Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Talentueux, cultivés, les amis de l’empereur exposent, dès la première séance du Comité intime, les tâches qui l’attendent et un plan pour les mener à bien : connaître la situation réelle de la Russie ; réformer le mécanisme gouvernemental ; et, pour finir, garantir l’existence et l’indépendance des institutions d’État à travers une Constitution qui serait accordée par le pouvoir autocratique et serait conforme à l’esprit du peuple russe.
Deux problèmes fondamentaux, constants, sont à l’ordre du jour : l’autocratie et le servage. Alexandre comprend la nécessité de réglementer la position du tsar-autocrate ; il approuve les propos de Laharpe, selon lesquels « la loi est au-dessus du monarque ». Mais, là est bien le dilemme et, pour tout dire, la quadrature du cercle : comment limiter l’autocratie, sans restreindre le pouvoir du souverain ? Derjavine rapporte que, ministre, il osa, lors d’un entretien avec Alexandre, défendre pied à pied une de ses propositions : « Tu veux toujours me faire la leçon », coupa le souverain, furieux. « Suis-je autocrate ou non ? Eh bien, je fais ce que je veux2. » Notons que cette conversation eut lieu dans la période la plus libérale du règne.
La question paysanne n’est pas moins épineuse. Diverses opinions sont émises, lorsqu’elle est débattue au Comité intime. Czartoryski s’élève contre le servage, car il n’est pas moral de tenir des hommes en esclavage. Novossiltsev et Stroganov évoquent le danger d’irriter la noblesse. Et cependant, deux mesures seulement sont prises pour tenter de résoudre le problème : on adopte un projet de l’amiral Mordvinov qui a résidé de longues années en Angleterre où, comme l’écrit son biographe, « il s’est imprégné de l’esprit de la science anglaise et de respect pour les institutions de ce pays3 » ; et un second, du comte Roumiantsev, concernant les cultivateurs libres.
Mordvinov aborde le problème paysan sous un angle inattendu. Admirateur d’Adam Smith et de Bentham, il juge indispensable d’instaurer un régime économique dans lequel la noblesse reconnaîtrait elle-même la non-rentabilité du travail fourni par les serfs sous la contrainte et renoncerait volontairement à ses droits. Mordvinov propose de donner aux marchands, aux mechtchanié et aux paysans rattachés de la Couronne, le droit de posséder des biens immobiliers, privant de ce fait la noblesse de son monopole sur les terres. En conséquence, estime-t-il, on verra apparaître des fermes avec des employés, qui concurrenceront le servage et pousseront les propriétaires terriens nobles à accepter la libération des paysans. En 1801, ce projet a force de loi.
En 1803, on adopte la Loi sur les cultivateurs libres, inspirée du projet de Roumiantsev. Les propriétaires nobles sont autorisés à vendre leur liberté aux paysans, avec un lopin de terre. Les paysans, eux, deviennent « cultivateurs libres », sans avoir à se faire enregistrer dans un autre état social. En conséquence, il suffit pour conclure l’affaire que le propriétaire soit d’accord et que le paysan ait de l’argent. Sur la base de cet oukaze, quarante-sept mille cent cinquante-trois familles seront affranchies sous le règne d’Alexandre Ier, et soixante-sept mille cent quarante-neuf sous celui de Nicolas Ier.
La Loi sur les cultivateurs libres, de même que la suppression du monopole de la noblesse sur les terres témoignent d’un authentique désir de régler la question paysanne, mais aussi de l’absence de tout plan construit et d’une réelle volonté de le réaliser. Laharpe, qui fait figure de jacobin et de démocrate, n’a pas non plus la moindre idée de comment il faut procéder. Il estime que la Russie a surtout besoin d’instruction, de ces Lumières sans lesquelles rien n’est possible ; mais il reconnaît aussi que dans les conditions du servage, il est très difficile de répandre l’instruction. Le républicain suisse lui-même est incapable de sortir de ce cercle vicieux.
Les membres du Comité intime ne mèneront vraiment à bien qu’une tâche : la réforme des organes centraux de gouvernement. Le 8 septembre 1802, des ministères sont créés en remplacement des Collèges des Affaires étrangères, de la Guerre et de la Marine ; il en est aussi de tout neufs : ministère de l’Intérieur, des Finances, de l’Instruction publique, de la Justice et du Commerce. Le nouveau règlement du Sénat en définit les fonctions, en tant qu’organe exerçant le contrôle d’État sur l’administration et les instances judiciaires suprêmes.
L’action du Comité intime suscite la peur, le mécontentement, la résistance. Nommé ministre de la Justice, Derjavine critique violemment l’idée même des ministères, soulignant qu’à l’origine de ce projet se trouvent « le prince Czartoryski et le comte Kotchoubeï, des hommes qui ne connaissent vraiment ni l’État ni les affaires civiles4 ». Non seulement le poète-ministre ne prise guère ses nouveaux collègues (Adam Czartoryski est sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères – dont le comte Vorontsov est ministre – et Victor Kotchoubeï ministre de l’Intérieur), mais il dénonce les insuffisances de la loi et le flou concernant les droits et obligations des ministres.
Gavriil Derjavine est par-dessus tout irrité par « l’esprit constitutionnel français et polonais » dont est « farci » l’entourage de l’empereur. Le poète, dans ses Mémoires, cite intégralement le nom de Czartoryski, mais se contente de donner les initiales des autres « Jacobins » : N(ovossiltsev), K(otchoubeï), S(troganov)5. Le prince Czartoryski qui, sous le ministère d’Alexandre Vorontsov que l’on considère comme un parfait vieillard (il a soixante et un ans), dirige de fait la politique extérieure russe, déplaît particulièrement à Derjavine, car il est le plus influent des « Polonais et Polonaises entourant le souverain6 ». L’allusion aux « Polonaises » est claire pour les contemporains qui n’ignorent pas que l’empereur a pour amante Maria Narychkina, née princesse Czetvertinska, polonaise, donc, « une beauté et une coquette », ainsi qu’elle en a la réputation.
L’opinion de Gavriil Derjavine sur l’action du Comité intime et ses membres est la plus répandue dans les hautes sphères de la société.
Ce n’est pas la seule entrave au travail du Comité. Il existe aussi un obstacle que l’on peut qualifier d’administratif. Rêvant de Constitution, d’État de droit, le Comité est lui-même un organe privé de droits, né de et par la volonté du monarque. « Pendant ce temps, écrit Adam Czartoryski, le véritable gouvernement – le Sénat et les ministres – continuait d’administrer le pays et de conduire les affaires à sa guise, car il suffisait à l’empereur de quitter le cabinet particulier où avaient lieu nos rencontres, pour qu’il retombât sous l’influence des vieux ministres et ne pût appliquer aucune des décisions que nous avions prises, au sein de ce comité non-officiel7. »
Le prince Czartoryski, qui écrit ses Mémoires de nombreuses années après sa participation au Comité intime, rejette la faute des résultats insignifiants obtenus par ses membres sur l’empereur, ses hésitations, ses concessions aux « vieux ministres ». Un historien contemporain reconnaît qu’Alexandre Ier n’est pas toujours prêt à franchir des pas décisifs dans le domaine des réformes, qu’il « percevait par le cœur le caractère inéluctable des changements à venir mais, par l’esprit, en fils de son temps et représentant de sa caste, il comprenait que leur venue signifierait avant tout une transformation de sa propre situation de monarque absolu8 ».
Auteur d’un portrait psychologique d’Alexandre Ier, Alexandre Kizevetter conteste l’accusation de faiblesse et d’indécision portée contre le fils de Paul Ier. Il souligne, au contraire, son caractère résolu et son aptitude à défendre ses points de vue. En même temps, l’historien reconnaît que, de tous les membres du Comité intime, « Alexandre était le moins disposé à quelques pas décisif que ce fût, sur la voie des innovations politiques ». Il y voit deux raisons. La première est un mélange d’enthousiasme pour le beau spectre de la liberté politique, et de rejet de son incarnation. « Il n’y avait ici ni insincérité ni manque de volonté ; ce n’était qu’amour froid pour un rêve sans corps, combiné à la crainte que le rêve ne s’évanouît dès lors qu’on tenterait de le réaliser9. » Outre ces craintes d’ordre psychologique, Alexandre est habité par une peur bien réelle : son grand-père et son père ont été assassinés par leur entourage proche, mécontent de leur politique.