprend la Petite-Russie, la Nouvelle-Russie, la Crimée et les provinces rattachées après le partage de la Pologne. Mais, au sein même de ce territoire, les juifs n’ont le droit de vivre que dans les villes, les campagnes leur sont interdites. En 1794, Catherine leur impose une capitation double de celle des chrétiens.
En 1798, le sénateur Gavriil Derjavine est envoyé en Biélorussie, afin d’y « étudier le comportement des juifs », de « vérifier qu’ils n’accablent pas la population locale de leurs tromperies » et de « les amener à assurer par eux-mêmes leur subsistance, sans qu’ils soient une charge pour les autochtones16 ». Derjavine, ainsi qu’il le rapporte dans ses Mémoires, tire ses informations sur le mode de vie des juifs « de bourgeois fort sages, de l’académie jésuite [à Plock], de toutes les administrations, de la noblesse et des marchands, ainsi que des Cosaques eux-mêmes… ».
Le sénateur Derjavine présente son « opinion sur les juifs » à Paul Ier, mais ce dernier n’y prête aucune attention. La note de Derjavine à ce sujet n’aura un impact que sous Alexandre Ier. Une commission spéciale est alors créée. Sa composition témoigne de l’importance accordée au problème. On y trouve en effet les comtes Czartoryski, Potocki, Valerian Zoubov, ainsi que Gavriil Derjavine17. La première décision prise par la commission est de convier les représentants de la population juive, afin d’entendre leur avis sur les conclusions de Derjavine.