Les ailes de la nuit [Nightwings - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- Переводчик: Michel Deutsch
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les ailes de la nuit [Nightwings - fr]». Краткое содержание книги:
Le Guetteur était las d'avoir usé ses yeux et ses sens à détecter l'invasion extraterrestre dont la Terre se croyait menacée. Il avait fini par perdre la foi dans le principe fondamental de sa Guilde.
Tout son univers allait pourtant basculer quelques heures plus tard. Sa jeune protégée Avluela était remarquée par le Prince de Roum qui abusait d'elle. Gordon, l'Elfon sans Guilde, reconnaissait soudain être un émissaire déguisé des envahisseurs qui apparaissaient bientôt au Guetteur au cours de sa veille. La Terre allait être conquise.
Désorienté, ses veilles de guet devenues vaines, le Guetteur gagna d'abord Perris où il ne rencontra qu'intrigues et luxure, puis tenta le pèlerinage de Jorslem. C'est là qu'il retrouva Avluela la Volante et que, de la Terre vaincue, naquit un nouvel espoir.
Elegro la happa, la déplia et se mit à l’examiner de près, à croire qu’il y cherchait de la vermine.
— Comment cette écharpe est-elle en ta possession ?
— Nous sommes tombés par hasard l’un sur l’autre, Basil et moi, tout au début de l’invasion. Il faisait preuve d’une intense agitation. J’ai essayé de le retenir mais il a poursuivi son chemin en courant et je me suis retrouvé avec son écharpe à la main.
— Le récit qu’il nous a fait était différent.
— Si je lui ai causé tort, je le regrette.
— Enfin, tu as restitué l’objet. Je le ferai savoir à Roum ce soir. Espères-tu une récompense ?
— Oui.
— Laquelle ? s’enquit-il, manifestement contrarié.
— Que l’on me permette d’entrer dans la confrérie des Souvenants comme apprenti.
Ma réponse l’abasourdit.
— Mais tu appartiens déjà à une confrérie.
— Être Guetteur, c’est être hors-confrérie à l’heure qu’il est. Qu’y a-t-il à guetter ? Je suis délié de mes vœux.
— Peut-être. Mais tu es bien vieux pour entrer dans une nouvelle confrérie.
— Je ne suis pas trop vieux.
— La nôtre est difficile.
— Je suis disposé à travailler dur. Je souhaite apprendre. La curiosité est née en moi avec l’âge.
— Fais-toi Pèlerin comme ton ami. Tu verras le monde.
— Je le connais. Je désire maintenant rejoindre les Souvenants et connaître le passé.
— Toutes nos banques mémorielles sont à ta disposition en bas. Il suffit de manipuler un cadran.
— Ce n’est pas pareil. Acceptez ma candidature.
— Entre comme apprenti chez les Coteurs, suggéra-t-il. Le travail est analogue mais moins astreignant.
— Je demande à être reçu comme apprenti chez les Souvenants.
Elegro poussa un profond soupir. Joignant les doigts, il pencha la tête, les lèvres serrées. Il n’avait jamais entendu requête pareille. Pendant qu’il réfléchissait, une porte s’ouvrit et une Souvenante entra, tenant à deux mains un petit globe à musique serti de turquoises. Elle fit quatre pas et s’arrêta, surprise de trouver des visiteurs.
— Je reviendrai plus tard, s’excusa-t-elle avec un plongeon du menton.
— Non, reste. C’est ma femme, la Souvenante Olmayne, ajouta-t-il à mon attention et à celle du prince. (Et il enchaîna, s’adressant, cette fois, à son épouse :) Ce sont des voyageurs qui arrivent de Roum. Ils sont venus rapporter l’écharpe de Basil. Le Guetteur sollicite maintenant que notre confrérie l’accepte comme apprenti. Qu’en penses-tu ?
Le front laiteux de la Souvenante Olmayne se plissa. Quand elle déposa le globe à musique dans un vase de cristal noir, elle actionna involontairement le mécanisme et une dizaine d’accords chatoyants retentirent avant qu’elle ne l’arrêtât. Alors, elle nous contempla — et je la contemplai. Elle était nettement plus jeune que son mari. Celui-ci était d’âge mûr alors qu’elle semblait avoir à peine franchi le cap de la prime jeunesse. Cependant, il émanait d’elle une force révélant une plus grande maturité. Je me dis qu’elle était peut-être allée à Jorslem pour une cure de jouvence mais, en ce cas, il était singulier qu’Elegro n’en eût pas fait autant — à moins qu’il ne préférât avoir l’air d’un grison. C’était incontestablement une femme attirante. Le visage large, le front haut, les pommettes accusées, la bouche pleine et sensuelle, le menton ferme. Ses cheveux noirs et lustrés tranchaient spectaculairement sur l’étrange pâleur de son teint. Une peau aussi claire est exceptionnelle mais je sais que c’était chose courante dans l’ancien temps quand la race était différente. Avluela, mon adorable petite Volante, offrait le même mélange contrasté de sombre et de clair mais la ressemblance s’arrêtait là car elle était toute fragilité alors que la Souvenante Olmayne était la vivante incarnation de la force. Sous un long cou svelte s’épanouissait un corps aux épaules bien assises, à la poitrine haut placée, aux jambes fermes. Elle avait un port de reine.
Elle nous étudia si longtemps que j’avais peine à soutenir le regard calme de ses yeux noirs largement écartés. Enfin, elle parla :
— Le Guetteur se considère-t-il comme qualifié pour rejoindre nos rangs ?
La question s’adressait apparemment à celui d’entre nous qui voudrait bien y répondre. J’hésitai. Elegro aussi. Et ce fut le prince de Roum qui répliqua de sa voix autoritaire :
— Le Guetteur est qualifié pour être admis dans votre confrérie.
— Et qui es-tu, toi ? s’enquit Olmayne.
Le prince adopta instantanément un ton plus conciliant :
— Un malheureux Pèlerin aveugle, gente dame, qui est venu de Roum à pied en compagnie de cet homme. Si je peux me permettre de donner mon avis, vous pourriez faire un plus mauvais choix.
— Et toi ? dit Elegro. Quels sont tes projets ?
— Je souhaite seulement trouver refuge ici. Je suis fatigué d’errer sur les routes et il y a beaucoup de choses auxquelles je dois réfléchir. Peut-être pourriez-vous me confier de petites tâches ? Je ne voudrais pas me séparer de mon compagnon.
Olmayne me dévisagea :
— Nous allons débattre de ton cas. Si ta candidature est approuvée, tu passeras les épreuves. Je me porterai garante de toi.
— Olmayne ! s’exclama Elegro avec un ahurissement évident.
Elle nous adressa aux uns et aux autres un sourire serein.
Une scène de ménage menaçait mais l’orage fut évité et les Souvenants nous accordèrent l’hospitalité. Ils nous offrirent des jus de fruits ainsi que des boissons plus fortes et nous autorisèrent à passer la nuit chez eux. Nous soupâmes en tête à tête dans une autre partie de l’appartement tandis que des Souvenants étaient convoqués pour examiner ma demande irrégulière. Le prince était en proie à une curieuse agitation. Il engloutissait sa nourriture, il renversa un flacon de vin, il tripotait nerveusement ses couverts et portait sans cesse ses doigts à ses yeux de métal comme si ses lobes cérébraux le démangeaient et qu’il essayât de les gratter.
— Décris-la-moi ! finit-il par m’ordonner d’une voix basse et pressante.
Je m’exécutai sans lésiner sur les détails, mettant dans mes mots les couleurs et les ombres qui convenaient pour brosser d’Olmayne un portrait aussi vivant que possible.
— Elle est belle, dis-tu ?
— Je le crois. Vous savez qu’à mon âge ce ne sont plus les sécrétions glandulaires qui parlent mais qu’on en est réduit à juger à partir de concepts abstraits.
— Sa voix m’a électrisé. Elle a de l’autorité. Elle est royale. Cette femme est nécessairement belle. Si son corps n’était pas en harmonie avec sa voix, il n’y aurait pas de justice.
— Elle est l’épouse d’un homme qui nous a offert l’hospitalité, rétorquai-je avec emphase.
Je me rappelai le jour où, à Roum, le palanquin était sorti du palais. Le prince avait remarqué Avluela, avait ordonné qu’on la lui amène et, derrière le rideau tiré, il avait usé d’elle. Un Dominateur pouvait peut-être agir de la sorte avec des gens de moins haute extraction mais pas un Pèlerin et je redoutais, maintenant, les projets qu’il nourrissait.
Derechef, il tapota ses yeux. Ses muscles faciaux se contractèrent.
— Promettez-moi de laisser cette femme tranquille.
Ses lèvres se retroussèrent comme s’il allait me remettre sèchement à ma place mais il se domina et dit avec effort :
— Tu me juges mal, vieil homme. Je respecterai les lois de l’hospitalité. Aie l’obligeance de me verser encore du vin, veux-tu ?