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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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On peut s’accorder avec lui sur ce point, en rappelant toutefois les efforts importants consacrés par Catherine II à l’éducation de son petit-fils. Il convient avant tout de mettre en évidence une sorte de loi : le fils de Catherine, Paul, avait été enlevé à sa mère dès sa naissance et élevé selon les instructions de sa grand-mère, l’impératrice Élisabeth ; le fils de Paul, Alexandre, est retiré à son père et formé par sa grand-mère, Catherine. Dans les deux cas, les héritiers ont droit aux meilleurs maîtres. Le programme de l’enseignement dispensé à Alexandre est conçu par Catherine elle-même : la grand-mère ne se contente pas de donner des instructions concrètes aux éducateurs de son petit-fils, elle fixe elle-même les principes de son éducation. Un historien russe contemporain écrit : « Il est difficile de ne pas reconnaître que ces principes furent formulés par un esprit aigu, vaste et libre. L’éducation d’Alexandre fut fondée sur les principes du naturel, du raisonnable, de la liberté de l’individu, d’un mode de vie sain et normal3. »

L’histoire et la littérature russes sont enseignées à l’héritier et à son cadet de deux ans, Constantin, par Mikhaïl Mouraviev, l’un des écrivains les plus considérables du temps, la géographie et les sciences naturelles par le célèbre naturaliste et explorateur allemand Peter Pallas. Craignant que l’on insuffle à l’héritier on ne sait quelles superstitions, Catherine confie le soin d’assurer son instruction religieuse à l’archiprêtre Samborski, qui a passé de longues années en Angleterre, est marié à une Anglaise, se taille la barbe et la moustache et porte des vêtements civils de coupe anglaise. Bref, un homme qui ne rappelle en rien les prêtres orthodoxes.

Le rôle principal dans la formation intellectuelle de l’héritier est tenu, à la demande de Catherine, par le Suisse Frédéric-César Laharpe. C’est un choix personnel de l’impératrice qui fait la connaissance de Laharpe lorsqu’il arrive en Russie, au titre de précepteur du jeune frère d’un de ses favoris. Et même quand il apparaît que le Suisse est un républicain plus que convaincu, l’impératrice le laisse poursuivre l’éducation de ses petits-enfants. Elle a le sentiment que seul un Suisse, compatriote de Rousseau dont les idées fondent l’Abécédaire dont elle est l’auteur, pourra faire de ses petits-fils des souverains éclairés.

Laharpe lit avec ses élèves Locke, Gibbon, Rousseau, Mably, il leur parle de la puissance de la Raison, du bien de l’humanité, du contrat social, de la justice, de l’égalité, de la liberté. Il condamne le despotisme et l’esclavage. Le biographe moderne d’Alexandre est catégorique : « À travers Laharpe, Alexandre assimila les idées des Lumières françaises, transposées par la suite dans les mots d’ordre de liberté de la Grande Révolution française. Et il semble que ces idées tombèrent en terrain favorable, laissant une longue empreinte dans l’âme du futur empereur4. »

L’historien du XIXe siècle Vassili Klioutchevski critique violemment, pour sa part, l’éducation des grands-ducs : ils lurent les œuvres des esprits les plus avancés à l’âge de dix-quatorze ans, c’est-à-dire trop tôt ; on ne leur inculqua pas de véritables connaissances, on se contenta de leur proposer de grandes idées, que les enfants interprétaient comme de beaux « contes politiques et moraux ». L’historien fait ce reproche aux éducateurs : « Ils leur enseignèrent la manière de ressentir et la façon de se conduire, mais ils ne leur apprirent pas à penser ni à agir5. »

Le débat autour du rôle – positif ou négatif, selon les points de vue des contemporains et des historiens – joué par Laharpe recouvre partiellement celui sur le caractère d’Alexandre Ier, les causes de ses revirements inattendus. Tous s’accordent à le reconnaître : Laharpe exerça une forte influence sur Alexandre. Devenu empereur, ce dernier appelle aussitôt près de lui le républicain suisse, un temps à la tête de la Confédération helvétique. Mais Laharpe éduque les deux grands-ducs ; or, le frère d’Alexandre, Constantin, restera absolument imperméable aux idées que le Suisse tentera de lui inculquer.

Vassili Klioutchevski, le meilleur portraitiste des souverains russes, reconnaît que, sur le plan des qualités personnelles, Alexandre ne peut être comparé qu’au tsar Alexis Mikhaïlovitch : il fut « une belle fleur, mais de serre, qui n’eut ni le temps ni la capacité de s’acclimater à la terre russe ; il grandit et s’épanouit magnifiquement tant que le temps fut au beau, mais dès que soufflèrent les tempêtes du Nord, dès qu’arrivèrent nos intempéries russes d’automne, il s’étiola et déclina6 ». Le jugement est cruel et manifestement contestable.

L’éducation d’Alexandre est fragmentaire, souvent laissée au hasard. Catherine ne suit que l’essentiel. Quand le général Protassov, chargé de suivre l’évolution quotidienne des grands-ducs, note chez Alexandre, alors âgé de quatorze ans, l’apparition, « tant dans ses propos que dans ses rêves nocturnes, de fort désirs physiques croissant au fil de ses fréquentes conversations avec de jolies femmes », l’impératrice enjoint aussitôt à une dame de la Cour d’initier son petit-fils aux « mystères de tous les transports qu’engendre la volupté ». À seize ans, Alexandre cesse de bénéficier de l’enseignement de ses maîtres. Catherine organise son mariage avec la princesse Louise de Bade, qui devient la grande-duchesse Élisabeth Alexeïevna. Elle a alors quatorze ans.

L’instruction reçue par les grands-ducs à la Cour de leur grand-mère ne représente que la moitié de leur préparation à la vie qu’ils auront à mener. L’autre moitié a pour cadre la Cour de leur père, Gattchina, où, enfants puis adolescents, ils s’initient à la discipline et aux rudiments du métier de soldat. On y raille durement l’entourage de Catherine, de même que l’entourage de l’impératrice se gausse impitoyablement des mœurs en vigueur à la Cour de Paul, l’héritier légitime. Une fois sur le trône, Paul Ier donne, entre autres instructions à Souvorov envoyé guerroyer contre les Français, l’ordre, en traversant la Suisse, de se saisir de Laharpe et de l’amener à Pétersbourg. L’empereur n’aime pas le précepteur de son fils.

Alexandre « dut vivre en deux esprits à la fois, avoir deux attitudes de parade, tenir à sa disposition – outre une troisième, domestique, quotidienne – deux panoplies de manières, de notions et de sentiments7 ». En conséquence, les historiens peuvent focaliser leur attention sur un de ces « deux esprits », soulignant tantôt l’importance de Laharpe, tantôt l’amour que porte Alexandre aux exercices militaires et son amitié pour Araktcheïev. D’abord enthousiasmé par le jeune empereur, Alexandre Pouchkine lui consacre ensuite quelques épigrammes extraordinairement méchantes. Il le dit en particulier « élevé au son du tambour… », tout en sachant pertinemment que les tambours de Gattchina ne constituent qu’une partie de l’éducation d’Alexandre. Aux yeux de Pouchkine, Alexandre Ier est un « arlequin et un histrion », un gouvernant rusé à deux faces.

Recevant un matin trois oukazes contradictoires de Paul Ier, le chancelier Bezborodko s’exclame : « Pauvre Russie ! Au demeurant, elle le sera encore pendant soixante ans8. » Qu’entend exactement par là le vieux diplomate qui se trouve alors aux commandes de l’État ? On ne saurait le dire. Toujours est-il que soixante ans plus tard, le servage sera aboli et la Russie d’avant la réforme appartiendra au passé. Pendant presque soixante ans – cinquante-cinq, précisément –, deux fils de Paul vont gouverner l’empire : d’abord Alexandre Ier, puis son frère, Nicolas Ier.

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