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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Les intérêts économiques peuvent, bien sûr, influer sur la politique mais seulement, à cette époque, de façon indirecte et dans une faible mesure. Alexandre Soljénitsyne qui évoque, en condensé, les trois siècles d’histoire de la dynastie des Romanov, pose cette question à propos d’Alexandre Ier : « Pourquoi fallait-il que nous nous mêlions des affaires européennes5 ? » On peut trouver des réponses politiques et économiques, mais les raisons psychologiques sont, me semble-t-il, d’une extrême importance. Alexandre Ier sait qu’il détient un grand empire qui peut, et donc doit, décider du destin de l’Europe et du monde.

À Londres, Nikolaï Novossiltsev conduit ses pourparlers sur deux plans : on débat de la création d’un organe particulier pour veiller au maintien de la paix en Europe ; parallèlement, des discussions concrètes ont lieu sur la question des frontières des États anciens et nouveaux (ceux qui seront formés après la victoire sur Napoléon). L’émissaire d’Alexandre Ier donne, en outre, des conseils politiques à son interlocuteur anglais, le Premier ministre William Pitt le Second. Novossiltsev recommande ainsi au chef des whigs (libéraux) d’inclure des tories (conservateurs) dans le gouvernement. La démocratie n’est pas encore advenue en Russie, mais on y sait déjà comment elle doit agir.

Les discussions sur les détails concrets (frontières des principautés italiennes, refus des Anglais d’accorder à la Russie un protectorat sur Malte, montant des subsides) s’achèvent par la signature et la ratification d’un accord, à la fin du mois de juillet 1805. Dix jours plus tard, l’Autriche s’y rallie. Prenant en compte les deux guerres menées par Paul Ier contre la France, la nouvelle alliance antinapoléonienne est qualifiée de « troisième coalition ».

Parmi les offenses dont Alexandre garde rigueur au « tyran corse », il en est de personnelles. Le duc d’Enghien, nous l’avons dit, fut enlevé sur le territoire de Bade, dont Alexandre s’estime le protecteur naturel. Plus insultante encore fut la réponse de Talleyrand à la note de protestation russe : si Alexandre savait que les assassins de son père se trouvaient à quelques kilomètres de la frontière russe, n’agirait-il pas comme Napoléon avec le duc d’Enghien ? Alexandre n’oubliera jamais cette accusation publique de complicité dans le meurtre de Paul Ier. Offensant, aussi, est le sacre de Napoléon, en mai 1804.

Une guerre commence donc, dont le principal objectif est, comme l’écrit en 1992 un historien soviétique avec une franchise inattendue, « l’instauration de la domination russo-anglaise en Europe6 ». Les armées russes font route vers le Danube, la Vistule et l’Oder. L’amiral Seniavine est envoyé en Méditerranée défendre les îles Ioniennes : Corfou devient la base de l’escadre russe. Les troupes autrichiennes doivent effectuer leur jonction avec les Russes sur le territoire de l’Allemagne et « libérer » l’Italie. Des opérations similaires sont prévues pour les corps expéditionnaires anglais et suédois.

Le problème est la Prusse. Pour rencontrer Napoléon, il est indispensable de traverser son territoire. Or, elle n’est pas dans la coalition, car elle espère trouver un accord avec la France, afin de s’emparer du Hanovre et de la Poméranie suédoise. La Prusse interdit donc aux armées russes de passer sur son territoire ; elle ne revient sur sa décision que lorsque le maréchal Bernadotte le traverse sans rien demander à personne. Reconnaissant, Alexandre se précipite à Potsdam où il signe un accord avec la Prusse, permettant à cette dernière de jouer les médiateurs entre les membres de la troisième coalition et la France. Dans un article secret, Alexandre accepte de soutenir les prétentions prussiennes sur le Hanovre, ce qui constitue une violation grossière de l’accord passé avec l’Angleterre.

De Potsdam, l’empereur rejoint son armée, ce qui signifie, en clair, que le général Koutouzov est écarté du commandement. Lorsque Alexandre atteint Olmütz où sont stationnées ses troupes, les Autrichiens, commandés par Maack, sont mis en pièces en Bavière et capitulent. Napoléon occupe Vienne. L’Autriche perd alors tout intérêt pour la guerre, car elle n’a plus d’autre choix que de dépendre d’Alexandre ou de Napoléon. La présence de l’empereur dans l’armée, en qualité de commandant suprême, n’apporte pas la victoire. Pierre le Grand, nous l’avons vu, avait été vaincu sur les bords du Prouth. Alexandre le sera à Austerlitz. Plus tard, la décision de Nicolas II d’assumer le commandement suprême, en 1916, portera un coup fatal à l’Empire de Russie.

Alexandre est poussé à engager une bataille décisive par ses alliés autrichiens et ses conseillers pro-prussiens ; il en est dissuadé par le général Koutouzov. Les partisans du combat en attendent le dénouement du conflit.

Austerlitz signe l’arrêt de mort de la troisième coalition. Mais la question de l’hégémonie en Europe n’est pas résolue. La paix conclue avec la France n’est qu’un accord temporaire. Le sort de l’escadre de Seniavine montre bien le caractère fluctuant de la situation. Le temps que les navires russes atteignent Corfou, la guerre déclarée à Napoléon par la troisième coalition, commence et s’achève. Après Austerlitz, l’amiral Seniavine reçoit l’ordre de gagner la mer Noire. L’amiral dédaigne l’ordre donné et, entrant en contact avec Pierre Niegoch, prince-évêque de Monténégro, s’empare de Bocco-di-Cataro, important port de commerce sur la côte dalmate.

Seniavine rejette catégoriquement les exigences des Autrichiens qui, en accord avec Pétersbourg, réclament qu’on leur cède la ville et la région environnante, pour la remettre ensuite aux Français. « Qu’espérait Seniavine, s’interroge son biographe, en accomplissant ces actes fort risqués et inouïs sur le plan formel et professionnel ? » Et il ne trouve pas de réponse, ce qui ne l’empêche pas de conclure : « Il fut sauvé de la cour martiale quasi inévitable, et de devoir répondre de ce qu’il avait fait, non par un miracle mais par un nouveau et brutal tournant de la diplomatie de l’Empire russe, à la fin de l’été 18067. »

Après la défaite de la troisième coalition, la Prusse passe définitivement du côté de la France et obtient enfin le Hanovre. La guerre entre la Russie et la France est désormais impossible : le territoire prussien sépare les deux adversaires. Toutefois, en choisissant l’alliance avec la France, la Prusse choisit aussi la guerre contre l’Angleterre. Les croiseurs anglais s’emparent de plus de quatre cents bâtiments prussiens, tous les ports de Prusse sont bloqués. Vieille ennemie de Berlin, la Suède rallie l’Angleterre. La Prusse n’a plus de mer, son commerce s’étiole. À la Cour, le crédit des partisans d’une guerre contre la France remonte ; ils jouissent d’un puissant appui en la personne de la reine Louise, qui exerce une grande influence sur Alexandre Ier. Tout soudain, la Prusse que le tsar, en janvier 1806, exhortait encore à conclure une alliance défensive avec la Russie, se précipite dans la guerre contre Napoléon, convaincue qu’elle dispose de la meilleure armée du monde.

Une quatrième coalition se forme, sans l’Angleterre qui ne pardonne pas aux Prussiens d’avoir pris le Hanovre, ni l’Autriche défaite, ni la Suède, alliée à l’Angleterre. Le ministre russe des Affaires étrangères, Czartoryski, est opposé à une nouvelle guerre contre la France ; il est relevé de ses fonctions en juillet 1806. Deux autres membres du Comité intime partagent son opinion : Novossiltsev et Stroganov. Le baron Andreï (Gothard) Boudberg prend la tête de la politique extérieure, les églises de Russie lancent l’anathème sur « l’ennemi du genre humain », « persécuteur de la foi orthodoxe » : Napoléon.

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