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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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La libération des serfs doit s’effectuer en deux temps : libération individuelle (le paysan n’en reste pas moins fixé à la terre), puis liberté de passer d’un propriétaire à l’autre (il s’agit donc d’une libération sans terre).

À la base du système étatique proposé par Speranski, se trouve une stricte division des pouvoirs. Le pouvoir législatif est du ressort de la Douma d’État, l’exécutif de celui des ministères qui répondent devant la Douma, le judiciaire de celui du Sénat dont les membres sont choisis par la Douma. La grande particularité du projet réside dans le caractère électif de toutes les institutions.

Les doumas de volosts (cantons – la plus petite unité administrative) se composent de propriétaires terriens et de députés des paysans de la Couronne. Ils élisent les délégués aux doumas de districts (ouïezd) qui, à leur tour, élisent les doumas de gouvernements, lesquelles, enfin, choisissent les membres de la Douma d’État. Les doumas locales siègent une fois tous les trois ans, la Douma d’État tous les ans. L’exécutif est assuré par les administrations de volosts, de districts et de gouvernements, soumis aux ministères. Leurs membres sont élus par les doumas locales correspondantes, et les ministres nommés par le souverain. Chaque division administrative a son tribunal. Les cours de districts et de gouvernements se composent de juges élus et fonctionnent avec des jurés. Le Sénat est le gardien de la Justice, il est élu par la Douma d’État. Cette structure est parachevée par un Conseil d’État, formé de membres de l’aristocratie.

En janvier 1810, le projet de Speranski est approuvé par Alexandre. On annonce peu après la création d’un nouvel organe suprême de pouvoir : le Conseil d’État. Mais sa fonction est limitée par rapport au projet ; le nouvel organe n’est guère plus qu’une institution consultative, auprès de l’empereur. La pression exercée par les adversaires des réformes a entraîné une édulcoration du projet.

La critique des opposants se fait, pour l’essentiel, à deux niveaux. Le projet de Speranski, si on le ramène à sa thèse principale, affirme : il faut une Constitution restreignant le pouvoir du monarque, et il ne faut plus d’esclavage empêchant l’instauration d’un État de droit. Adversaire le plus acharné et le plus brillant de Speranski, Nikolaï Karamzine déclare : « Le principe autocratique est le palladium de la Russie, sa conservation dans toute son intégrité est la sauvegarde de son bonheur » ; « Pour la solidité de l’État, il est plus sûr d’asservir les hommes que de leur donner la liberté à contretemps11. »

Parmi les arguments des opposants aux réformes, un fait sans cesse constaté : la Russie du servage est un État puissant, dont le rôle est déterminant en Europe. Dans les années 1880, donc après la libération des paysans, Boris Tchitcherine note une réalité historique : grâce au servage, la Russie est devenue un grand État civilisé. L’historien rappelle que « la Russie serve était seule capable, sur le continent européen, de combattre les armées de la France libérée, conduites par le plus grand génie militaire du monde12 ». En 1882, Boris Tchitcherine considère que, si le servage a été aboli, c’est parce qu’il avait rendu tous les services qu’il pouvait rendre à la Russie. Pour Nikolaï Karamzine, en 1811, l’action bénéfique du servage est loin d’être épuisée.

Nikolaï Karamzine n’est pas un adepte obtus de l’esclavage, uniquement soucieux de se remplir les poches. Dans son Histoire de l’État russe, il décrit les malheurs qui ont résulté de l’arbitraire d’un absolutisme sans limites. La querelle qui l’oppose à Mikhaïl Speranski est une question de principe. « La grande erreur des législateurs de ce règne, écrit Karamzine, tient à un trop grand respect des formes de l’action étatique : d’où l’invention de divers ministères, l’instauration d’un Conseil, etc. » L’auteur de la Note sur l’ancienne et la nouvelle Russie conclut : « Ce ne sont pas les formes, mais les hommes qui comptent13. »

En d’autres termes, les lois sont secondaires, l’essentiel est dans les relations entre les hommes, et avant tout, entre le monarque et son peuple.

L’historien américain Marc Raeff met entre parenthèses les querelles qui opposent partisans et adversaires russes de la réforme ; il en vient à la conclusion qu’elle fut « effectuée par des gens compétents » et, au bout du compte, « contribua à augmenter l’efficacité administrative du pouvoir central, en de nombreux domaines de la vie économique, sociale et publique du pays ». Il voit néanmoins les limites de la réforme et relève en particulier que le « Conseil des ministres ne devint pas cet instrument indispensable à la conduite d’une politique impériale logique et suivie, à long terme ».

Le débat autour des réformes de Speranski se répétera à la fin du XXe siècle, dans les discussions sur les changements du postcommunisme. On retrouvera les mêmes questions à l’ordre du jour : de la loi ou des relations entre les hommes, que faut-il privilégier ? comment restreindre le pouvoir suprême ? faut-il prendre modèle sur l’Occident ou inventer son propre système, rechercher une « voie russe » ? Achevant l’analyse du projet de Speranski et indiquant les mérites de son programme de réformes, Vassili Klioutchevski n’en souligne pas moins leur irréalisme. La Russie, de son point de vue, n’y est pas prête. À la fin du XXe siècle, où la Russie s’engage brutalement « sur la voie du capitalisme », les remarques de l’historien du XIXe semblent d’une grande actualité. On ne peut, écrit Vassili Klioutchevski, prescrire de faire du commerce dans tel ou tel village, si les habitants n’ont rien à échanger. « On ne peut, poursuit-il, prescrire d’aimer la liberté14. »

Les historiens russes – libéraux d’avant la révolution et soviétiques – jugent d’ordinaire sans bienveillance les réformes de Speranski et leur inspirateur, Alexandre Ier. La raison en est la volonté de placer au premier plan des changements la création d’une structure juridique solide, ainsi que l’échec des transformations qui s’explique, lui, par l’indécision et les craintes du tsar, mais aussi par le caractère utopique des idées de Speranski.

Dans les années 1980, les historiens russes (certains d’entre eux, du moins) commenceront à réviser l’opinion de leurs prédécesseurs sur les réformes d’Alexandre Ier. Ils noteront qu’Alexandre percevait clairement la nécessité de résoudre les deux problèmes fondamentaux qui se posaient à la Russie. Un chercheur contemporain d’Alexandre écrit à propos de l’empereur : « Convaincu que le servage était un mal, que les relations entre propriétaires et paysans ne pouvaient demeurer dans leur état ancien, il ne put finalement définir, ne fût-ce que pour lui-même, les principes de réorganisation des campagnes serves15. » À notre époque, le biographe d’Alexandre développe cette idée, en évoquant les deux tendances en perpétuel conflit chez le monarque : libérer les paysans, être l’initiateur d’un tournant capital dans l’histoire de Russie – celui de la civilisation moderne –, mais aussi le désir, dicté par la peur, de laisser l’initiative de la libération des paysans à la noblesse qui, à l’époque, n’y est prête ni moralement ni matériellement.

L’impréparation de la Russie, concluent les historiens russes modernes, est celle de la noblesse qui vit du travail des serfs ; elle tient aussi à l’indécision de l’empereur qui ne trouve pas en lui la force de devenir un révolutionnaire « d’en haut ». Dans la seconde moitié des années 1980, alors que se feront jour de timides tentatives de réformer l’Union soviétique, la situation en Russie à la fin du XIXe siècle fournira des analogies fort instructives, prouvant la nécessité et la possibilité – dans certaines conditions – d’une « révolution d’en haut ».

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