Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Pour l’auteur du mémorandum, l’Empire ottoman n’est rien de plus qu’un corps à l’agonie. Il importe donc d’empêcher toute puissance européenne de s’emparer de l’héritage du défunt, et avant tout des Détroits. L’objectif de la Russie consiste, en l’occurrence, à instaurer un État grec et à assurer la protection des peuples balkaniques. On envisage, à plus long terme, l’éventualité d’une Union des Slaves qui entrent dans la composition de la Turquie et de l’Autriche, en un État indépendant – la Grande Croatie.
Adam Czartoryski voit, dans les Apennins, la possibilité d’une réunion des principautés italiennes et, au nord, l’instauration d’un État indépendant, comprenant la République italienne, le Piémont et Venise.
La mémorandum, enfin, propose la création d’une confédération (sur le modèle suisse), ou d’une fédération (à l’exemple des États-Unis) d’États allemands indépendants de l’Autriche et de la Prusse : l’Allemagne occidentale.
Le programme de politique extérieure élaboré par le prince Czartoryski, reçoit l’approbation enthousiaste, tant du Comité intime que de l’empereur. Le fait est clairement confirmé par la nomination d’Adam Czartoryski à la tête des Affaires étrangères, ainsi que par les « Instructions secrètes » que signe Alexandre et qu’il confie, en septembre 1804, à Nikolaï Novossiltsev, envoyé en mission spéciale à Londres.
Certes, le plus sage programme de politique étrangère ne peut prendre en considération toutes les circonstances ou, comme on dit à l’ère de l’informatique, toutes les données favorisant ou empêchant sa réalisation. Parmi les innombrables facteurs – politiques, économiques, religieux – influant sur la politique extérieure russe au début du XIXe siècle (et pendant les cent années qui suivent), se trouve le facteur allemand.
Sans être décisif, il n’en a pas moins une importance considérable. La princesse d’Anhalt-Zerbst, future Catherine II, est, ne l’oublions pas, la grand-mère d’Alexandre. La mère de l’empereur est une princesse de Hesse-Darmstadt, son épouse la princesse héréditaire de Bade. Alexandre a cinq sœurs, mariées à l’archiduc d’Autriche, au roi des Pays-Bas, aux ducs de Mecklembourg-Schwerin, de Saxe-Weimar et d’Oldenbourg. Certes, les liens de parenté n’empêchent pas les guerres, mais ils élargissent considérablement les zones d’intérêts. Les relations familiales avec les principautés allemandes et les Habsbourg rendent inéluctable un conflit d’intérêts entre Russes et Français sur la ligne du Rhin. La percée effectuée par Napoléon en Allemagne, qui lui donne le pouvoir sur le continent, est dirigée contre des membres de la famille de l’empereur de Russie.
Les raisons d’une guerre entre Alexandre et Napoléon ne manquent pas. Il est toutefois notable que la première phase du conflit armé commence après l’enlèvement, par des grenadiers français, du duc d’Enghien sur le territoire de Bade, possession du père de l’impératrice de Russie. Le prélude à la guerre de 1812 sera la conquête, par Napoléon, des terres du duc d’Oldenbourg, autre parent d’Alexandre, qui se voit privé de son trône.
En 1802, sans informer de ses plans le Comité intime, Alexandre se rend à Memel pour y rencontrer le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III et son épouse, Louise, qui tombe littéralement sous le charme du tsar. Quatre ans plus tard, Adam Czartoryski écrira à Alexandre : « Votre Majesté Impériale considère depuis ce temps (celui de la rencontre à Memel) la Prusse, non comme un État politique, mais comme un être cher envers lequel Elle a pris certains engagements2. »
En montant sur le trône, Alexandre Ier hérite de l’accord de paix avec la France, élaboré par les diplomates de Paul Ier. Il le signe en mars 1801. L’orientation pro-française, incarnée par le chancelier Nikolaï Roumiantsev, le vice-chancelier Alexandre Kourakine et l’amiral Nikolaï Mordvinov, prône une politique des « mains libres », de rejet des alliances avec l’Angleterre, la France, l’Autriche et la Prusse, d’élargissement des relations commerciales avec tous les pays. Les partisans de l’union avec l’Angleterre, rassemblés autour du comte Semion Vorontsov qui fut, de longues années durant, ambassadeur de Russie à Londres, soulignent la nécessité d’une guerre contre la France napoléonienne. L’impératrice douairière, Maria Fiodorovna, est au centre des partisans d’une alliance avec la Prusse.
La politique agressive de Napoléon, qui met un terme à la stabilité politique européenne, offre de vastes possibilités de redécouper la carte du continent puis, selon les projets de Bonaparte, de l’ensemble du monde. Au début du XIXe siècle, la Russie a pour particularité d’avoir « les mains libres », en d’autres termes, la liberté de choix. À l’origine de deux coalitions contre la France, Paul Ier lui-même avait finalement choisi l’alliance avec elle. La carte de l’Europe proposée dans le mémorandum de Czartoryski, réserve un rôle décisif à trois puissances : l’Angleterre, la France et la Russie. La simple possibilité d’influer sur le destin de l’Europe, donc du monde, sans parler des avantages matériels (territoriaux, économiques) qui en découlent, ne peut pas ne pas inciter la Russie à mener une politique active.
Les « Instructions secrètes », avec lesquelles Novossiltsev part pour Londres en septembre 1804, ne laissent pas de place au doute : deux puissances, la Russie et l’Angleterre, décident du destin du continent, elles fixent les frontières, définissent le caractère des institutions d’État dans les pays libérés du tyran Bonaparte.
Mises au point par Czartoryski, les « Instructions » évoquent le traité de Westphalie signé, après la guerre de Trente Ans, par l’empereur germanique, la France et la Suède. Le traité déterminait les frontières européennes pour les cent cinquante ans à venir. La Révolution française et l’apparition de Napoléon rendent nécessaire un redécoupage de la carte de l’Europe. Une tâche, explique Novossiltsev à Londres, que doivent assumer la Russie et l’Angleterre.
Très étroites à dater d’Ivan le Terrible (bien que rompues par des conflits temporaires), les relations russo-anglaises ont leurs partisans dans les cercles de la Cour, mais encore plus d’adversaires. La politique de la « perfide Albion » a toujours jeté le doute sur la pureté de ses intentions, inspiré le soupçon d’une volonté de tromperie, d’un désir de tirer pour soi seul les marrons du feu. Un dicton fait même son apparition en Russie : une Anglaise vous fait toujours tort.
Premier historien marxiste russe, Mikhaïl Pokrovski évoque l’atmosphère d’angoisse qui règne à Pétersbourg, après l’assassinat de Paul Ier : « On parlait alors ouvertement, dans la société pétersbourgeoise, d’une possible révolution de palais et, à l’étranger, on l’évoquait par écrit et dans la presse. Or, près du centre de la conspiration supposée, on trouve toujours la silhouette paisible et assurée du diplomate anglais3. » Pokrovski n’en doute pas un instant : puisque « l’avenir du capitalisme russe dépendait de l’alliance avec l’Angleterre », les capitalistes de Russie recherchaient cette alliance, l’Angleterre ne visant, de son côté, qu’à utiliser la Russie pour ses intérêts propres. Un historien américain se montre encore plus catégorique : « Quand Pierre III et Paul Ier franchirent le pas qui menait inévitablement à la guerre, donc à la rupture des exportations commerciales, sources d’énormes bénéfices, les deux souverains furent renversés et leur décision vite abolie4. »