Les ailes de la nuit [Nightwings - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- Переводчик: Michel Deutsch
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les ailes de la nuit [Nightwings - fr]». Краткое содержание книги:
Le Guetteur était las d'avoir usé ses yeux et ses sens à détecter l'invasion extraterrestre dont la Terre se croyait menacée. Il avait fini par perdre la foi dans le principe fondamental de sa Guilde.
Tout son univers allait pourtant basculer quelques heures plus tard. Sa jeune protégée Avluela était remarquée par le Prince de Roum qui abusait d'elle. Gordon, l'Elfon sans Guilde, reconnaissait soudain être un émissaire déguisé des envahisseurs qui apparaissaient bientôt au Guetteur au cours de sa veille. La Terre allait être conquise.
Désorienté, ses veilles de guet devenues vaines, le Guetteur gagna d'abord Perris où il ne rencontra qu'intrigues et luxure, puis tenta le pèlerinage de Jorslem. C'est là qu'il retrouva Avluela la Volante et que, de la Terre vaincue, naquit un nouvel espoir.
Nous finîmes par arriver à la maison des Souvenants, un édifice impressionnant par sa taille, ce qui était bien naturel puisqu’il recelait tout le passé de la planète. Il se dressait à une hauteur prodigieuse sur la rive sud de la Senn, juste en face du non moins imposant palais des comtes de Perris. Mais la demeure du comte déposé était une très ancienne construction du premier cycle, une longue bâtisse de pierres grises à l’architecture compliquée, coiffée du traditionnel toit de métal vert propre au style perrisien, alors que la maison des Souvenants était une blanche flèche polie. Derrière sa surface dont nulle fenêtre ne rompait l’uniformité, se lovait, de la base au sommet de ce pylône, une spirale de métal satiné portant inscrite l’histoire de l’humanité. Ses dernières volutes étaient vierges. De loin, je ne parvenais pas à lire quoi que ce soit et je me demandai si les Souvenants avaient pris la peine de consigner l’ultime défaite de la Terre. J’appris par la suite que non, que cette chronique s’achevait, en fait, à la fin du second cycle. Ce qui était advenu après était trop mélancolique pour être relaté.
La nuit tombait. Et Perris, qui m’avait paru si lugubre sous ses nuages et sa bruine, devenait d’une merveilleuse beauté à l’instar d’une douairière qui revient de Jorslem ayant retrouvé sa jeunesse et ses charmes. Les lumières douces mais rayonnantes de la cité illuminaient d’un éclat magique les vieilles bâtisses grises, en estompaient les arêtes vives, effaçaient la crasse du temps, métamorphosaient la laideur en poème. La lourde masse vautrée du palais du comte était à présent une aérienne fantasmagorie. La tour de Perris sous le feu des projecteurs qui la plaquait contre le ciel crépusculaire se dressait à l’est comme une gigantesque araignée filiforme — mais une araignée resplendissante de grâce. La lactescence de la maison des Souvenants était d’une beauté presque insoutenable et sa spirale historique paraissait non point s’enrouler jusqu’à son faîte mais plonger dans son cœur. C’était l’heure des Volants. Ils folâtraient dans les airs, traçant de gracieux ballets, leurs ailes arachnéennes déployées pour absorber la lumière venant d’en bas et leurs corps sveltes se tendaient obliquement par rapport à l’horizon. Quelle élégance dans l’envol de ces enfants transformés de la Terre, ces privilégiés dont la confrérie n’avait qu’une seule exigence : que ses membres soient heureux de vivre ! Ils dispensaient la beauté comme autant de petites lunes. Les envahisseurs qui volaient grâce à une technique que j’ignorais, leurs membres démesurés collés contre leurs flancs, partageaient leurs ébats aériens. Je remarquai que les Volants ne le prenaient pas de haut avec eux mais que, au contraire, ils paraissaient les accueillir de bon cœur et les laissaient participer à leur chorégraphie.
Et plus haut, sur l’échine même du firmament, voguaient d’ouest en est les deux lunes artificielles à l’éclat laiteux. Des globules de lumière disciplinée — sans doute s’agissait-il là d’un divertissement typiquement perrisien — tournoyaient dans l’atmosphère. Des haut-parleurs flottant au-dessous des nuages nous inondaient de flots de musique. Quelque part fusèrent des rires féminins. Je respirais un effervescent arôme de vin. Si c’était là le Perris conquis, qu’avait bien pu être le Perris libre ?
— Sommes-nous à la maison des Souvenants ? me demanda aigrement le prince.
— Oui. C’est une tour toute blanche.
— Je le sais, espèce d’abruti ! Mais, maintenant, je vois moins bien à la nuit tombée. C’est ce bâtiment ?
— Vous désignez le palais des comtes, Majesté.
— Alors, c’est celui-ci ?
— Oui.
— Pourquoi n’y entrons-nous pas ?
— Je contemple Perris. Je n’ai jamais rien vu d’aussi admirable. Roum a aussi son charme mais ce n’est pas pareil. Roum est une impératrice. Perris est une courtisane.
— Trêve de poésie, vieillard racorni !
— Je ne sens plus le poids de l’âge. Je pourrais gambader dans les rues. J’entends la cité me chanter sa chanson.
— Hâtons-nous ! Nous sommes ici pour voir les Souvenants. Tu écouteras la cité chanter plus tard.
Je poussai un soupir et le guidai vers la porte. Nous longeâmes une plate-forme surélevée tandis que des pinceaux de lumière nous balayaient, nous scrutant et enregistrant nos mouvements. La colossale porte d’ébène — cinq épaulées d’homme en largeur, dix hauteurs d’homme de haut — se révéla n’être qu’une projection car, en approchant, j’en sentis la profondeur, je vis la voûte intérieure et compris que c’était une illusion. Une éclatante et blanche luminosité irradiait des pierres. J’éprouvai un vague sentiment de chaleur et humai un étrange parfum au passage.
Le monstrueux vestibule où nous nous trouvions était presque aussi cyclopéen que la nef du palais du prince de Roum. A droite et à gauche, des portes massives distribuaient les ailes attenantes. Bien qu’il fît nuit, de nombreuses personnes étaient massées autour des terminaux alignés le long du mur du fond où écrans et bonnets à pensées permettaient d’entrer en contact avec les inépuisables archives de la confrérie souvenante. Je notai avec intérêt qu’une bonne partie des questionneurs curieux du passé de l’humanité étaient des envahisseurs.
Nos semelles crissaient sur le dallage. Comme les Souvenants étaient invisibles, je m’approchai d’un terminal, enfilai un bonnet à pensées et annonçai au cerveau embaumé auquel je fus connecté que j’étais à la recherche du Souvenant Basil dont j’avais brièvement fait la connaissance à Roum.
— Que lui veux-tu ?
— J’apporte son écharpe qu’il m’a confiée en fuyant Roum.
— Le Souvenant Basil y est retourné pour poursuivre ses recherches avec l’autorisation de l’occupant. Un autre membre de la confrérie va venir prendre l’écharpe.
L’attente fut de courte durée. Planté au fond du vestibule à côté du prince Enric, j’observais les envahisseurs si visiblement avides d’apprendre quand, soudain, surgit un personnage trapu à la mine revêche, un peu moins âgé que moi mais loin d’être de la première jeunesse. L’écharpe cérémonielle de sa confrérie recouvrait ses larges épaules.
— Je suis le Souvenant Elegro, dit-il sur un ton funèbre.
— Je viens vous remettre l’écharpe de Basil.
— Suivez-moi.
Il avait émergé d’une porte coulissante indécelable à l’œil nu qui s’ouvrait dans le mur. Il s’y engouffra à nouveau et s’engagea d’un pas vif dans une galerie. Je lui criai que mon compagnon était aveugle et ne pouvait pas marcher aussi vite. Il attendit alors avec une impatience manifeste que nous l’eussions rejoint. Un rictus tordit ses lèvres à la moue grognonne et ses doigts courtauds farfouillèrent dans sa barbe brune aussi touffue que frisée. Quand nous l’eûmes rattrapé, il se remit en marche d’une allure plus modérée et, après avoir suivi un nombre incalculable de corridors, nous finîmes par arriver chez lui, quelque part très haut dans la tour.
La pièce était sombre mais équipée d’une grande abondance d’écrans, de bonnets à pensées, d’accessoires à écrire, de boîtes à voix et autres instruments à l’usage des érudits. Les murs étaient recouverts de tentures écarlates manifestement vivantes puisque leurs bords se plissaient et se déplissaient de façon rythmique. Trois globes flottants dispensaient une lumière pauvre.
— L’écharpe, ordonna le Souvenant.
Je sortis ma besace. Cela m’avait amusé de la porter dans les premiers temps de la conquête quand régnait la confusion — après tout, Basil l’avait laissée entre mes mains quand il avait pris la fuite ; je n’avais nullement eu l’intention de la lui arracher mais, visiblement, il ne s’était guère soucié de sa perte — mais je n’avais pas tardé à la cacher car la vue d’un homme en tenue de Guetteur affublé d’une écharpe de Souvenant semait le désarroi.