Les ailes de la nuit [Nightwings - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- Переводчик: Michel Deutsch
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les ailes de la nuit [Nightwings - fr]». Краткое содержание книги:
Le Guetteur était las d'avoir usé ses yeux et ses sens à détecter l'invasion extraterrestre dont la Terre se croyait menacée. Il avait fini par perdre la foi dans le principe fondamental de sa Guilde.
Tout son univers allait pourtant basculer quelques heures plus tard. Sa jeune protégée Avluela était remarquée par le Prince de Roum qui abusait d'elle. Gordon, l'Elfon sans Guilde, reconnaissait soudain être un émissaire déguisé des envahisseurs qui apparaissaient bientôt au Guetteur au cours de sa veille. La Terre allait être conquise.
Désorienté, ses veilles de guet devenues vaines, le Guetteur gagna d'abord Perris où il ne rencontra qu'intrigues et luxure, puis tenta le pèlerinage de Jorslem. C'est là qu'il retrouva Avluela la Volante et que, de la Terre vaincue, naquit un nouvel espoir.
Je pianotai sur l’alvéole de service d’où jaillit un second flacon. C’était un vin rouge et fort sans rapport avec le breuvage d’or de Roum. Je servis. Nous bûmes. Le récipient fut bientôt vide. Je le saisis selon ses lignes de polarité, exerçai le mouvement de torsion qu’il fallait et il éclata, se volatilisant comme une bulle. Quelques instants plus tard, la Souvenante Olmayne fit son entrée. Elle s’était changée. Au lieu de la robe d’après-midi en tissu grossier aux teintes estompées, elle portait une rutilante tunique écarlate attachée entre les seins et qui révélait les courbes et les ombres de son corps. J’en fus ému.
— Ta requête que j’ai soutenue a été acceptée, m’annonça-t-elle avec satisfaction. Tu subiras les épreuves ce soir. Si tu les réussis, tu seras attaché à notre section. (Une lueur malicieuse brilla soudain dans ses prunelles.) Il faut que tu saches que mon mari est extrêmement mécontent mais son courroux n’a rien de redoutable. Suivez-moi tous les deux.
Elle nous prit par la main, le prince et moi. Ses doigts étaient frais. Je brûlai de fièvre et m’émerveillai de sentir qu’une jeunesse nouvelle naissait en moi — sans même que j’eusse eu recours aux eaux de la maison de jouvence de la sainte Jorslem.
— Venez, dit Olmayne.
Et elle nous mena au lieu des épreuves.
3
Et j’entrai donc dans la confrérie des Souvenants.
Les épreuves furent de pure forme. Olmayne nous introduisit dans une pièce ronde située quelque part dans la partie supérieure de la tour. Ses murs incurvés étaient incrustés de bois précieux de diverses couleurs, elle était garnie de bancs scintillants et, au centre, il y avait une spirale de la hauteur d’un homme sur laquelle étaient gravés des caractères trop fins pour que je pusse les déchiffrer. Une demi-douzaine de Souvenants, manifestement venus dans le seul but d’accéder au caprice d’Olmayne et qui se moquaient éperdument du vieux Guetteur miteux qu’elle parrainait inexplicablement, étaient vautrés ici et là avec indolence.
On me donna un bonnet à pensées et une voix éraillée me posa un certain nombre de questions, étudiant mes réactions et m’interrogeant sur ma vie. J’indiquai mon appartenance pour qu’on puisse s’informer auprès du chef local de la confrérie, s’assurer de la véracité de mes déclarations et me délier de mes vœux. Normalement, un Guetteur ne pouvait pas en être relevé mais nous vivions des temps exceptionnels et je savais que ma confrérie avait volé en éclats.
Tout fut réglé en une heure. Olmayne me remit alors l’écharpe de la confrérie.
— On va te donner un local proche de notre appartement, me dit-elle. Il faudra que tu ôtes ton habit de Guetteur mais ton ami pourra garder sa houppelande de Pèlerin. Ton apprentissage commencera après une période probatoire. D’ici là, tu auras librement accès aux silos à mémoire. Sache bien que tu ne seras pas membre à part entière de la confrérie avant dix ans ou plus.
— Je le sais.
— Désormais, tu t’appelleras Tomis. Pas encore le Souvenant Tomis mais Tomis des Souvenants. Il y a une nuance. Ton ancien nom ne compte plus.
On nous conduisit, le prince et moi, à la petite chambre que nous partagerions. Elle était bien modeste mais néanmoins équipée de tout ce qu’il fallait pour se laver, et il y avait des branchements pour bonnets à pensées, d’autres appareils de documentation ainsi qu’un distributeur d’aliments. Le prince Enric la parcourut en tâtonnant pour en apprendre la disposition. Des armoires, des lits, des sièges, des éléments de rangement et autres pièces de mobilier jaillirent des murs et y rentrèrent à mesure qu’il tripotait gauchement les commandes. Enfin, satisfait et sans maladresse, il mit un lit en service et un faisceau lumineux fusa d’une fente. Il s’allongea.
— Dis-moi une chose, Tomis des Souvenants.
— Quoi donc ?
— Il faut que tu assouvisses la curiosité qui me dévore. Quel était ton ancien nom ?
— Cela n’a plus d’importance, maintenant.
— Tu es délié de tes vœux et n’es plus tenu au secret. Vas-tu quand même persister à refuser de me répondre ?
— Ce sont les vieilles habitudes qui m’entravent. Depuis un laps de temps égal au double de ton existence, j’ai été conditionné à ne révéler mon nom sous aucun prétexte sauf pour des raisons légitimes.
— Dis-le-moi maintenant.
— Wuellig.
Énoncer mon ancien nom était étrangement libérateur. J’avais l’impression qu’il flottait dans l’air devant ma bouche, qu’il s’élançait à tire-d’aile comme un oiseau captif dont on ouvre la cage, qu’il s’élevait en chandelle, faisait brutalement demi-tour pour heurter un mur et s’y fracasser avec un léger et mélodieux tintement.
— Wuellig, répétai-je d’une voix tremblante. Mon nom était Wuellig.
— Il n’y a plus de Wuellig.
— Tomis des Souvenants.
Et nous éclatâmes de rire à en avoir mal. Le prince aveugle se leva d’un bond, fit claquer sa main contre la mienne en signe de bonne amitié et nous hurlâmes à maintes et maintes reprises nos deux noms comme des enfants qui, venant d’apprendre les mots de la puissance, découvrent que leur pouvoir est, en réalité, bien mince.
C’est ainsi que je commençai une vie nouvelle parmi les Souvenants.
Pour un temps, je ne mis pas les pieds hors de la maison mère. Mes jours et mes nuits étaient largement remplis et c’était pour moi comme si Perris n’existait pas. Le prince, lui non plus, ne sortait pour ainsi dire pas, encore qu’il fût moins occupé que moi, sauf quand il était en proie à une crise de mélancolie ou de fureur. Tantôt la Souvenante Olmayne l’accompagnait, tantôt c’était lui qui l’accompagnait pour ne pas être seul dans ses ténèbres mais je sais qu’il lui arrivait parfois de quitter l’édifice sans personne par esprit de provocation, résolu à démontrer que le non-voyant qu’il était pouvait cependant affronter les défis de la cité.
Pendant les heures de veille, mon emploi du temps se répartissait en fonction de trois activités :
— Orientations préliminaires.
— Corvées domestiques qui étaient le lot des novices.
— Recherches personnelles.
Je ne fus guère étonné de constater que j’étais beaucoup plus âgé que les autres apprentis résidents. La plupart étaient des enfants de Souvenants et ces jeunes me contemplaient avec ahurissement, incapables de comprendre comment il se faisait qu’ils eussent un condisciple d’âge aussi vénérable. Il y en avait quelques-uns nettement plus âgés, ceux qui avaient trouvé sur le tard leur vocation de Souvenant, au mitan de leur existence, mais aucun n’était aussi vieux que moi. Aussi avais-je peu de contacts avec mes collègues apprentis.
Nous étudions chaque jour les techniques grâce auxquelles les Souvenants retrouvent le passé de la Terre. Je visitai en ouvrant de grands yeux les laboratoires où l’on analyse les spécimens prélevés sur le terrain. Je vis les détecteurs qui, prenant pour base la période de désintégration d’une pincée d’atomes, permettent de dater un objet manufacturé. J’observai les rayons multicolores fusant d’une valve annulaire qui réduisaient en cendres un éclat de bois pour extraire les secrets qu’il recelait. Je regardai les images mêmes du passé arrachées à la matière inerte. Nous laissons, en effet, nos empreintes, où que nous allions : les particules de lumière ricochent sur notre visage et le flux photonique les cloue à notre environnement. Il ne reste plus alors aux Souvenants qu’à décoller ces traces, à les répertorier et à les stabiliser. Je pénétrai dans une salle où une théorie de visages fantomatiques se pressaient dans une brume bleutée d’aspect huileux : rois et maîtres de confrérie évanouis, ducs oubliés, héros des temps antiques. Je vis des techniciens flegmatiques sonder l’histoire en se servant de quelques poignées de substances carbonisées. Je vis des tas de détritus imbibés d’eau raconter des révolutions et des assassinats, des transformations culturelles, des changements de mœurs.