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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Alexandre Ier est satisfait des accords. Le 17 juin 1807, il adresse, de Tilsitt, une lettre à sa sœur Catherine, son amie intime : « Dieu nous a épargnés ! Nous sortons de la lutte, non point en victimes, mais même avec un certain éclat. » Le 18, le vice-chancelier Kourakine rapporte, dans une lettre à l’impératrice douairière Maria Fiodorovna, les paroles d’Alexandre sur les accords obtenus : « La Russie retire de cette guerre une gloire et une fortune inattendues. L’État qu’elle a combattu recherche sa faveur, alors même qu’il disposait d’une supériorité décisive en forces. »

Les principaux conseillers des premières années du règne sont opposés à l’alliance avec la France. Amie de cœur de l’empereur, Mme Narychkina elle-même compte parmi les « antifrançais ». Napoléon, pourtant, lui a choisi personnellement des robes qui lui ont été livrées de Paris. Mais Alexandre n’en démord pas. Au décompte des avantages et des inconvénients des accords de Tilsitt, il convient d’ajouter ce qu’Alexandre considère comme le plus important : la paix était indispensable, afin que le pays pût se relever de ses guerres malheureuses. Et l’accord de Napoléon pour la signature des traités entérine la puissance de la Russie, sa position en Europe.

À Londres, conformément aux instructions d’Alexandre, Novossiltsev avait mis au point, nous l’avons dit, un accord de partage de l’Europe : la Russie et l’Angleterre, victorieuses de Napoléon, allaient retailler à leur guise la carte du continent. Tilsitt confirme la justesse de l’équation, à ceci près qu’un des termes a changé. Désormais, ce sont la Russie et la France qui s’entendent pour vaincre l’Angleterre et partager l’Europe à leur gré. En un délai record, Napoléon a vaincu trois Puissances continentales : l’Autriche, la Prusse, la Russie. Mais il est parvenu à la conclusion que la victoire définitive était impossible sans la Russie.

Les pourparlers sur le radeau avaient, au dire des mémorialistes, commencé par une question de Napoléon : « Au nom de quoi combattons-nous ? » La tradition veut qu’Alexandre ait répondu : « Je ne hais pas les Anglais moins que vous… »

Cinq ans avant la rencontre de Tilsitt, Napoléon confiait, au cours d’un déjeuner, au prince Nikolaï Volkonski : Transmettez à votre souverain que je suis son ami… Si nous nous allions, la paix sera nôtre. L’univers ressemble à cette pomme que j’ai entre les mains. Nous pouvons la couper en deux, de sorte que chacun de nous en ait la moitié. » Quand Alexandre rapporta l’histoire de la « pomme » à Alexandre, ce dernier fit remarquer, en souriant, qu’il « se contenterait tout d’abord d’une moitié, mais qu’ensuite, l’envie lui viendrait de l’autre ».

Cinq ans plus tard – à Tilsitt –, Alexandre, conscient qu’il lui faut surveiller de près son partenaire, accepte de procéder au partage de la « pomme », en sachant parfaitement que, dans l’instant, il n’en retirera que la petite part.

4 Un second train de réformes

… Le plan établi par M. Speranski se distingue par son inhabituelle rigueur, sa précision, par une application logique des principes de base. Mais ce projet se révéla si élevé que ni le souverain ni son auteur ne purent le ramener au niveau des besoins et des moyens réels de la vie russe.

Vassili KLIOUTCHEVSKI.

Cent ans après le jugement de Vassili Klioutchevski sur le projet de réformes élaboré par Mikhaïl Speranski et que l’historien voit comme un rêve sans lien avec la réalité, l’historien américain Marc Raeff se prononce différemment : « Ce qu’on a coutume d’appeler plans et projets de réformes “constitutionnelles”, “constitutionnalisme” d’Alexandre Ier (terme employé par ses contemporains) ne fut qu’une tentative de remettre en ordre l’administration, de lui donner une structure cohérente et d’augmenter son efficacité. Sous le règne d’Alexandre Ier (comme de ses successeurs), on est loin d’atteindre à ce but. C’est alors, pourtant, que furent jetés les fondements d’un système cohérent, stable et relativement efficace, dont la solidité fut confirmée par sa capacité à subsister sans changement jusqu’aux troubles révolutionnaires du début du XXe siècle1. »

Les divergences paradoxales dans l’appréciation des réformes de Speranski par l’historien russe de la fin du XIXe siècle et son homologue américain de la fin du XXe, s’expliquent par une vision différente du rythme des changements dont avait besoin la Russie. Vassili Klioutchevski était pressé, Marc Raeff, témoin et analyste des conséquences de la révolution de 1917, voit l’intérêt de transformations progressives.

Le répit de Tilsitt permet à Alexandre de revenir au processus de réformes, interrompu par les guerres contre Napoléon. Il prend, cette fois, comme conseiller attitré Mikhaïl Speranski (1772-1839). Fils d’un simple prêtre de campagne, ancien élève du séminaire, il ne ressemble en rien, par la naissance, aux amis impériaux du Comité intime, mais n’a rien à leur envier non plus sur le chapitre de l’instruction et des talents d’homme d’État.

Chef de département au ministère de l’Intérieur dirigé par le comte Kotchoubeï, Speranski élabore les lois les plus importantes des premières années du règne d’Alexandre. Sa rencontre personnelle avec l’empereur date de 1808. En partance pour Erfurt où il doit rencontrer Napoléon, Alexandre prend Speranski avec lui. Maîtrisant remarquablement le français, le nouveau conseiller de l’empereur a étudié de près le système administratif en vigueur en France. À l’empereur qui lui demande ce qu’il pense de l’étranger par rapport à la Russie, Speranski répond : ici, ils ont des institutions, chez nous les hommes sont meilleurs.

Nommé, après Erfurt, bras droit du ministre de la Justice, Mikhaïl Speranski entreprend, avec le soutien absolu de l’empereur, d’élaborer un projet de réforme de l’État qui, selon l’historienne marxiste Militsa Nietchkina, « était un plan de transformation bourgeoise du régime étatique de la Russie et favorisait le développement industriel capitaliste ». Le programme et les idées de Mikhaïl Speranski retrouveront une surprenante actualité dans la dernière décennie du XXe siècle, quand la Russie prendra à nouveau conscience de la nécessité de réformer les structures d’État, de résoudre les vieilles questions qui, ainsi qu’il apparaîtra soudain, seront restées sans réponse.

À la fin du XIXe siècle, Vassili Klioutchevski analyse le projet de Speranski, avec maintes précautions oratoires : « Il faut noter tout d’abord que nous ignorons le projet sous sa forme intégrale et originale : nous n’en pouvons juger que par les extraits qui en furent pris par un contemporain2. » Les papiers de Mikhaïl Speranski ne seront en effet intégralement publiés qu’en 19613. Leur contenu permettra à Nathan Eidelman d’écrire, au plus fort de la perestroïka gorbatchévienne : « Speranski savait ce qu’il voulait, ses plans n’étaient pas utopiques, ils constituaient un projet passionnant de “révolution d’en haut”4. »

Le projet de réforme présenté à l’empereur se compose de deux grandes parties : une critique du système étatique de la Russie et un plan pour remédier aux insuffisances.

La critique de la situation du pays après la première phase de réformes, la paix de Tilsitt et les conséquences de deux guerres malheureuses, est alors à la mode dans les cercles proches du tsar. Une lettre de l’amiral Nikolaï Mordvinov (1754-1845) à l’empereur produit d’ailleurs une énorme impression, par son audace, à la Cour. « L’un des représentants les plus considérables du libéralisme en Russie5 », admirateur des institutions anglaises, fin connaisseur d’Adam Smith et de Jeremy Bentham, compagnon de Speranski pour lequel il met au point un nouveau système de finances, Nikolaï Mordvinov brosse à Alexandre « l’effroyable tableau d’un État entièrement délabré ». Le tableau, en effet, n’a rien de séduisant : « … La peste qui se rapproche de nos frontières… la révolte du peuple à Astrakhan, l’interruption du commerce extérieur et intérieur… l’indocilité des peuples de l’Oural, l’évidente insoumission des ouvriers des usines métallurgiques de Perm ; les paysans allemands n’attendent qu’un signe pour se soulever ; les juifs, persécutés sans aucune raison valable, dans leur existence civile, et poussés par des influences extérieures, sont prêts à tout contre le gouvernement qui enfreint, pour leur seul cas, la règle de tolérance religieuse dont il avait donné l’exemple aux autres nations ; les paysans polonais et leurs maîtres subissent le contagieux exemple des libertés accordées à leurs compatriotes voisins ; les Tatars de Crimée sombrent dans le fanatisme et sont prêts à rallier les Turcs ; l’incroyable cherté de la vie dans les capitales, la famine dans les provinces frontalières, le manque de main-d’œuvre et de bétail, retirés aux labours par la conscription et la milice populaire et, du nord au sud, dans tous les gouvernements, les sujets de toutes classes, nobles, ecclésiastiques, marchands et cultivateurs, mus par un même sentiment de désespoir et de révolte… »

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