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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Le règne d’Alexandre Ier s’étend sur un quart de siècle et la moitié de sa vie : c’est un jeune homme de vingt-trois ans qui monte sur le trône ; à quarante-huit ans, s’éteindra un souverain las de la vie et du pouvoir.

Durant le premier quart du XIXe siècle, la Russie prend une part active aux affaires de l’Europe : le pays se prépare à des guerres, il les mène, conclut des accords de paix qui lui laissent le répit nécessaire pour réunir les forces indispensables en vue du prochain conflit. La politique connaît des changements brutaux, les ennemis se transforment en alliés, et les alliés en ennemis. Ces revirements, ces zigzags jalonnent les différentes périodes caractérisant le règne d’Alexandre Ier.

La première d’entre elles – 1801-1805 – est un temps de bouillants espoirs, de projets de réformes. La seconde est constituée par les années 1805-1807, celles des premières luttes contre Napoléon. La troisième – 1808-1812 – est le temps de l’union avec Napoléon, de la participation au système continental qui aura des conséquences fatales sur l’économie russe. C’est là que s’effectue un retour à l’action réformatrice, abandonnée durant les années de guerre. Puis, s’ouvre une nouvelle période de guerres contre Napoléon – 1812-1815 – et de redécoupage de l’Europe par les vainqueurs : les années 1816-1818. Vient enfin une dernière période – 1819-1825 –, marquée par le renoncement aux réformes, époque de réaction et de naissance du mouvement révolutionnaire qui explosera en décembre 1825, avec la révolte des officiers de la garde.

La brutalité des revirements politiques, le changement radical d’opinions aux différentes étapes du règne valent à Alexandre Ier une réputation d’homme dissimulé, rusé, double, mais également faible, soumis à l’influence de ses proches. On connaît le jugement de Napoléon : « Alexandre est intelligent, plaisant, cultivé, mais on ne peut lui faire confiance ; il n’est pas sincère : c’est un vrai Byzantin…, fin, simulateur, rusé. » L’ambassadeur de Suède Lagerbilke brosse de l’empereur russe un portrait plus pittoresque encore : « En politique, Alexandre est fin comme une pointe d’épingle, tranchant comme un rasoir, trompeur comme l’écume marine9. » Une question vient naturellement à l’esprit : pourquoi Alexandre devrait-il se montrer sincère avec Napoléon, pourquoi devrait-il lui accorder son crédit ? Tous deux restent des adversaires même au temps de leur alliance, et l’empereur des Français fait tout pour duper l’empereur de Russie.

Les qualités et les défauts d’Alexandre, de l’homme et du souverain, apparaissent vraiment, dès lors qu’on répond à cette question : « Quels objectifs étatiques poursuivait-il à telle ou telle époque de sa vie, dans quel milieu s’efforçait-il de les réaliser et quels moyens déployait-il, conformément à ces buts et à ce contexte10 ? »

2 Un Comité intime

Du temps d’Alexandre les beaux commencements.

Alexandre POUCHKINE.

Les débuts des souverains russes, après leur accession au trône, sont toujours aisés : il leur suffit d’abolir, de gracier, de réhabiliter, bref de rectifier tout ce qui a été accompli par leurs précédesseurs. En 1822, Pouchkine évoquera, nostalgique, les beaux jours de l’avènement d’Alexandre. En 1801, tous sont heureux.

Le 15 mars, quatre jours après l’assassinat de Paul Ier, le nouveau tsar gracie cent cinquante-six personnes, dont Radichtchev. Les oukazes qui suivent prononcent l’absolution d’autres victimes de l’empereur déchu, au total douze mille personnes. Compte tenu du petit nombre que représente la couche dirigeante sur laquelle s’est en premier lieu abattu le courroux de Paul, ce chiffre est impressionnant. En mars, on rétablit les élections des nobles dans les gouvernements ; les Russes réfugiés à l’étranger sont amnistiés ; l’entrée sur le territoire, et la sortie, sont déclarées libres ; on autorise les imprimeries privées et l’importation de tous les livres étrangers. Le 2 avril, la Charte accordée par Catherine à la noblesse et aux villes est rétablie. L’« Expédition secrète » (la police secrète de l’empereur) est supprimée. Le 27 septembre, les tortures et les « interrogatoires partiaux » sont interdits. Le mot « torture » lui-même ne doit plus être utilisé dans les affaires judiciaires.

Dans ses manifestes, ses oukazes, ses conversations privées, partout Alexandre Ier manifeste un ardent désir de restaurer la légalité en place de l’arbitraire. Pour préparer et effectuer les réformes indispensables, il réunit autour de lui des jeunes gens de ses amis qui, en mai 1801, deviennent membres d’un « Comité intime ».

La composition du Comité, qui tient des séances secrètes jusqu’en septembre 1804, emplit d’espoir les partisans des réformes, et de crainte leurs adversaires. Alexandre nomme membres du Comité quatre représentants de la jeune génération, éduqués dans l’esprit le plus avancé du XVIIIe siècle et connaissant parfaitement l’Europe occidentale. Laharpe, venu à Pétersbourg à l’invite de l’empereur, n’est pas inclus dans le Comité, mais Alexandre s’entretient fréquemment avec lui.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les protocoles de séances du Comité intime seront publiés et tous ses membres produiront des Mémoires. Le premier heurt entre les rêves et la réalité vécu par Alexandre Ier est donc magnifiquement documenté.

Fils unique du plus riche dignitaire de l’époque de Catherine et ami personnel d’Alexandre, c’est le comte Paul Stroganov (1772-1817) qui fait valoir au tsar, dans une note, la nécessité de créer le Comité intime, afin de débattre d’un projet de transformations pour la Russie. En 1790, Paul Stroganov se trouve à Paris avec son précepteur, le républicain et mathématicien français Charles-Gilbert Romme. Il a ses entrées au Club des jacobins, devient l’amant de la révolutionnaire fanatique Théroigne de Méricourt1. Rappelé à Pétersbourg par Catherine et exilé à la campagne, Paul Stroganov ne tarde pas à regagner la Cour. Il fait la connaissance du grand-duc Alexandre par l’intermédiaire du prince Adam Czartoryski (1770-1861).

Alexandre, partagé entre la Cour de Catherine et celle de son père à Gattchina, s’est lié d’amitié avec le prince Czartoryski, otage à Pétersbourg depuis que le soulèvement de Kosciuszko a été écrasé. Une amitié qui perdure même après l’accession de l’héritier au trône. Les rumeurs selon lesquelles la jeune épouse de l’héritier se serait engouée du prince polonais, n’y changent rien. On rapporte que lorsqu’en mai 1799, la grande-duchesse Élisabeth donna naissance à une fille, on la montra à Paul. L’empereur demanda alors à une dame de Cour du nom de Lieven : « Madame, se peut-il qu’un mari blond et son épouse, tout aussi blonde, engendrent un nourrisson noiraud ? » La dame rétorqua fort justement : « Sire, Dieu est tout-puissant. » Czartoryski fut « relégué » en qualité d’ambassadeur à la Cour de roi de Sardaigne en exil, mais il resta proche d’Alexandre et fut rappelé à Pétersbourg après l’assassinat de Paul.

Cousin de Paul Stroganov, Nikolaï Novossiltsev (1761-1836) est le troisième membre du Comité. Le quatrième est Viktor Kotchoubeï (1768-1834), neveu du chancelier Bezborodko, éduqué en Angleterre et nommé, à vingt-quatre ans, ambassadeur à Constantinople.

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